Mes excuses, Heinrich

Au début de cette année je me suis laissé aller à dire du mal de ce pauvre Heinrich Böll qui ne m’avait rien fait. Un lecteur m’a, d’ailleurs, justement fait honte de cela.

Je suis encore plus honteux aujourd’hui que je viens de découvrir qu’il est l’auteur d’une fable que j’avais entendue raconter dans diverses versions et dont j’ignorais la  source à savoir : Anekdoten zur Senkung der Arbeitsmoral. On en trouve ici une traduction sous le titre Anecdote pour l’abaissement de la morale productiviste.

Taciturnus toujours au top – semaine 39

Top 5 des couvertures de la Critique de la raison pure

1.

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Couverture d’un e.book en japonais (existe aussi en version polonaise). ce n’est pas la seule à exploiter la représentation du cerveau mais c’est la plus intéressante.

2.

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3.

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La couverture de l’exemplaire sur lequel j’ai travaillé en hypokhâgne … à jamais dans mon cœur.

4.

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5.

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Régulation des naissances divines

Alors que je procédais hier soir à de menus ajustement de mon cours sur la nature que je fus soudain saisi, pour la première fois de mon existence, par l’urgence de réfléchir à la notion de théogonie. Je partage ici les questions qui m’ont assailli et ont retardé mon sommeil, dans l’espoir qu’un lecteur de passage pourra m’éclairer.

1. Dans les grandes religions monothéistes qui nous ont familières  Dieu ne naît pas, il est l’Eternel. Je ne connais de théogonie que polythéiste. Mais n’est ce là qu’un fait contingent ? Existe-t-il quelque part dans le grand foisonnement des systèmes de croyance religieux une théogonie monothéiste ?

2. Dans les cultes polythéistes dont le panthéon est « fixe », comment justifie-ton qu’il ne continue pas à naître indéfiniment de nouveaux dieux  ? Si tous les dieux sont nés de quelque chose qui n’est pas lui même divin, pourquoi cette réalité a-t-elle une fécondité limitée ? S’ils s’engendrent les uns les autres pourquoi arrêtent-ils de le faire  ? Existe-t-il des cultes qui admettent la naissance perpétuelle de nouveaux dieux, voire qui placent leurs espoirs dans la naissance d’un dieu.

Dans le Panthéon grec il y a manifestement une chute de la fécondité divine dans la génération des enfants de Zeus et de sa fratrie. Comment l’expliquer ? Est-ce l’effet d’une loi de la nature divine ou le fruit d’une politique de régulation des naissances (l’Olympe n’ayant qu’une place limitée). Cette dernière hypothèse pourrait explique la propension de certains dieux grecs à s’accoupler avec des humains. Que sait on des moyens de contraceptions divins? Y a-t-il au contrôle des naissances un équivalent de ce que le nectar et l’ambroisie sont à l’immortalité ?

Vie commune

The Common Life

    A living-room, the catholic area you
(Thou, rather) and I may enter
without knocking, leave without a bow, confronts
each visitor with a style,

a secular faith: he compares its dogmas
with his, and decides whether
he would like to see more of us. (Spotless rooms
where nothing’s left lying about

chill me, so do cups used for ash-trays or smeared
with lip-stick: the homes I warm to,
though seldom wealthy, always convey a feeling
of bills being promptly settled

with cheques that don’t bounce.) There’s no We at an instant,
only Thou and I, two regions
of protestant being which nowhere overlap:
a room is too small, therefore,

if its occupants cannot forget at will
that they are not alone, too big
if it gives them any excuse in a quarrel
for raising their voices. What,

quizzing ours, would Sherlock Holmes infer? Plainly,
ours is a sitting culture
in a generation which prefers comfort
(or is forced to prefer it)

to command, would rather incline its buttocks
on a well-upholstered chair
than the burly back of a slave: a quick glance
at book-titles would tell him

that we belong to the clerisy and spend much
on our food. But could he read
what our prayers and jokes are about, what creatures
frighten us most, or what names

head our roll-call of persons we would least like
to go to bed with? What draws
singular lives together in the first place,
loneliness, lust, ambition,

or mere convenience, is obvious, why they drop
or murder one another
clear enough: how they create, though, a common world
between them, like Bombelli’s

impossible yet useful numbers, no one
has yet explained. Still, they do
manage to forgive impossible behavior,
to endure by some miracle

conversational tics and larval habits
without wincing (were you to die,
I should miss yours). It’s a wonder that neither
has been butchered by accident,

or, as lots have, silently vanished into
History’s criminal noise
unmourned for, but that, after twenty-four years,
we should sit here in Austria

