Interrogation de l’interrogateur

Étiquettes

,

L’anthropologue Roy Wagner a effectué son travail de terrain chez les Daribis de Nouvelle Guinée. Dans le texte ci-dessous, il montre comment à la curiosité de l’anthropologue pour la population qu’il étudie répond une curiosité de celle-ci à son endroit :

« En tant que représentatif des hommes blancs, ma situa­tion était encore plus intrigante aux yeux de mes amis daribis. Comment rattacher mes intérêts personnels aux activités spécifiques des autres Européens qu’ils connaissaient: fonc­tionnaires, missionnaires ou docteurs ? N’était-ce là que des noms ? Désignaient-ils seulement des types de travail diffé­rents ou des familles distinctes et séparées, voire des peuples différents ? Tel était le sens de la question que certains de mes amis me posèrent un après-midi : «Est-ce que vous autres, les anthropologues, vous pouvez contracter mariage avec les fonc­tionnaires et les missionnaires ?» J’expliquais que c’était pos­sible, si nous le voulions, mais que cela ne me tentait guère. En fait, je n’avais pas répondu à la vraie question qui me fut posée de nouveau, sous une autre forme : «Est-ce qu’il y a des kanakas (c’est-à-dire des indigènes, des gens comme nous) en Amérique ?» Je répondis que oui, en pensant aux paysans pauvres qui pratiquent une agriculture de subsistance dans certaines régions du pays, mais je crains d’avoir évoqué dans leur esprit l’image d’une population soumise à la tutelle d’offi­ciers de police, de missionnaires et autres.

Ce n’était pas une question facile à poser en quelques mots et, de ce fait, mes réponses, même si elles étaient aussi «correctes» que possible, étaient vouées à être trompeuses. Et pourtant il s’agissait d’un problème vital, car il tournait autour des raisons de ma présence au village et de la nature du travail que j’y faisais, et de ses motivations sous-jacentes. Je ne cessais d’être étonné et parfois agacé par l’importance que mes amis accordaient à ce que je considérais comme une question secondaire, à savoir mon organisation matérielle et mon statut marital, car je me définissais par mes préoccupa­tions d’anthropologue et mon travail de terrain qui justifiaient ma présence. De leur côté, les Daribis devaient être tout aussi stupéfaits par mon indifférence étudiée envers les problèmes de la vie et de la subsistance et par mon inexplicable passion pour les questions. Et après tout, si je pouvais leur demander avec quels groupes de personnes ils avaient le droit se marier, il n’était que juste qu’ils puissent me retourner la question. »

Roy Wagner, L’invention de la culture,
trad.Philippe Blanchard, ed. Zones Sensibles 2014, p. 42

Berceuse du mardi (17)

La siminzina

Vò e la rivò, ora veni lu patri tò
e ti porta la siminzina, la rosamarina e lu basilicò
ti porta la siminzina, la rosamarina e lu basilicò.

Oh figlia mia lu Santu passau
e di la bedda mi ‘nni spiau
e iu ci disssi: – la bedda durmìa
e dormi figlia di l’arma mia.

Ed iu ci dissi: – la bedda durmia
e dormi figlia di l’arma mia.

Vò e la rivò, ora veni lu patri tò
e ti porta la siminzina, la rosamarina e lu basilicò
ti porta la siminzina, la rosamarina e lu basilicò.

Vò, vò, vò,
dormi figlia e fai la vò,
Vò, vò, vò,
dormi figlia e fai la vò,
e fai la vò
…e fai la vò.

Le péché de vivre

Étiquettes

[…]

Ich habe den Frevel des Lebens geschaut!
Ich sah den Todeskeim, der aus dem Leben sprießt,
Das Meer von Schuld, das aus dem Leben fließt,
Ich sah die Fluten der Sünden branden,
Die wir ahnungslos begehen,
Weil wir andere nicht verstanden,
Weil uns andere nicht verstehen.
[…]

Hugo von Hofmannstahl, Sünde des Lebens

*

J’ai contemplé le crime de vivre !
J’ai vu le germe de mort qui bourgeonne sur l’arbre de la vie,
La mer de la faute qui s’écoule de la vie,
j’ai vu déferler à grands flots le péché
Que nous commettons sans nous en douter
Parce que nous n’avons pas compris autrui
Parce qu’autrui ne nous comprend pas.

traduction Jean-Yves Masson

La leçon valait-elle le fromage ?

