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Parce que Canetti en cite quelques uns, je me suis intéressé aux Apophtegmes des pères du désert. N’ayant pas osé investir directement dans les trois tomes aux éditions du Cerf j’ai cherché à me faire une idée à partir d’un florilège proposé par Thomas Merton chez Albin Michel. Un des thèmes qui a retenu mon attention est celui de la tentation ; je l’évoquerai en citant quelques textes et en formulant les questions que leur rapprochement soulève selon moi. Pour clore les préalables, je dois confesser ma totale ignorance de la littérature théologique sur le sujet.

Tentation de saint Antoine - AL Leloir

Alexandre-Louis Leloir, La tentation de saint Antoine

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LVI

L’un des Anciens disait : ce n’est pas parce que de mauvaises pensées nous viennent à l’esprit que nous sommes coupables, mais seulement parce que nous nous y complaisons. Ces pensées peuvent causer notre perte ou notre gloire.

Ce premier apophtegme nous explique qu’être tenté n’est pas être coupable. Si les mauvaises pensées « nous viennent », comment en serait-on responsable? Cependant être tenté, à défaut d’être un acte fautif, pourrait être envisagé comme le signe d’une déficience de notre nature morale. Il ne semblerait pas absurde de soutenir, par exemple,  que la fidélité de celui qui ne ressent même pas la tentation de l’infidélité est plus parfaite que la fidélité de celui qui résiste à la tentation de l’infidélité. Une telle conception  ne pourrait-elle pas se  réclamer de l’apophtegme suivant ?

XXI

Un moine rencontra, au cours d’un voyage, un groupe de servantes du Seigneur. Et à leur vue, il quitta la route et s’éloigna autant qu’il put. Mais l’Abbesse lui dit : « Si vous étiez un moine parfait, vous ne nous auriez même pas regardées assez attentivement pour reconnaître que nous sommes des femmes.

Mais dans l’apophtegme LVI surmonter la tentation n’est pas présenté comme un bien moindre que ne pas y être accessible. Au contraire, la tentation est qualifiée de cause de gloire ou de perdition, en effet elle est l’occasion de révéler la force (si nous la surmontons) ou la faiblesse de notre d’âme  (si nous y succombons). Loin d’être un signe de déficience morale, la tentation serait l’occasion de révéler sa vertu. Cette interprétation est étayée par un autre apophtegme  :

XXV

L’abbé Poemen disait : c’est dans les tentations que se manifeste la vertu d’un moine.

Il me semble cependant qu’une tension au sein de cette conception est susceptible d’apparaitre si nous prenons en considération un élément de l’apophtegme LVI que j’ai négligé jusqu’ici. Il nous est en effet expliqué que, s’il n’y a pas de faute à être tenté, le mal commence avant qu’on succombe à la tentation quand on s’y complait. Que faut il entendre par se complaire dans la tentation. Si la simple tentation consiste en « mauvaises pensées » qui se présentent indépendamment de notre volonté, on peut supposer que la complaisance implique suffisamment d’activité de la part du sujet pour qu’il puisse être considéré comme responsable. On peut penser qu’il y a complaisance quand on maintient son attention sur une « mauvaise pensée » … on peut notamment penser aux cas où on prend plaisir à imaginer la satisfaction d’un désir interdit . La difficulté est alors la suivante : comment concilier l’idée d’un danger de la complaisance pour la tentation avec l’idée que la tentation est l’occasion de révéler sa force d’âme? Comment être sûr qu’en cherchant à éprouver sa vertu on n’est pas en réalité en train de se complaire dans la tentation du vice? Mater Taciturna, que j’ai consulté en tant qu’experte en tentation, soutient qu’il n’y a pas ici de difficulté  : il suffirait de dire que nous n’avons pas à fuir les tentations, mais que nous ne devons pas non plus les rechercher. Cette interprétation est fort tentante, je note cependant qu’un apophtegme va au delà de cette position raisonnable et pousse explicitement à demander des tentations :

XCI

L’Abbé Poemen racontait que l’Abbé Jean Colobos avait supplié le Seigneur d’extirper toutes ses passions, si bien qu’il était devenu impassible. Et, dans cet état, il alla trouver un des Anciens et lui dit :

« Vous voyez devant vous un homme entièrement en paix et qui n’a plus de tentations. » L’Ancien répondit, « Allez prier le Seigneur d’ordonner qu’une lutte quelconque s’élève en vous, car l’âme ne mûrit que dans les combats. »

Et lorsqu’il se remit à être tenté, il ne demanda plus à être délivré, mais se contenta de dire : « Seigneur, donnez moi la force de supporter la lutte. »

tentation de Saint Hilarion

Parce qu’il n’y a pas de raison que toutes les tentations soient pour saint Antoine. La tentation de saint Hilarion par Dominique Papety