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Le dilemme que j’évoquais hier : « faut-il fuir les tentations pour éviter d’y succomber ou les rechercher comme des occasions d’éprouver sa force d’âme ? » est mis en scène dans une autre de mes lectures de l’été : La nouvelle Héloïse. Le problème est posé dans la Lettre XII de la quatrième partie, lorsque Monsieur de Wolmar non content d’avoir accueilli Saint-Preux l’ancien amant de sa femme Julie, décide de les laisser seuls quelques jours, leur témoignant ainsi sa confiance et leur donnant l’occasion de faire l’épreuve de leur « guérison ». Devant les réticences de sa femme, voici comment il justifie l’exposition volontaire à la tentation :

« Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-être. Le seul tort que je vous trouve est de n’avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez et de vous estimer moins que votre prix. La modestie extrême a ses dangers ainsi que l’orgueil. Comme une témérité qui nous porte au delà de nos forces les rend impuissantes, un effroi qui nous empêche d’y compter les rend inutiles. La véritable prudence consiste à les bien connaître et à s’y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en changeant d’état. Vous n’êtes plus cette fille infortunée qui déplorait sa faiblesse en s’y livrant; vous êtes la plus vertueuse des femmes, qui ne connaît d’autres lois que celles du devoir et de l’honneur et à qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à reprocher. Loin de prendre encore contre vous-même des précautions injurieuses, apprenez donc à compter sur vous pour pouvoir y compter davantage. Écartez d’injustes défiances capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites. »

« Quoi donc! […] aurais-je inutilement plaidé votre cause contre vous-même et Madame de Wolmar se contenterait-elle d’une vertu qui eût besoin de choisir ses occasions? Pour moi, je suis plus difficile ; je veux devoir la fidélité de ma femme à son cœur et non pas au hasard ; et il ne me suffit pas qu’elle garde sa foi, je suis offensé qu’elle en doute. »

Quant aux réticences de l’épouse, elles reposent sur une mise en doute de la confiance que l’on peut avoir dans la confiance en soi. Cette confiance en soi que l’on éprouve face à la tentation, ne relèverait-elle pas de la duperie de soi?

« Plus je veux sonder l’état présent de mon âme, plus j’y trouve de quoi me rassurer. Mon cœur est pur, ma conscience est tranquille, je ne sens ni trouble ni crainte; et dans tout ce qui se passe en moi, la sincérité vis-à-vis de mon mari ne me coûte aucun effort. […] Mais, mon ange, est-ce assez que mon cœur me rassure quand la raison doit m’alarmer? J’ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n’est pas encore une illusion du vice? Comment me fier à des sentiments qui m’ont tant de fois abusée? Le crime ne commence-t-il pas toujours par l’orgueil qui fait mépriser la tentation et braver des périls où l’on a succombé n’est-ce pas vouloir succomber encore? »

The temptation of sir Percival - Arthur Hacker

Arthur Hacker, The temptation of sir Percival

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