Qu’explique l’injustice ?

Mots-clefs

, ,

« Les explications en terme  de désordre et d’injustice réduisent les réussites humaines à des correctifs et la vie à un modèle régi par des lois de l’équilibre. On n’a pas dit grand-chose du premier chef du mouvement chrétien, un certain Joshua de Nazareth, si l’on fait remonter ses idées et ses objectifs à l’injustice de l’occupation romaine ou à la différence de niveau de vie entre les Romains et les Palestiniens. »

Roy Wagner, L’invention de la culture
trad. P. Blanchard, Ed. Zones sensibles

Publicités

Tant aime on Dieu qu’on fuit l’Église

Mots-clefs

,

« Il lui semble qu’il a toujours vu cela : que ce qui détruit l’Église, ce ne sont pas les tâtonnements de ceux qui cherchent à y entrer ou qui cherchent à en sortir, mais les professionnels qui en ont le contrôle et qui ont enlevé les cloches des clochers.Il lui semble les voir, infinis désordonnés, vides, symboliques, glacés, pointés vers le ciel, non en signe d’extase et de passion, mais bien d’adjuration, de menace, et de condamnation. Il semble voir toutes les églises du monde comme un rempart, comme une de ces barricades moyenâgeuses hérissées de pieux morts et pointus, comme un rempart dressé contre la vérité et contre cette paix, ouverte au péché aussi bien qu’au pardon, qui est la vie de l’homme. »

William Faulkner, Lumière d’août
trad. Maurice-Edgar Coindreau, Folio, p. 605

 

Montesquieu dans le chaudron post-colonial

Mots-clefs

, , , , , ,

Mes pérégrinations procrastinatrices sur Twitter m’ont donné l’occasion de découvrir ce divertissant échange.

Au point de départ, une dénommée Noura dénonce le racisme négrophobe de quelques dead white males à coup de citations choisies (je lui suggère d’ajouter Jules Verne). Malheureusement, elle inclut dans son florilège un extrait du célèbre chapitre de L’esprit des lois : Sur l’esclavage des nègres. Comme prévu, plusieurs twittos s’empressent de l’avertir que l’ironie de Montesquieu lui a échappé faute d’avoir replacé la citation dans son contexte. C’est alors qu’une certaine Afrotopik vient à la rescousse en expliquant que ceux qui voient de l’ironie dans le texte sont victimes de l’endoctrinement de l’Education Nationale, et en renvoyant à la déconstruction de la prétendue ironie de Montesquieu opérée par Odile Tobner dans son livre Du racisme français. Malheureusement pour elle, au terme de sa « démonstration », un autre twittos lui signale un article de l’excellent René Pommier, qui éparpille façon puzzle la thèse d’Odile Tobner. L’article de Pommier mérite vraiment d’être lu (j’ai dit ailleurs le bien que je pense de ce grand pourfendeur des monstruosités herméneutiques, en particulier de l’apologétique girardienne). En voyant à quel point il est facile de trouver des contrexemples à certaines affirmations de Tobner (par exemple que personne avant Condorcet, ni entre Condorcet et Lagarde et Michard, n’aurait soutenu que ce texte était ironique), on a un aperçu du  pouvoir d’aveuglement de l’engagement politico-idéologique. Le plus amusant c’est qu’Afrotopik ne se démonte pas : même si Pommier démontre que, contrairement à ce qu’affirme Tobner, le texte de Montesquieu est bien ironique, Tobner a quand même raison car il y a « collusion de l’ironie avec le cynisme le plus odieux ». BINGO ! argument du chaudron :

  1. Montesquieu n’est pas ironique quand il défend l’esclavage des noirs
  2. Montesquieu fait preuve d’un cynisme odieux en faisant de l’ironie sur l’esclavage des noirs.

Montesquieu, philosophe des Lumières, est coupable, forcément coupable … il ne manque que d’ajouter « je le sais de sa race« .