Étiquettes

, , ,

J’étais à l’affut d’une occasion de citer la Phénoménologie de l’Esprit ; la lecture du Remède dans le mal de Jean Starobinski vient de me la fournir en me faisant prendre conscience que la morale de la plus célèbre des Fables de La Fontaine constituait une parfaite illustration de la formule de Hegel  :« Ce qui est bien connu est en général, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu »[« Das Bekannte überhaupt ist darum, weil es bekannt ist, nicht erkannt »].

La moralité fameuse :

Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l’écoute

ne se borne pas à révéler l’intérêt économique (alimentaire) dissimulé dans la manœuvre initiale sous la forme d’une approbation tout esthétique. Elle ne se contente pas d’énoncer l’« infrastructure » matérielle qui a suscité la ruse éloquente du compliment. Elle ne se borne pas non plus à rétablir narquoisement l’équité de la transaction, en substituant à la louange mensongère la leçon véridique et profitable, laquelle « vaut bien un fromage ». Constatons qu’en avouant le caractère agressif de la flatterie, le renard triomphant rend plus profonde la blessure: il désabuse celui qu’il avait abusé, et, ce faisant, il augmente l’humiliation.

op. cit. p.80

Le contenu de l’énoncé de la morale me paraissait une telle banalité que je n’avais jamais réfléchi à ce que révélait les conditions de son énonciation, bref, à toute cette histoire de « leçon qui vaut bien un fromage »[1]. Il est, en effet, cruellement ironique de la part du renard de prétendre dédommager le corbeau du fromage perdu par la leçon qu’il lui donne. Donner une leçon c’est instruire d’une vérité, mais c’est aussi infliger une humiliation, et le renard joue sur ces deux sens : en prétendant  dédommager par l’instruction il inflige intentionnellement une humiliation qui est tout le contraire d’un dédommagement mais au contraire un renchérissement du coût  de l’interaction pour le corbeau. On peut en effet supposer que le fait que le corbeau soit « honteux et confus » n’est pas un effet secondaire de la révélation de la vérité involontairement produit par un renard soucieux d’équité mais qu’il est le véritable but de cette révélation. Dès lors une question – que je ne m’étais jamais posée avant de lire Starobinski – mérite examen  : pourquoi le renard ne se contente t-il pas de partir avec le fromage et inflige-t-il de surcroît une humiliation au corbeau ? [2] Une remarque que Starobinski fait un peu plus loin en commentant La Bruyère me semble éclairer cette question :

« Le flatteur n’est pas exempt de mépris pour ceux qu’il peut duper ; La Bruyère foisonne en remarques de cet ordre: « C’est avoir une très mauvaise opinion des hommes, et néanmoins les bien connaître, que de croire dans un grand poste leur imposer par des caresses étudiées, par de longs et stériles embrassements. » « Le flatteur n’a pas assez bonne opinion de soi ni des autres. » Le flatteur, dont le langage « porte aux nues », se sent humilié d’être contraint à « ramper » ; il se venge en tirant profit de la « faiblesse » des autres. »

Finalement la leçon donnée au corbeau a peut-être bien valeur de dédommagement, mais il ne s’agirait pas tant, pour le renard, de dédommager le corbeau de la perte de son fromage en l’instruisant de la vérité, que de se dédommager lui-même, en infligeant une humiliation au corbeau, de l’humiliation d’avoir eu à flatter.  Pourquoi, objectera-t-on, l’acquisition du fromage ne le dédommage-t-elle pas suffisamment ? A quoi l’on peut répondre par l’hypothèse que les blessures d’amour propre doivent compensées sur le terrain même de l’amour propre [3].

 [1] On notera que la thématique du « dédommagement » par la leçon est absente de la fable du corbeau et du renard chez Ésope, quoique le renard y détrompe aussi le corbeau. De même, Ésope ne parle pas du sentiment d’humiliation du corbeau détrompé. La concomitance de  ces deux ajouts de la part de  La Fontaine ne tient pas au hasard si on suit l’interprétation de Starobinski.

[2] On notera que faire la leçon à sa dupe, n’est pas une conduite qui va de soi pour un flatteur : 1) le flatteur n’a pas intérêt à détromper sa dupe lorsqu’il peut espérer continuer à lui soutirer des avantages à l’avenir 2) lorsque le flatté est puissant, le flatteur s’expose à des mesures de rétorsion en le détrompant. La situation de la fable ne remplit pas ces deux conditions habituelles.

