Hasard et génie : Diderot vs Helvétius

« Le génie, selon nous, ne peut être que le produit d’une attention forte et concentrée dans un art ou une science. Mais à quoi rapporter cette attention ? au goût vif qu’on se sent pour cet art ou cette science. Or ce goût n’est pas un pur don de la nature. Naît-on sans idées ? on naît aussi sans goût. On peut donc les regarder comme des acquisitions dues aux positions où l’on se trouve. Le génie est dont le produit éloigné d’évènements ou de hasards à-peu-près pareils à ceux que j’ai déjà cités.

M. Rousseau n’est pas de cet avis. Lui-même cependant est un exemple du pouvoir du hasard.

En entrant dans le monde la fortune l’attache à la suite d’un ambassadeur. Une tracasserie avec ce ministre lui fait abandonner la carrière politique et suivre celle des arts et des sciences ; il a le choix entre l’éloquence et la musique. Également propre à réussir dans ces deux arts, son goût est quelque temps incertain ; un enchaînement particulier de circonstances lui fait enfin préférer l’éloquence : un enchaînement d’une autre espèce eût pu en faire un musicien. Qui sait si les faveurs d’une belle cantatrice n’eussent pas produit en lui cet effet ? Nul ne peut du moins assurer que du Platon de la France l’amour alors n’en eût pas fait l’Orphée. Mais quel accident particulier fit entrer M. Rousseau dans la carrière de l’éloquence ? C’est son secret ; je l’ignore. Tout ce que je puis dire, c’est qu’en ce genre son premier succès suffisait pour fixer son choix.

L’académie de Dijon avait proposé un prix d’éloquence. Le sujet était bizarre ; il s’agissait de savoir si les sciences étaient plus nuisibles qu’utiles à la société. La seule manière piquante de traiter cette question, c’était de prendre parti contre les sciences. M. Rousseau le sentit. Il fit sur ce plan un discours éloquent qui méritait de grands éloges et qui les obtint. Ce succès fit époque dans sa vie. De là sa gloire, ses infortunes, et ses paradoxes.

Frappé des beautés de son propre discours, les maximes de l’orateur deviennent bientôt celles du philosophe ; et, de ce moment, livré à l’amour du paradoxe, rien ne lui coûte. Faut-il pour défendre son opinion soutenir que l’homme absolument brute, l’homme sans art, sans industrie, et inférieur à tout sauvage connu, est cependant et plus vertueux et plus heureux que le citoyen policé de Londres et d’Amsterdam ? Il le soutient.

Dupe de sa propre éloquence, content du titre d’orateur, il renonce à celui de philosophe, et ses erreurs deviennent les conséquences de son premier succès. De moindres causes ont souvent produit de plus grands effets. Aigri ensuite par la contradiction, ou peut-être trop amoureux de la singularité, M. Rousseau quitte Paris et ses amis. Il se retire à Montmorency. Il y compose, y publie sont Emile, y est poursuivi par l’envie, l’ignorance et l’hypocrisie. Estimé de toute l’Europe pour son éloquence, il est persécuté en France. On lui applique ce passage : Cruciatur ubi est, laudatur ubi non est. Obligé enfin de se retirer en Suisse, de plus en plus irrité contre la persécution, il y écrit la fameuse lettre adressée à l’archevêque de Paris : et c’est ainsi que toutes les idées d’un homme, toute sa gloire et ses infortunes, se trouvent souvent enchaînées par le pouvoir invisible d’un premier évènement. M. Rousseau, ainsi qu’une infinité d’hommes illustres, peut donc être regardé comme un des chefs-d’œuvre du hasard. »