as cater-cousins, under the glassy look
of a Naples Bambino,
the portrayed regards of Strauss and Stravinsky,
doing British cross-word puzzles,

is very odd indeed. I’m glad the builder gave
our common-room small windows
through which no observed outsider can observe us:
every home should be a fortress,

equipped with all the very latest engines
for keeping Nature at bay,
versed in all ancient magic, the arts of quelling
the Dark Lord and his hungry

animivorous chimaeras. (Any brute
can buy a machine in a shop,
but the sacred spells are secret to the kind,
and if power is what we wish

they won’t work.) The ogre will come in any case:
so Joyce has warned us. Howbeit,
fasting or feasting, we both know this: without
the Spirit we die, but life

without the Letter is in the worst of taste,
and always, though truth and love
can never really differ, when they seem to,
the subaltern should be truth.

W. H. Auden

« Quand le soleil éclaire une cellule de prison, il dessine sur le sol l’ombre des
barreaux. Avec les carrés ainsi formés, les prisonniers peuvent faire des mots croisés.
Les possibilités offertes par ces mots croisés dépendent du nombre de barreaux. »

Stanislaw Lec, Nouvelles pensées échevelées

Philosophie de la patrie à destination des exilés

« Lorsque les fêtes approchent, vous aimez arroser de vos larmes les plates-bandes du souvenir et tendrement soupirer après les lieux familiers désormais perdus. Allons ne soyez pas ridicules ni sentimentaux ! Apprenez à porter le poids de votre destinée. Cessez de chanter sur ce mode les beautés de Grojec, de Piotrkow, ou de Bilgoraj. Sachez bien que votre patrie , ce n’est ni Grojec, ni Skierniewice, ni même le pays tout entier ! Qu’un sang puissant vous monte au visage, et colore vos joues à la pensée que c’est vous-mêmes qui êtes votre Patrie ! Vous n’habitez plus Grodno, Kutno ou Tedlinsk ? Mais l’homme a-t-il jamais séjourné ailleurs qu’en lui-même ? Vous êtes chez vous, même en habitant l’Argentine ou le Canada, car la Patrie n’est pas un lieu sur la carte, elle est l’essence vive de l’homme.

Cessez donc de cultiver en vous de pieuses illusions et des sentiments pleins d’artifice. Non, nous ne fûmes jamais heureux dans le vieux Pays. Ses pins, ses saules et ses bouleaux ne sont, à dire vrai, que des arbres comme les autres, et qui vous faisaient bâiller à l’infini lorsque, pleins d’ennui, vous les aperceviez chaque matin de votre fenêtre. Il est faux de dire que Grojec est mieux qu’un affreux trou de province où végétait jadis votre grise existence. C’est mentir de penser que Radom a pu — fût-ce aux aurores — être un poème ! Elles n’étaient ni merveilleuses ni inoubliables, les fleurs de là-bas : la misère, la crasse, les maladies, le marasme et l’injustice vous assiégeaient à l’époque, tels ces chiens qui hurlent au crépuscule dans les hameaux désolés et sourds de la campagne polonaise.

Allons, ne pleurnichez pas ! Et n’oubliez pas que, tant que vous habitiez la Pologne, la Pologne — chose quotidienne — ne vous frappait guère. Aujourd’hui, vous ne l’habitez plus, mais, installée en force, elle vous habite, — cette Pologne qu’il faut définir comme votre humanité la plus profonde, le travail de maintes générations. Partout — sachez-le bien — où le regard du jeune homme découvre sa destinée dans les yeux de la jeune fille, naît la Patrie. Chaque fois que monte à vos lèvres la colère ou l’extase, que votre poing se dresse contre l’infamie, chaque fois que la parole du sage ou le chant de Beethoven embrase votre âme en la transportant jusqu’aux sphères célestes, alors — en Équateur ou en Alaska — naît la Patrie. Mais, sur la place de Saxe à Varsovie ou sur le Marché de Cracovie, vous ne serez que de pauvres clochards, des colporteurs sans feu ni lieu, des amasseurs de pognon ambulants, si vous permettez que la vulgarité tue en vous la beauté.

