L’horreur dans le ciel nocturne

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Que horror
si hubiera dios
y si esas dos estrellas
pequeñas parpadeantes y gemelas
fueran los dos ojitos
mezquinos
acechantes
malevolos
de dios.

Idea Vilariño, Última Antología

*

Quelle horreur
si dieu existait
et si ces deux étoiles
minuscules et jumelles qui scintillent
étaient les deux petits yeux
méchants
impassibles
malfaisants
de dieu.

trad. Eric Sarner

Les considérations sont elles inactuelles ?

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Je viens de relire la première des Considérations inactuelles de Nietzsche. Je l’ai lu la première fois quand j’étais étudiant et je ne l’avais pas relue depuis ; j’en avais tout oublié si ce n’est que le méchant de l’histoire était David Strauss, représentant des philistins de la culture. C’est amusant à quel point le propos de cet ouvrage peut aujourd’hui apparaître daté, notamment en raison de sa dépendance envers la cible aujourd’hui largement oubliée des critiques de Nietzsche : David Strauss. La première des considérations inactuelles / intempestives est peut-être, des quatre, celles qui mérite le moins son titre  ; il faudrait que je relise la quatrième pour m’en assurer ( je l’ai encore davantage oubliée que la première … au point que je me demande si je l’ai vraiment lue), et elle mérite sûrement moins ce qualificatif que les ouvrages ultérieurs de Nietzsche qui n’émettent pas cette prétention dans leur titre.

Un autre point sur lequel il y a un écart amusant dans les écrits de jeunesse de Nietzsche (je veux dire, avant Humain trop humain)  entre leur prétention et la réalisation c’est en ce qui concerne le style. De l’avenir de nos établissements d’enseignement comme la Première considération inactuelle mettent l’accent sur le défaut de style de la fausse culture de leur époque, mais le style de ces ouvrages est lui même assez insupportablement pompeux ( a fortiori si on les compare aux écrits aphoristiques ultérieurs qui sont à la hauteur de leur prétention à la légèreté dansante).

Je fais le malin aux dépens d’un grand auteur, mais finalement je dois reconnaître que j’ai bien dû me demander si le qualificatif de philistin de la culture ne s’appliquait pas à moi. Me revendiquant « légitimiste culturel », je ne peux pas ne pas me sentir concerné par cette remarque  par exemple :

 » Mais pour juger si mal de nos classiques, et pour les honorer si injurieusement, il faut ne plus les connaître – et tel est bien généralement le cas. On saurait autrement qu’il n’y a qu’une manière de les honorer : en poursuivant inlassablement leur quête, dans le même esprit et avec le même courage qu’eux. Les affubler au contraire du titre si douteux de « classiques » et s' »édifier » de temps à autres par la fréquentation de leurs œuvres, c’est-à-dire s’abandonner à ces molles et égoïstes émotions que nos salles de concerts et nos théâtres offrent contre paiement, leur ériger des statues et donner leur nom à des festivals et des associations – tout cela n’est que la parade par laquelle le philistin de la culture s’acquitte envers ces esprits de l’obligation de les reconnaître, et, surtout, de les suivre et de continuer leur quête. »

On conviendra qu’un article de blog est une parade moins coûteuse que l’édification d’une statue  …

Tais toi !

« Ce n’est pas le méprisable sentiment de faire valoir mon esprit qui m’a amener à briser la glace et à parler, mais c’est aussi une envie de « sauter au cou » des gens. cette envie de sauter au cou, pour qu’on me trouve bon, pour qu’on se mette à m’embrasser ou je ne sais quoi dans ce goût (une cochonnerie, en un mot), j’estime que c’est le plus infâme de tous mes sujets de honte. »

Dostoïevski, L’adolescent, trad. Pierre Pascal, Folio, p.58

« Oh je sais qu’il me faut être silencieux avec les gens. la plus ignoble de toutes les perversions , c’est de se pendre à leur cou. »

ibid.p.64

Je suis vieux

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J’ai désormais basculé dans la catégorie des vieux profs. Je ne peux plus me voiler la face à ce sujet depuis qu’en googlant mon nouvel IPR j’ai découvert qu’il était plus jeune que moi. Il est à craindre que le prochain changement de chef d’établissement ne confirme ce verdict.