Add. Aux dernières nouvelles, madame Tobner chercherait à identifier l’ami mystérieux auquel se réfère Socrate dans l’Hippias majeur … il se murmure qu’il ne ferait qu’une seule et même personne avec le chef tatillon de l’inspecteur Columbo.

 

Que diriez-vous de passer deux ans sur une île avec des viandards alcooliques et racistes ?

Mots-clefs

, , , ,

Mon premier article concernant Deux ans de vacances de Jules Verne exprimait mon étonnement devant la scène de l’inventaire du stock d’alcool récupéré sur le navire par les jeunes naufragés. Contrairement à ce que j’anticipais, Verne ne fait pas commettre de débordements éthyliques à ses personnages. Ceux-ci sont très sages, puisque, comme on l’a vu, ils s’imposent d’eux-mêmes de retourner à l’école. Les circonstances de la consommation d’alcool ne sont pas spécifiquement décrites, ce qui laisse penser qu’elle est régulière. Quand Verne nous décrit la discipline imposée par Gordon il ne fait pas mention de règles de modération en matière d’alcool. En fait, il semble que pour Verne (et je suppose pour la société dans laquelle il vit) il soit tout à fait normal [1] que des enfants consomment de l’alcool, y compris des alcools forts (gin, whisky etc). Le seul moment où le risque de dérapage est évoqué, c’est lorsque les enfants découvrent sur l’île un moyen de reconstituer leur stock :

C’est alors qu’une utile découverte fut faite par Gordon, dont les connaissances en botanique devaient profiter en mainte occasion à la petite colonie. Son attention venait d’être attirée par un arbrisseau très touffu, à feuilles peu développées, et dont les branches, hérissées d’épines, portaient un petit fruit rougeâtre de la grosseur d’un pois.

«Voilà le trulca, si je ne me trompe, s’écria-t-il, et c’est un fruit dont les Indiens font grand usage!…

– S’il se mange, répondit Service, mangeons-en, puisqu’il ne coûte rien!»

Et, avant que Gordon eût pu l’en empêcher, Service fit craquer deux ou trois de ces fruits sous ses dents.

Quelle grimace, et comme ses camarades accueillirent sa déconvenue par des éclats de rire, tandis qu’il rejetait l’abondante salivation que l’acidité de ce fruit venait de déterminer sur les papilles de sa langue!

«Et toi qui m’avais dit que cela se mangeait, Gordon! s’écria Service.

– Je n’ai point dit que cela se mangeait, répliqua Gordon. Si les Indiens font usage de ces fruits, c’est pour fabriquer une liqueur qu’ils obtiennent par la fermentation. J’ajoute que cette liqueur sera pour nous une précieuse ressource, lorsque notre provision de brandy sera épuisée, à la condition de s’en défier, car elle porte à la tête. Emportons un sac de ces trulcas, et nous en ferons l’essai à French-den!»

chapitre XIV,

On relèvera enfin que lorsque les enfants finissent par quitter l’île ils ne manquent pas de charger de l’alcool dans leur embarcation :

« Quant à l’eau douce, après qu’on l’eût puisée au rio Zealand, Gordon la fit enfermer dans une dizaine de petits barils, qui furent disposés régulièrement le long de la carlingue, au fond de l’embarcation. On n’oublia pas non plus ce qu’il y avait encore de brandy, de gin et autres liqueurs fabriquées avec les fruits du trulca et de l’algarrobe. »

chap. XXIX

Cosses d’algarrobe (source de l’image)

Un autre élément qui me frappe dans l’alimentation de nos jeunes naufragés, c’est que celle-ci semble essentiellement carnée. Dès qu’ils échouent sur l’île nos héros conviennent d’économiser au maximum les conserves du bord et se lancent donc à la recherche des ressources alimentaires de l’île, dans un premier temps ils pêchent et ramassent des coquillages ; une tortue géante fait également les frais de l’exploration des abords immédiats de l’épave. Rapidement Doniphan se lance avec ses fidèles dans la chasse aux oiseaux de mer. Au fur et à mesure de l’exploration de l’île il va étendre son tableau de chasse à de multiples espèces.   Une fois installés au cœur de l’île, nos héros ont l’occasion de compléter la chasse par l’élevage après avoir capturé vigogne, guanaco et nandou.