Helvétius, De l’homme, Section I, chapitre VIII

*

« Vous parlez de Rousseau et de l’accident particulier de sa visite au château de Vincennes. J’y étais. Il vint m’y voir en effet et me consulter sur le parti qu’il prendrait dans la question posée par l’Académie de Dijon : Si les sciences étaient plus nuisibles qu’utiles à la société. « Il n’y a pas à balancer, lui disje, vous prendrez le parti que personne ne prendra. Vous avez raison, » me réponditil, et il travailla en conséquence. Changez les rôles. C’est Rousseau qui est à Vincennes. J’arrive. La question qu’il me fit, c’est moi qui la lui fais ; il me répond comme je lui répondis. Et vous croyez que j’aurais passé trois ou quatre mois à étayer de sophismes un mauvais paradoxe ? que j’aurais donné à ces sophismes toute la couleur qu’il leur donna ? et qu’ensuite je me serais fait un système philosophique de ce qui n’avait été d’abord qu’un jeu d’esprit ? Credat judœus Apella, non ego. Rousseau fit ce qu’il devait faire, parce qu’il était lui. Je n’aurais rien fait ou j’aurais fait toute autre chose, parce que j’aurais été moi. Oui, monsieur Helvétius, on vous objectera que de pareils hasards ne produisent de pareils effets que sur des hommes organisés d’une certaine manière, et vous ne répondrez rien qui vaille à cette objection.il en est de ces hasards comme de l’étincelle qui enflamme un tonneau d’eaudevie ou qui s’éteint dans un baquet d’eau. Vous dites que le génie est le produit du hasard. Je me rongerais les doigts jusqu’au sang que le génie ne me viendrait pas. J’ai beau rêver à tous les hasards heureux qui pourraient me le donner, je n’en devine aucun… L’homme de génie par modestie, le sot par sottise, le méchant pour se tromper luimême, veulent presque toujours retrouver à l’origine des événements qui l’ont mené soit au bonheur, soit au malheur, soit à l’illustration, soit à l’obscurité, quelque circonstance frivole à laquelle ils rapportent toute leur destinée. Mais, sot, sois bien assuré qu’abstraction faite de cette circonstance, tu serais resté sot toute ta vie et tu serais seulement arrivé au mépris par un autre chemin. Mais, méchant, ne doute pas que, même sans cet incident, que tu charges d’imprécations, tu ne fusses tombé dans le malheur de quelqu’autre côté. Et toi, homme de génie, tu t’ignores, si tu penses que c’est le hasard qui t’a fait ; tout son mérite est de t’avoir produit : il a tiré le rideau qui te dérobait, à toimême et aux autres, le chefd’œuvre de la nature. »

Diderot, Réfutation d’Helvétius

Philosophie du desperado

« Je crois qu’« espoir » n’est qu’un autre mot pour dire « lâcheté ». Qu’est-ce, au fond, que l’espoir ? Est-ce la croyance que les choses vont s’améliorer? Ou la volonté qu’elles deviennent meilleures ? Personne n’a encore jamais produit une analyse de l’acte d’espérer. Pas même Bloch. Il ne faut pas faire naître l’espoir, il faut l’empêcher. Car personne n’agira par espoir. Tout espérant abandonne l’amélioration à une autre instance. Oui, la météo s’améliore, je peux peut-être espérer. Le temps ne devient pas meilleur ainsi ; ni pire. Mais dans une situation où seul l’agir individuel compte, « espoir » n’est qu’un mot pour dire qu’on renonce à l’action personnelle. »

Gunther Anders, La violence : oui ou non
trad. Christophe David, ed. Fario

Bienvenue à nos aimables visiteurs (42)

Pour les lecteurs qui ont découvert ce blog récemment, la série « bienvenue à nos aimables visiteurs », commencée peu de temps après la création de ce blog et laissée en suspens depuis deux ans et demi, consiste à célébrer les connexions depuis des pays étrangers qui me sont signalées par les statistiques de WordPress (si vous voulez m’aider à « compléter la carte » voici les pays où il faut vous rendre).

J’ai longtemps attendu la connexion depuis le Tchad qui me permettrait de rendre hommage à Maître Gazonga et à ses Jaloux saboteurs. Depuis hier, c’est chose faite !

Tentative de dialogue

— Si tu as des choses à me reprocher pourquoi ne pas me le dire en face au lieu de les évoquer indirectement sur ton blog … c’est un peu minable tu ne trouves pas ?

— C’est vrai, mais d’un autre côté, comme tu n’as pas encore eu le courage de m’adresser ce reproche, je suis obligé d’imaginer ce dialogue ridicule.

— Continue à discuter tout seul alors !

Inégalité des inégalités

Voyant passer dans sa timeline la proposition d’offrir aux professeurs de mathématiques une meilleure rémunération qu’aux autres enseignants pour régler les problèmes de recrutement dans cette discipline, Anatole s’apprêtait à se fendre d’un tweet indigné faisant valoir qu’on ne pouvait pas payer différemment des gens qui faisaient le même travail.  C’est alors qu’il se rappela qu’il était professeur agrégé.