[3] Une objection plus simple à cette interprétation consiste à contester que le renard se sente humilié d’avoir à flatter, (la tromperie n’est-elle pas dans sa nature?), dans ce cas, l’humiliation du corbeau relèverait de la cruauté gratuite.

Problème de théodicée en dix quatrains

Étiquettes

,

jugement dernierLe jour où fut scellé le coursier du ciel,
Où furent parés les pléiades et Jupiter ;
C’est ce jour là que la Cour du Destin fixa notre lot.
A qui donc la faute si telle est la part qui nous échut !

Omar Khayyâm, Robâiyât
trad Rezvanian : Quatrain n°8

La Plume ayant tracé mon destin à mon insu,
Pourquoi donc est-ce que l’on m’attribue le bien et le mal?
Hier, sans moi, aujourd’hui comme hier, sans moi ni toi ;
Pourquoi, demain, serai-je appelé devant le Juge suprême?

ibid. 112

C’est Toi le Créateur ; tu m’as créé tel que je suis :
Tout épris du vin et de la chanson.
Puisque c’est Toi qui m’as façonné ainsi au jour de la création,
Pourquoi donc m’as-Tu damné, pourquoi ?

ibid . 180

A nous le vin et l’aimée ; à vous le couvent et le temple.
Nous sommes promis au feu de l’enfer ; vous autres vous aurez votre place au paradis!
Dites ! Est-ce ma faute si au jour de la création,
Le Peintre éternel a ainsi croqué mon image sur la tablette céleste ?

ibid. 295

O Dieu ! c’est Toi qui a pétri mon argile, qu’y puis-je faire ?
Cette laine et ce lin, c’est toi qui les a filés, qu’y puis-je faire ?
Tout bien et tout mal qui procèdent de moi,
C’est Toi qui les a inscrits sur mon front, qu’y puis-je faire ?

ibid. 340

Bien que l’amour soit un fléau, ce fléau procède de la volonté de Dieu.
Ainsi, pourquoi les hommes reprennent-ils la volonté divine?
Si le bien et le mal commis par les créatures ont leur origine dans les décrets de la Providence,
Pourquoi, donc, dois-je rendre des comptes au Jour du jugement ?

ibid. 462

Le Chasseur éternel, après avoir tendu son piège
Y prit un gibier auquel il donna le nom d’Adam.
Bien qu’il soit à l’origine de tout bien et de tout mal perpétré ici-bas,
Il rend responsable tout un chacun !

ibid. 484

Lorsque Dieu a pétri l’argile de mon corps,
Il connaissait les actes auxquels je me livrerai.
Tout péché que je commets procède de son commandement.
Pourquoi donc me brûler au jour du jugement?

ibid. 505

C’est Toi qui sais arranger les affaires des vivants et des morts.
C’est Toi qui disposes de cette roue désordonnée des cieux,
Bien que je sois répréhensible, c’est Toi qui es mon maître.
A qui donc la faute ? N’est-Tu pas, Toi le Créateur ?

ibid. 540

Contrefactuel amoureux

Étiquettes

Ça me plaît que vous n’ayez pas le mal de moi
Et ça me plaît que je n’aie pas le mal de vous,
Que la lourde boule terrestre n’aille pas
S’enfuir sous nos pieds tout à coup.
Ça me plaît de pouvoir être amusante —
Dévergondée — sans jeux de mots ni leurre —
Et de ne pas rougir sous la vague étouffante
Quand nos manches soudainement s’effleurent.

Ça me plaît aussi que vous enlaciez
Calmement devant moi une autre femme,
Et que, pour l’absence de mes baisers,
Vous ne me vouiez pas à l’enfer et aux flammes.
Que jamais sur vos lèvres, mon très doux,
Jour et nuit mon doux nom — en vain — ne retentisse…
Que jamais l’on n’aille entonner pour nous :
Alléluia ! dans le silence d’une église.

Merci, de tout mon cœur et de ma main,
Pour m’aimer tellement — sans le savoir vous-même !
Pour mon repos nocturne et pour, de loin en loin,
Nos rencontres qu’un crépuscule enchaîne,
Pour nos non-promenades sous la lune parfois,
Pour le soleil qui luit — pas au-dessus de nous.
Merci de n’avoir pas — hélas — le mal de moi,
Merci de n’avoir pas — hélas — le mal de vous.