Baxter accompagné de Gordon sur le point de capturer une vigogne. (chap.XV)

L’exploitation des ressources végétales occupe beaucoup moins de place dans le roman que les diverses scènes de chasse ; l’essentiel sur le sujet est condensé en une page du chapitre XVI :

Pourtant, s’il était impossible de fabriquer du sucre, ne pouvait-on trouver une matière propre à le remplacer? Service – ses Robinsons à la main – soutenait qu’il n’y avait qu’à chercher. Gordon chercha donc, et il finit par découvrir, au milieu des fourrés de Traps-woods, un groupe d’arbres qui, trois mois plus tard, aux premiers jours de l’automne, allaient se couvrir d’un feuillage pourpre du plus bel effet.

«Ce sont des érables, dit-il, des arbres à sucre!

[…] C’était là l’une des plus importantes découvertes que les jeunes colons eussent faites depuis leur installation à French-den. En pratiquant une incision dans le tronc de ces érables, Gordon obtint un liquide, produit par la condensation, et cette sève, en se solidifiant, donna une matière sucrée. Quoique inférieure en qualités saccharifères aux sucs de la canne et delà betterave, cette substance n’en était pas moins précieuse pour les besoins de l’office, et meilleure, en tout cas, que les produits similaires que l’on tire du bouleau, à l’époque du printemps.

Si l’on avait le sucre, on ne tarda pas à avoir la liqueur. Sur les conseils de Gordon, Moko essaya de traiter par la fermentation les graines de trulca et d’algarrobe. Après avoir été préalablement écrasées dans une cuve au moyen d’un lourd pilon de bois, ces graines fournirent un liquide alcoolique dont la saveur eût suffi à édulcorer les boissons chaudes, à défaut du sucre d’érable. Quant aux feuilles cueillies sur l’arbre à thé, on reconnut qu’elles valaient presque l’odorante plante chinoise. Aussi, pendant leurs excursions dans la forêt, les explorateurs ne manquèrent-ils jamais d’en faire une abondante récolte.

Bref, l’île Chairman procurait à ses habitants, sinon le superflu, du moins le nécessaire. Ce qui faisait défaut – il y avait lieu de le regretter – c’étaient les légumes frais. On dut se contenter des légumes de conserves, dont il y avait une centaine de boîtes que Gordon ménageait le plus possible. Briant avait bien essayé de cultiver ces ignames revenus à l’état sauvage, et dont le naufragé français avait semé quelques plants au pied de la falaise. Vaine tentative. Par bonheur, le céleri – on ne l’a point oublié – poussait abondamment sur les bords du Family-lake, et, comme il n’y avait pas lieu de l’économiser, il remplaçait les légumes frais, non sans avantage.

Verne justifie la prédominance de la chasse et de l’élevage sur la cueillette et la culture dans l’activité de ses personnages par un déséquilibre entre les ressources alimentaires animales et végétales de l’île qui peut paraître surprenant [2]. Je ne sais pas trop quelle interprétation donner de ce choix de faire chasser ses personnages plutôt que de les faire cueillir et cultiver : était-ce censé être plus réaliste aux yeux des amateurs de robinsonnades ? la cueillette paraissait-elle à Verne une activité trop féminine pour convenir à des personnages masculins ? est-ce simplement qu’il trouve les scènes de cueillette moins intéressantes à écrire – ou à lire – que les scènes de chasse ? Pour y voir plus clair et cerner l’originalité du roman sur ce point, peut-être faudrait-il comparer Deux ans de vacances à d’autres robinsonnades ou à à d’autres romans de Verne. Je n’ai pas eu loisir de le faire.