Il faut déplorer que vous ne soyez pas assez nobles ni assez inspirés pour découvrir le sens pathétique de votre vie d’exilés. »

Witold Gombrowicz, Journal I, p. 136 – 137

Les géants, ces surhommes

« L’idée qui domine toute l’œuvre de Rabelais, c’est l’horreur de tout ce qui est réglementation, discipline, obstacle apporté à la libre expansion de l’activité. Tout ce qui gêne, tout ce qui contient les désirs, les besoins, les passions des hommes est un mal : son idéal est une société où la nature, affranchie de toute contrainte, peut se développer en toute liberté. C’est cette société parfaite que réalise la fameuse abbaye de Thélème dont le règlement tient tout entier dans cette formule très simple : Fais ce que voudras. Toute la vie des Thélémites, dit Rabelais, « était employée non par lois, statuts ou reigles, mais selon leur vouloir et franc arbitre ». Ils mangeaient, buvaient, dormaient quand ils voulaient, comme ils voulaient, autant qu’ils voulaient. Nulle muraille à ce monastère, construit tout au rebours des monastères ordinaires. Point de vœux, bien entendu, puisque les vœux ont pour objet de lier, d’enchaîner la volonté. Pas même de cloches ni d’horloges qui découpent la journée en tranches définies, en périodes délimitées consacrées à des occupations déterminées. Les heures sont comme des bornes mises au temps; il faut que lui aussi coule avec aisance et en liberté, sans qu’il ait, pour ainsi dire, conscience de lui. Ce qui est à la racine de toute cette théorie, c’est ce postulat fondamental de toute la philosophie rabelaisienne, que la nature est bonne, tout entière, sans réserve, sans restriction. Même les besoins qui passent pour les plus bas ne font pas exception; en dépit du préjugé, ils sont bons puisqu’ils sont dans la nature. C’est, comme on voit, cette conviction de la bonté fondamentale de la nature qui est à la base du réalisme de Rabelais. S’il en est ainsi, pourquoi réglementer ? Réglementer la nature, c’est lui imposer des bornes, c’est la limiter, c’est, par conséquent, la mutiler. Toute réglementation est donc un mal, puis­que c’est une destruction gratuite et sans raison.

Ce qu’il y a au fond de cette conception, c’est une impatience de tout frein, de toute borne, de tout ce qui arrête, c’est un besoin d’espaces infinis, où l’homme puisse librement développer toute sa nature. C’est cette idée que l’humanité, telle que l’a faite l’éducation traditionnelle, n’est qu’une humanité tronquée, incomplète, diminuée. C’est la conviction qu’il y a en nous des réserves presque illimitées d’énergie inutili­sée, qui ne demandent qu’à se déployer, mais qu’un déplorable système décourage et refoule, alors qu’il faudrait, au contraire, leur ménager des ouvertures par où elles puissent s’échapper et se répandre au-dehors. Au-delà de la vie médiocre, étriquée, com­pas­sée et artificielle que traînent la généralité des hommes, Rabelais en conçoit une autre, où toutes les forces de notre nature seraient utilisées sans exclusion en mê­me temps que portées à un degré de développement dont l’humanité ne se soup­çon­ne pas capable, et c’est cette vie-là qui lui paraît être la vie véritable. Voilà, vrai­sem­blablement, pourquoi c’est dans des géants que s’incarne l’idéal rabelaisien. C’est que des géants seuls sont de taille à le réaliser. Le géant, c’est le modèle popu­laire du sur­homme, de l’homme supérieur à l’homme moyen. Or, il s’agit justement de dépas­ser la condition humaine moyenne. Il était donc tout naturel que cette humanité élevée au-dessus d’elle-même prît facilement dans l’imagination des formes et des propor­tions gigantesques. »

Emile Durkheim, L’évolution pédagogique en France, IIe partie, chap. 1

Tu es la terre et la mort

Sei la terra e la morte.
La tua stagione è il buio
e il silenzio. Non vive
cosa che piú di te
sia remota dall’alba.

Quando sembri destarti
sei soltanto dolore,
l’hai negli occhi e nel sangue
ma tu non senti. Vivi
come vive una pietra,
come la terra dura.
E ti vestono sogni
movimenti singulti
che tu ignori. Il dolore
come l’acqua di un lago
trepida e ti circonda.
Sono cerchi sull’acqua.
Tu li lasci svanire.
Sei la terra e la morte.

[3 dicembre 1945]

Cesare PaveseLa terra e la morte

Tu es la terre et la mort.
Ta raison est ténèbres
et silence. Rien ne vit
qui soit plus étranger
à l’aube que tu n’es.

Quand tu sembles t’éveiller
tu n’es rien que douleur,
elle est dans ton regard, dans ton sang
mais tu es insensible. Tu vis
comme vit une pierre,
comme la terre dure.
Et des songes te vêtent
des mouvements des spasmes
que tu ignores. La douleur
comme l’eau d’un lac
frémit et t’entoure.
Ce sont des ronds sur l’eau.
Tu les laisses s’évanouir
Tu es la terre et la mort.

trad. Gilles de Van