Deuil

Étiquettes

,

Misère
comme une montagne sur nous écroulée.

Pour avoir fait pareille déchirure,
ce ne peut être un rêve simplement qui se dissipe.

L’homme, s’il n’était qu’un nœud d’air,
faudrait-il pour le dénouer, fer si tranchant ?

Bourrés de larmes, tous, le front contre ce mur,
plutôt que son inconsistance,
n’est-ce pas la réalité de notre vie
qu’on nous apprend?

Instruits au fouet.

Philippe Jaccottet, Leçons

Publicités

Jabès vs Steiner

Étiquettes

, , ,

« Nous n’avons pas affaire, j’en suis persuadé, à un monstrueux accident de l’histoire de la société moderne. L’holocauste n’est pas la conséquence d’un état morbide individuel ou des névroses d’une seule nation. En fait, des observateurs compétents s’attendaient à voir le cancer s’installer d’abord, et sans rémission possible, en France. Nous ne sommes pas, bien qu’on s’y trompe souvent, en face d’un cas de massacre parmi d’autres, comme celui des Gitans ou, précédemment, des Arméniens. La technique, le langage de la haine présentent des similitudes, mais ni ontologiquement ni au niveau de l’intention philosophique. Cette intention nous conduit droit au cœur de certaines failles de la culture occidentale, aux points où convergent la vie religieuse et celle de l’instinct. Le mot de Hitler : « La conscience est une invention juive », fournit un indice. »

George Steiner, Dans le château de Barbe-bleue, Gallimard Folio Essais, p. 46 -47

*

« Il m’a dit :
« Ma race est la race jaune.
« J’ai répondu :
« Je suis de ta race.

« Il m’a dit :
« Ma race est la race noire.
« J’ai répondu :
« Je suis de ta race.

« Il m’a dit :
« Ma race est la race blanche.
« J’ai répondu :
« Je suis de ta race ;

« car mon soleil fut l’étoile jaune ;
« car je suis enveloppé de nuit ;
« car mon âme, comme la pierre de la loi
« est blanche. »

Edmond Jabès, L’invention du mot, in Le livre des marges.

*

Je ne cacherai pas que ma préférence va à ces quelques lignes de Jabès extraites d’un texte écrit en 1983 pour un recueil de l’UNESCO contre l’apartheid.  Jabès, dont j’ai cité ici un autre beau texte sur la judéité et l’universalisme.

Le texte de Steiner, en revanche, avec sa manière de tracer une séparation entre les victimes dont le meurtre aurait une signification « métaphysique » et celles qui n’auraient subi qu’un « massacre parmi d’autres », me met mal à l’aise. Je crois que ce texte de Steiner me permet de mieux saisir ce qui m’embarrasse dans la thématique de l’unicité de la Shoah. N’ayant pas fait de lecture bien approfondies sur le sujet, je suis réticent à prendre trop nettement position, mais enfin il faut bien se risquer à formuler ses idées quitte à les retravailler. Au delà de la question spécifique de l’unicité de la Shoah, je crois que je me méfie de toutes les formules du type « X n’est pas un Y comme les autres » en ce qu’elles supposent une homogénéité des Y qui ne sont pas X qu’il faudrait interroger, car, en un sens, aucun Y n’est un Y comme les autres. Ainsi, redescendant de la structure logique du problème à son contenu spécifique, il faudrait dire que chaque massacre est singulier, et d’abord pour ceux qui l’ont subi. Que les persécutions et le génocide des juifs soient rétrospectivement placés dans la perspective d’une histoire de l’élection, rien de plus compréhensible ; pour autant on ne peut pas demander aux Arméniens, aux  Tsiganes, aux Cambodgiens, aux Tutsis, qu’ils disent « nous n’avons été victimes que d’un génocide parmi d’autres ».

Anesthésie

Étiquettes

, ,

« Pourquoi celui qui est vraiment amoureux demande-t-il la continuité, la durée (lifelongness) des rapports? Parce que la vie est douleur et l’amour partagé un anesthésique, et qui est-ce qui voudrait se réveiller au beau milieu d’une opération. »

Cesare Pavese, Le métier de vivre, 19 janvier 1938

*

L’amusant est que la quête de l’anesthésique est elle-même une source non négligeable de souffrance.

Mandelbrot, ma Muse !