Si rien dans le propos de Verne ne présente le régime alimentaire des naufragés comme anormal, en revanche l’auteur utilise le comportement de chasseur de Doniphan pour mettre en scène un des ses défauts qui font contraste avec la quasi perfection de Briant. C’est ce qui apparaît lors de l’épisode de la capture des vigognes (voir illustration ci-dessus) :

– Oui, Baxter, [dit Gordon] vivantes, et il est heureux que Doniphan ne soit pas avec nous, car il en eût déjà abattu une d’un coup de fusil et aurait mis les autres en fuite! Approchons doucement, sans nous laisser voir!»

[…]

Bien entendu, Doniphan regretta, le beau coup de fusil qu’il aurait eu l’occasion de tirer; mais, lorsqu’il s’agissait de prendre le gibier vivant, non de l’abattre, il dut convenir que les bolas valaient mieux que les armes à feu.

De même lors de la capture du guanaco  :

Presque aussitôt, Webb et Cross sortaient du bois, suivis de Doniphan, qui s’écria d’un ton de mauvaise humeur:

«Maudite bête!… Comment ai-je pu la manquer!

– Baxter ne l’a pas manquée lui, répondit Service, et nous l’avons vivante et bien vivante!

– Qu’importé, puisqu’il faudra toujours tuer cet animal! répliqua Doniphan.

– Le tuer, reprit Gordon, le tuer, quand il vient si à point pour nous servir de bête de trait!

Il est tentant de voir en Doniphan une préfiguration aristocratique du bon/mauvais chasseur du sketch des Inconnus qui tire dès qu’il voit quelque chose qui bouge (seule la nécessité d’économiser la poudre limite ses pulsions massacrantes) ; pour autant il serait absurde d’attribuer à Verne un discours anti-chasse, puisque non seulement il s’est bien gardé de faire de ses héros de paisibles cultivateurs, mais de surcroît il leur fait commettre sans scrupules deux massacres d’animaux. Les victimes du premier carnages sont les renards qui détruisent les collets posés par les jeunes naufragés :

« La nuit venue, Doniphan, Briant, Wilcox, Baxter, Webb, Cross, Service, allèrent se poster aux abords d’un «covert» – nom que l’on donne, dans le Royaume-Uni, à de larges espaces de terrain semés de buissons et de broussailles. Ce covert était situé près de Traps-woods, du côté du lac. […] Un peu après minuit, Doniphan signala l’approche d’une bande de ces animaux, qui traversaient le covert pour venir se désaltérer dans le lac.

Les chasseurs attendirent, non sans impatience, qu’ils fussent réunis au nombre d’une vingtaine – ce qui prit un certain temps, car ils ne s’avançaient qu’avec circonspection, comme s’ils eussent pressenti quelque embûche. Soudain, au signal de Doniphan, plusieurs coups de feu retentirent. Tous portèrent. Cinq ou six renards roulèrent sur le sol, tandis que les autres, affolés, s’élançant à droite, à gauche, furent pour la plupart frappés mortellement.

A l’aube, on trouva une dizaine de ces animaux, étendus entre les herbes du covert. Et, comme ce massacre recommença pendant trois nuits consécutives, la petite colonie fut bientôt délivrée de ces visites dangereuses qui mettaient en péril les hôtes de l’enclos. De plus, cela lui valut une cinquantaine de belles peaux d’un gris argenté, qui, soit à l’état de tapis, soit à l’état de vêtements, ajoutèrent au confort de French-den. »

chap. XVI

Le second massacre (quelques pages plus loin dans le même chapitre) frappe les phoques dont les naufragés comptent récupérer la graisse pour leur éclairage :

« Après un rapide déjeuner, au moment où le soleil de midi invitait les phoques à se chauffer sur la grève, Gordon, Briant, Doniphan, Cross, Baxter, Webb, Wilcox, Garnett et Service se préparèrent à leur donner la chasse. […] Toutes les armes à feu de la colonie, fusils et revolvers, avaient été emportées avec des munitions en quantité suffisante, que Gordon n’avait point marchandées, cette fois, car il s’agissait de l’intérêt général.