3 mai 1915

Marina Tsvetaieva,
Insomnie et autres poèmes,
ed. Zeno Bianu, Gallimard Poésie

L’éditeur précise en note que ce poème s’adresse à M.A. Mintz qui épousa par la suite la sœur de l’auteure et il indique que ce poème a été mis en chanson sur une musique de Mikael Tariverdiev. Il existe une multitude d’interprétations  de cette chanson disponibles en ligne ; je vous en propose  deux  (pour les amateurs, il existe une version par Patricia Kaas !).

Мне нравится, что Вы больны не мной,
Мне нравится, что я больна не Вами,
Что никогда тяжелый шар земной
Не уплывет под нашими ногами.
Мне нравится, что можно быть смешной
Распущенной-и не играть словами,
И не краснеть удушливой волной,
Слегка соприкоснувшись рукавами.

Мне нравится еще, что Вы при мне
Спокойно обнимаете другую,
Не прочите мне в адовом огне
Гореть за то, что я не Вас целую.
Что имя нежное мое, мой нежный, не
Упоминаете ни днем ни ночью — всуе…
Что никогда в церковной тишине
Не пропоют над нами: аллилуйя!

Спасибо Вам и сердцем и рукой
За то, что Вы меня — не зная сами! —
Так любите: за мой ночной покой,
За редкость встреч закатными часами,
За наши не-гулянья под луной,
За солнце не у нас на головами,
За то, что Вы больны — увы! — не мной,
За то, что я больна — увы! — не Вами.

3 мая 1915

Ni juilletiste, ni aoûtien

Étiquettes

,

« Qu’est-ce que voyager, et à quoi cela sert-il ? Tous les soleils couchants sont des soleils couchants ; nul besoin d’aller les voir à Constantinople. Cette sensation de libération, qui naît des voyages ? Je peux l’éprouver en me rendant de Lisbonne à Benfica, et l’éprouver de manière plus intense qu’en allant de Lisbonne jusqu’en Chine, car si elle n’existe pas en moi-même, cette libération, pour moi, n’existera nulle part. « N’importe quelle route, a dit Carlyle, et même cette route d’Entepfuhl, te conduit au bout du monde. » Mais cette route d’Entepfuhl, si on la suit jusqu’au bout revient à Entepfuhl ; si bien qu’Entepfuhl, où nous nous nous trouvions déjà, est aussi ce bout du monde que nous cherchions à atteindre. »

Condillac commence ainsi son célèbre ouvrage : « Si haut que nous montions, si bas que nous descendions, nous ne sortons jamais de nos sensations. » Nous ne débarquons jamais de nous-mêmes. Nous ne parvenons jamais à autrui, sauf en nous autruifiant par l’imagination, devenue sensation de nous-mêmes. Les paysages véritables sont ceux que nous créons car, étant leurs dieux, nous les voyons comme ils sont véritablement, c’est-à-dire tels qu’ils ont été créés. Ce qui m’intéresse et que je puis véritablement voir, ce n’est aucune des Sept Parties du Monde c’est la huitième, que je parcours et qui est réellement mienne.
Quand on a sillonné toutes les mers, on n’a fait que sillonner sa propre monotonie. J’ai déjà sillonné plus de mers qu’il n’en existe au monde, j’ai vu plus de montagnes qu’il n’y en a sur terre. J’ai traversé des villes plus nombreuses que les villes réelles, et les vastes fleuves de nulle part au monde ont coulé, absolus, sous mon regard contemplatif. Si je voyageais, je ne trouverais que la pâle copie de ce que j’ai déjà vu sans jamais voyager.

Dans les contrées qu’ils visitent, les autres se trouvent étrangers, anonymes. Dans celles que j’ai visitées, j’ai été non seulement le plaisir caché du voyageur inconnu, mais la majesté du Roi qui y règne, le peuple qui y pratique ses coutumes, et l’histoire entière de cette nation et de ses voisines. Paysages, maisons, j’ai tout vu parce que j’ai été tout — tout cela créé en Dieu avec la substance même de mon imagination. »

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, §.138, trad. Françoise Laye

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.