Prochaine étape  de la fossilisation, avoir pour élève le rejeton d’un ancien élève.

Pour un amour méprisant de l’humanité

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« Mon ami, aimer les hommes comme ils sont est impossible. Et pourtant il le faut. C’est pourquoi fais-leur du bien en refrénant tes sentiments, en te bouchant le nez et en fermant les yeux (cette dernière condition est indispensable). Supporte le mal qu’ils te font, sans leur en vouloir, si possible, « en te souvenant que tu es homme aussi ». Naturellement, tu as le droit d’être sévère avec eux s’il t’a été donné d’être un tant soit peu plus intelligent que la moyenne. Les hommes sont naturellement bas et aiment aimer par peur ; ne te laisse pas prendre à cet amour et ne cesse pas de les mépriser. Quelque part dans le Coran, Allah ordonne à son prophète de regarder les « récalcitrants » comme des souris, de leur faire du bien et de passer son chemin. C’est un peu hautain, mais c’est juste. Sache les mépriser, même quand ils sont bons, car c’est alors surtout qu’ils sont infects. Oh! mon ami, c’est parce que je me connais bien que je parle ainsi ! Quiconque n’est pas trop bête ne peut pas vivre sans se mépriser, honnête ou malhonnête, peu importe. Aime prochain et ne pas le mépriser, c’est impossible. Selon moi, l’homme a été créé physiquement incapable d’aimer son prochain. Il y a là une erreur de langage, dès le début, et « l’amour de l’humanité » doit être compris uniquement de l’humanité que tu te crées à toi-même dans ton cœur (en d’autres termes, je me crée moi-même ainsi que l’amour pour moi), et qui par conséquent n’existera jamais réellement. »

Dostoïevski, L’adolescent, trad. Pierre Pascal, Folio, p.252 – 253

Le cauchemar d’Ulysse

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Ulysse et les sirènes sur la mosaïque de Dougga ~~ Navires Antiques ~~ Le  Musée Imaginaire ~~

Quand son navire se fut suffisamment éloigné des sirènes et que leur chant se fut définitivement estompé derrière le bruit de fond de la mer, Ulysse attendit que ses compagnons enlèvent les bouchons de cire qu’il leur avait fait mettre dans les oreilles. Quelle ne fut pas sa surprise de constater que ceux-ci ne mettaient aucun empressement à venir le détacher du mât où ils l’avaient attaché à sa demande.

— Libérez-moi, maintenant ! les interpella-t-il

— Dénouer les liens qui t’attachent à ce mât ne nous paraît pas raisonnable et même trop risqué, lui répondirent-ils. Quoi que tu puisses dire nous n’aurons jamais l’assurance totale que tu n’es pas toujours sous le charme des sirènes et que dès que nous t’aurons détaché tu ne te jetteras pas à l’eau pour les rejoindre. Pour ton propre bien il vaut donc mieux que tu restes ligoté à ce mât.

Ainsi Ulysse eut-il tout le temps de se reprocher la naïveté avec laquelle il avait cru pouvoir ruser avec la faiblesse de sa volonté en se mettant à la merci de la volonté de ses compagnons.

Le fantasme d’Ulysse

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Decir no
decir no
atarme al mástil
pero
deseando que el viento lo voltee
que la sirena suba y con los dientes
corte las cuerdas y me arrastre al fondo
diciendo no no no
pero siguiéndola.

Idea Vilariño, Última Antología

*

Dire non
dire non
m’attacher au mât
mais
désirant que le vent le renverse
que la sirène monte et qu’avec ses dents
elle coupe les cordes et m’entraîne au fond
moi disant non non non
mais qui la suit

trad. Eric Sarner