Couper la retraite aux phoques du côté de la mer, c’est à cela qu’il convenait d’aviser tout d’abord. Doniphan, auquel ses camarades laissèrent volontiers le soin de diriger la manœuvre, les engagea à redescendre le rio jusqu’à son embouchure, en se dissimulant à l’abri de la berge. Puis, cela fait, il serait aisé de filer le long des récifs, de manière à cerner la plage.

Ce plan fut exécuté avec beaucoup de prudence. Les jeunes chasseurs, espacés de trente à quarante pas l’un de l’autre, eurent bientôt formé un demi-cercle entre la grève et la mer.

Alors, à un signal qui fut donné par Doniphan, tous se levèrent à la fois, les détonations éclatèrent simultanément, et chaque coup de feu fit une victime.

Ceux des phoques, qui n’avaient pas été atteints, se redressèrent, agitant leur queue et leurs nageoires. Effrayés surtout par le bruit des détonations, ils se précipitèrent, en bondissant, vers les récifs.

On les poursuivit à coups de revolvers. Doniphan, tout entier à ses instincts, faisait merveille, tandis que ses camarades l’imitaient de leur mieux.

Ce massacre ne dura que quelques minutes, bien que les amphibies eussent été traqués jusqu’à l’accore des dernières roches. Au delà, les survivants disparurent, abandonnant une vingtaine de tués ou de blessés sur la grève. »

A la chasse aux phoques. (chap. XVI)

*

Non content de mériter un Trigger Warning à destination des végans, Deux ans de vacances s’expose aussi à se voir gratifier un jour d’un avertissement au lecteur pour cause de racisme et de sexisme.

Voyons d’abord ce qu’il en est du racisme. A bord du yacht qui dérive dans le Pacifique sud avant de s’échouer sur l’île  il y a quinze enfants : quatorze blancs (des anglais à l’exception de Gordon qui est américain et de Briant et son frère qui sont français) élèves à la pension Chairman à Auckland, et un noir, Moko, qui est mousse. Moko est un personnage secondaire par rapport à Briant, Doniphan et Gordon dont l’auteur nous expose les personnalités et détaille les relations réciproques, mais on peut considérer néanmoins qu’il joue un rôle plus important que les plus jeunes personnages [3].

Moko et Briant (chap.I)

La place de ce personnage pourrait donner lieu à discussion : d’un côté on a clairement affaire au cliché du personnage noir qui n’existe que pour assister les blancs, de l’autre on peut faire valoir que la place de Moko dans le roman reflète la réalité de la position subordonnée des noirs dans l’Empire Britannique. En fait, le problème est plutôt que, sur ce point comme sur d’autres, Verne choisit de faire reproduire à ses héros sur leur île les rapports qu’ils connaissent dans le monde dont ils viennent, parce que lui-même juge normal qu’ils soient reproduits. Cela apparaît clairement dans ce qui est, en fait, le seul passage précis  qu’une censure antiraciste pourrait vouloir couper :

Comme la colonie comptait quatorze membres – Moko, en sa qualité de noir, ne pouvant prétendre et ne prétendant point à exercer le mandat d’électeur – sept voix, plus une, portées sur le même nom, fixeraient le choix du nouveau chef.

Chapitre XVIII

Il est d’abord à noter que cette remarque est faite lors de la deuxième élection du chef, alors que rien de tel n’avait été suggéré par l’auteur lors de la première élection, comme si Verne, s’était rendu compte après coup qu’il pouvait avoir donné l’impression de mettre en cause l’ordre établi en faisant voter un noir. Ses lecteurs furent, ont l’espère, rassurés. Par ailleurs, cette exclusion de Moko du vote, comme l’élection du chef elle-même, est une reproduction par les enfants du monde des adultes qui n’est pas parfaitement cohérente avec le reste de l’intrigue. En effet, on constate à d’autres occasions que Moko se voit confier la responsabilité de garder les plus jeunes. Ainsi lors de l’épisode de la chasse au phoque :