Vengeance généreuse et magnanimité ridicule

Étiquettes

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« Je le jure! je ne suis pas rancunier ni vindicatif. Sans doute, j’ai toujours envie, et jusqu’à la douleur, de me venger quand on m’offense, mais, je le jure, c’est seulement par la générosité. Je le lui rendrai en générosité, mais de façon qu’il le sente, qu’il le comprenne, et me voilà vengé! A. ce propos, j’ajouterai : je ne suis pas vindicatif, mais je suis rancunier, quoique généreux : en est-il de même chez les autres? A ce moment, alors, j’étais arrivé avec des sentiments généreux, peut-être ridicules, soit! mais il vaut mieux être ridicule et magnanime que de ne pas être ridicule, mais d’être bas, vulgaire, médiocre! »

Dostoïevski, L’adolescent, trad. Pierre Pascal, Folio, p. 540

Qui nous guérira des thérapeutes ? (2)

Le passage sur un compte twitter consacré à la dénonciation de la « dictature sanitaire » m’a donné l’occasion de découvrir cet étonnant texte de Marx extrait d’un article de 1842 consacré à la censure  :

« The human body is mortal by nature. Hence illnesses are inevitable. Why does a man only go to the doctor when he is ill, and not when he is well? Because not only the illness, but even the doctor is an evil. Under constant medical tutelage, life would be regarded as an evil and the human body as an object for treatment by medical institutions. Is not death more desirable than life that is a mere preventive measure against death? Does not life involve also free movement? What is any illness except life that is hampered in its freedom? A perpetual physician would be an illness in which one would not even have the prospect of dying, but only of living. »

Karl Marx, Rheinische Zeitung No. 139, 19 mai 1842

(texte intégral de l’article)

Arrête de faire la gueule !

EL POZO

A veces te hundes, caes
en tu agujero de silencio,
en tu abismo de cólera orgullosa,
y apenas puedes
volver, aún con jirones
de lo que hallaste
en la profundidad de tu existencia.

Amor mío, qué encuentras en tu pozo cerrado?
Algas, ciénagas, rocas?
Qué ves con ojos ciegos,
rencorosa y herida?

Mi vida, no hallarás
en el pozo en que caes
lo que yo guardo para ti en la altura:
un ramo de jazmines con rocío
un beso más profundo que tu abismo.

No me temas, no caigas
en tu rencor de nuevo.
Sacude la palabra mía que vino a herirte
y déjala que vuele por la ventana abierta.
Ella volverá a herirme
sin que tú la dirijas
puesto que fue cargada con un instante duro
y ese instante será desarmado en mi pecho.

Sonríeme radiosa
si mi boca te hiere.
No soy un pastor dulce
como en los cuentos de hadas,
sino un buen leñador que comparte contigo
tierra, viento y espinas de los montes.

Ámame, tú, sonríeme,
ayúdame a ser bueno.
No te hieras en mí, que será inútil,
no me hieras a mí porque te hieres.

Pablo Neruda, Los versos del Capitán

LE PUITS

Parfois tu t’enfonces, tu tombes
dans ton trou de silence,
dans ton abîme toute orgueilleuse de colère
et c’est à peine si tu peux
revenir, même en lambeaux,
de ce que tu as découvert
dans la profondeur de ton existence.

Mon amour, que trouves-tu donc
dans ton puits impénétrable ?
Des algues, des roches, des boues ?
Que voient là-bas tes yeux aveugles
de blessée et de rancunière ?

Ma vie, tu ne trouveras pas
dans le puits où tu tombes
ce que je conserve pour toi sur ce sommet :
un bouquet de jasmin que mouille la rosée,
un baiser plus profond que ton abîme.

Ne me crains pas, ne tombe pas
dans la rancune de nouveau.
Secoue ce mot, le mien, qui vint te blesser, puis
laisse le s’envoler par la fenêtre ouverte.
Pour me blesser il reviendra
mais sans être guidé par toi
et s’il est vrai qu’il fut chargé d’un dur instant
cet instant par mon cœur sera désamorcé.

Souris-moi radieuse
si ma bouche te blesse.
Je ne suis pas un doux berger
comme dans les contes de fées,
je suis un brave bûcheron qui partage avec toi
la terre, le vent, les épines des montagnes.

Aime-moi, souris-moi,
aide-moi à être bonté.
Ne te blesse pas à moi car c’est inutile,
ne me blesse pas moi car alors tu te blesses.

trad. C. Couffon et C. Rinderknecht