Étiquettes

,

« Qui osera jamais mesurer une île? Où sont les bords ? Existent-ils vraiment ? A la marge les éléments se confondent. »

Allain Glykos, Égéennes

 

« Pour beaucoup d’objets naturels, plus on les observe de près, plus on s’aperçoit qu’ils ne sont pas réguliers. Plus précisément on voit, lorsque l’on s’approche, la même quantité de désordre, mais à une échelle de plus en plus petite. La meilleure illustration de ce phénomène a pro­bablement été donnée en 1967 par Benoît Mandelbrot, le célèbre mathématicien français qui a, le premier, exploré le domaine des dimensions intermédiaires, dans un article considéré maintenant comme un classique et inti­tulé « Quelle est la longueur de la côte de l’Angle­terre ? »

Si l’on considère un voyageur qui s’approche de la Terre dans la direction de la Grande-Bretagne, on constate que, plus il s’approche, plus il aperçoit de petits détails du relief côtier. Il parvient à voir de petites baies et de petits caps qu’il ne pouvait pas discerner aupara­vant. S’il s’approche encore, il s’aperçoit que ces baies et caps ont eux-mêmes une structure. Si l’on en mesurait la longueur avec un mètre, il faudrait mesurer le détail des rochers, et si notre règle de mesure était longue d’un centimètre, ce serait les positions des cailloux qu’il fau­drait noter. Si l’on poussait ce raisonnement à l’extrême, jusqu’à l’absurdité — et en supposant, bien sûr, que l’on puisse rendre la mer immobile — on serait amené à contourner chaque grain de sable pour faire cette mesure.

Si l’on parvenait à prendre des mesures fiables de la longueur de la côte des îles britanniques, on constaterait alors un phénomène curieux : plus la longueur de la règle de mesure est courte, plus la valeur trouvée est élevée. Cela est quelque peu embarrassant, mais il y a encore plus inquiétant : si l’on recherche vers quelle limite tend le résultat de la mesure lorsque la règle devient de plus en plus petite, on s’aperçoit que cette limite est infinie, c’est-à-dire que la longueur augmente indéfiniment. »

Malcolm E. Lines, Dites un chiffre, p. 306

Fraternité

Étiquettes

Bruderschaft

Alles ist Wundenschlagen,
und keiner hat keinem verziehn.
Verletzt wie du und verletzend,
lebte ich auf dich ihn.

Die reine, die Geistberührung
um jede Berührung vermehrt,
wir erfahren sie alternd
ins kälteste Schweigen gekehrt.

Ingeborg Bachmann

*

Fraternité

Tout est coups et blessures brûlantes,
sans pardon à qui que ce soit.
Blessée comme toi et blessante,
je vivais en fonction de toi.

Le pur frôlement, celui de l’esprit,
que chaque frôlement accroît,
nous l’éprouvons en vieillissant
inversé en silence le plus froid.

trad. Françoise Rétif

L’écho du poème

Étiquettes

L’écho du poème

Quand la nuit descend comme une coulée de lave sur ma peau
Quand les étoiles désertent mes territoires,
Je lis de la poésie.

Quand l’obscurité se tasse au fond du puits dans la grande maison de l’enfance
Quand un pigeon mort de solitude me regarde avec effroi
J’écris de la poésie.

Quand la rue m’habite et déchire ma chemise,
Lorsque la clameur de la foule se lève comme la colère du peuple dépossédé
Je vois Nazim Hikmet dans sa cellule de Borsa
Je lis dans son cœur l’humanité captive de son souffle.

Quand l’amour de la vie tombe dans une jarre d’huile d’olive et que le souvenir s’entête à dire la grâce d’un matin où tout est possible
Quand le jour réclame sa part d’eau
Et le cœur tremble
Quand la terre s’ouvre pour recevoir l’enfance meurtrie
Et que des mains écorchées se souviennent du crime
Quand le foie des mères, arraché à la douleur, est jeté à la louve
Je ferme les yeux et me souviens de tous les poèmes classés dans les archives du sang.
J’en épèle les syllabes.
J’attends le silence, l’écho du poème balbutié par les mourants.

Tahar Ben Jelloun

Maudite promotion

Étiquettes

,

Peut-être vous souvenez-vous de la fin du Robocop de Paul Verhoeven. Robocop est empêché de neutraliser Jones, le chef des méchants et n°2 de la compagnie qui l’a créé, par la « directive 4 » qui lui interdit de s’en prendre aux dirigeants de la compagnie. C’est alors que le n°1, pris en otage par Jones, licencie celui-ci, permettant à Robocop d’agir.

Eh bien au détour du livre de Jean Meyer sur la révolution mexicaine, j’ai découvert une anecdote qui m’a rappelé le dénouement de Robocop, mais qui est encore plus « savoureuse »,  si on m’autorise cette expression pour parler de l’exécution d’un homme. Les faits se passent lors de répression de la rébellion delahuertiste en 1923 :

« L’humour ne perdait pas ses droits : les officiers qui se préparaient à fusiller le jeune secrétaire de Villareal, Treviño, hésitèrent, lorsqu’il leur fit remarquer qu’en tant que civil il ne tombait pas sous le coup de la peine capitale. Ils télégraphièrent à Mexico et le général Serrano leur répondit en deux télégrammes : le premier nommait le licenciado Treviño général ; le second ordonnait l’exécution du général et licenciado Treviño. »

Jean Meyer, La révolution mexicaine, p .138