« Pendant cette opération, Iverson, Jenkins, Jacques, Dole et Costar devaient rester au campement sous la garde de Moko – en même temps que Phann [le chien], qu’il importait de ne pas lâcher au milieu du troupeau d’amphibies. »

Ainsi les plus jeunes qui ne peuvent pas se garder eux-mêmes peuvent voter pour élire le chef, mais Moko qui peut les garder ne peut pas voter …

 

Le problème du sexisme se pose dans des termes assez proche de celui du racisme. Il n’y a qu’un personnage féminin  : Kate, une femme qui doit avoir la quarantaine et qui est recueillie par les quinze garçons dans des conditions que je passe sous silence pour ne pas trop déflorer l’intrigue.

Kate a beau être la seule adulte du groupe à ce stade du récit, il n’est nullement question qu’elle prenne part à la direction des opérations. Comme Moko, elle sait rester à sa place de boniche :

« L’excellente femme ne pensait plus à elle pour ne penser qu’à eux. S’ils devaient rester ensemble sur l’île Chairman, elle serait leur servante dévouée, elle les soignerait, elle les aimerait comme une mère. Et déjà, aux petits, à Dole, à Costar, elle donnait ce nom caressant de «papooses», par lequel on désigne les babys anglais dans les territoires du Far-West. »

Chap. XXII

Pour conclure, peut-être dois je préciser que je n’ai pas écrit cet article pour dissuader de lire ce roman ou de le laisser lire aux enfants qui constituent son public. Je ne voudrais surtout pas que cet article désigne une cible à la censure des nouvelles dames patronnesses épuratrices de bibliothèque.

 

[1] J’imagine qu’on pensait – peut-être à raison à l’époque – qu’il y avait moins de risque d’intoxication alimentaire en buvant de l’alcool qu’en buvant de l’eau.

[2] Verne dote son île d’une faune particulièrement riche. Il se laisse même emporter jusqu’à des impossibilité géographiques. Sur cette île située au sud de la côte chilienne, il place en effet des chacals et même un hippopotame, or non seulement ces animaux sont absents du Nouveau Monde, mais sur leur présence dans une zone où les températures hivernales peuvent atteindre – au dire de Verne – vingt degrés en dessous de zéro, serait plutôt surprenante.

[3] Au début du livre Moko est le seul avec Briant à disposer de connaissances en navigation. Tout au long du roman il remplit les fonctions de cuisinier. On peut aussi le créditer d’une intervention décisive à la fin de l’ouvrage.

L’amour des livres

Mots-clefs

, ,

Il se contenta de penser, tranquillement : « c’est donc ça l’amour. Je vois. Encore un point sur lequel je me trompais », pensant, comme il avait déjà pensé, comme il penserait encore, comme tous les hommes ont pensé : combien le plus profond de tous les livres peut être faux quand on veut l’appliquer à la vie.

[…]

« Peut-être a-ton raison de mettre l’amour dans les livres, pensait-il tranquillement. Peut-être qu’il ne peut vivre ailleurs. »

William Faulkner, Lumière d’août
trad. Maurice-Edgar Coindreau, Folio, p. 597

 

Odeur de sainteté

Mots-clefs

, , ,

« Et, quand Hightower approche, l’odeur de chair grasse et mal lavée et de linge douteux – cette odeur de négligence sédentaire, d’excès de chair statique insuffisamment baignée – est presque trop forte pour  lui [Byron]. En entrant, Byron pense comme il a déjà pensé : « C’est son droit. Ce n’est pas ma façon de vivre mais c’est la sienne et c’est son droit. » Et il se rappelle qu’un jour il avait cru trouver la réponse comme par inspiration. « C’est l’odeur de sainteté. Naturellement, elle nous semble désagréable à nous qui sommes mauvais et souillés de péchés. »

William Faulkner, Lumière d’août
trad. Maurice-Edgar Coindreau, Folio, p. 375