Portrait d’une amitié inégale

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« Elle avait une multitude d’amis et d’amies. Premièrement, rares étaient ceux qui ne l’aimaient pas, et deuxièmement, l’évaporée elle-même n’était pas excessivement difficile dans le choix de ses amis, quoiqu’il y eût dans son caractère beaucoup plus de sérieux qu’on ne pourrait le supposer à en juger d’après ce que je viens de raconter. Mais de toutes ses amies, celle à qui elle réservait sa plus grande affection était une jeune dame, sa lointaine parente, qui se trouvait alors aussi dans notre société. Il y avait entre elles une sorte d’attachement tendre, raffiné, de ces attachements qui naissent parfois de la rencontre de deux caractères, souvent diamétralement opposés l’un à l’autre, mais dont l’un est plus strict, plus profond, plus pur que l’autre, tandis que l’autre, avec une haute humilité et un noble sentiment de ses propres limites, se soumet amoureusement au premier, dont il ressent la supériorité sur lui-même et dont il enferme l’amitié dans son cœur comme un bienfait. Alors s’établit ce tendre et noble raffinement dans les rapports que nouent de pareils caractères : affection et indulgence infinies d’un côté, affection et respect de l’autre, respect qui va jusqu’à une espèce de peur, de crainte de déchoir aux yeux de celui qu’on estime si haut, jusqu’à un désir jaloux, avide, d’approcher plus près de son cœur à chaque pas qu’on fait dans la vie. »

F. Dostoïevski, Un petit héros, trad. G. Aucouturier

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Forever young

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J’ai passé une partie de ma soirée d’hier à circuler entre les multiples versions disponibles en ligne de Luka, la plus célèbre chanson de Suzanne Vega. On ne peut qu’être frappé par le fait que, si le visage de l’artiste a pris les marques de l’âge, sa voix en revanche n’a guère changé.

1987

2010

2015

Nostalgie bienheureuse

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Selige Sehnsucht

Sagt es niemand, nur den Weisen,
Weil die Menge gleich verhöhnet:
Das Lebendige will ich preisen,
Das nach Flammentod sich sehnet.

In der Liebesnächte Kühlung,
Die dich zeugte, wo du zeugtest,
Überfällt dich fremde Fühlung,
Wenn die stille Kerze leuchtet.

Nicht mehr bleibest du umfangen
In der Finsternis Beschattung,
Und dich reißet neu Verlangen
Auf zu höherer Begattung.

Keine Ferne macht dich schwierig,
Kommst geflogen und gebannt,
Und zuletzt, des Lichts begierig,
Bist du Schmetterling verbrannt.

Und so lang du das nicht hast,
Dieses: Stirb und werde!
Bist du nur ein trüber Gast
Auf der dunklen Erde.

Tut ein Schilf sich doch hervor,
Welten zu versüßen!
Möge meinem Schreiberohr
Liebliches entfließen!

Johann Wolfgang von Goethe, West-Östlicher Diwan

Nostalgie bienheureuse

Ne le dites à nul autre qu’au sage,
Car la foule est prompte à railler :
Je veux louer le Vivant
Qui aspire à la mort dans la flamme.

Dans la fraîcheur des nuits d’amour
Où tu reçus la vie, où tu la donnas,
Te saisis un sentiment étrange
Quand lui le flambeau silencieux.

Tu ne restes plus enfermé
Dans l’ombre ténébreuse,
Et un désir nouveau t’entraîne
Vers un plus haut hyménée.

Nul distance ne te rebute,
Tu accours en volant, fasciné,
Et enfin amant de la lumière,
Te voilà, ô papillon, consumé.

Et tant que tu n’as pas compris
Ce : meurs et deviens !
Tu n’es qu’un hôte obscur
Sur la erre ténébreuse.

Un roseau sort de terre
Pour remplir de douceur le monde !
Puisse du roseau qui trace mes vers
Couler un flot de douceur.

Johann Wolfgang von Goethe, Divan occidental-oriental
trad. Henri Lichtenberger

 

L’art de s’applaudir soi-même

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Eric-Emmanuel Schmitt m’a fait penser à Proust. Je ne parle évidemment pas de son style, mais du fait qu’en lisant L’homme qui voyait à travers les visages (pour des raisons précédemment évoquées) j’ai repensé à une remarque de Proust à propos de Balzac dans le Contre Sainte-Beuve. Commentant une Autre étude de Femme, le futur auteur de La recherche fait observer comment Balzac se congratule de ses traits d’esprit par personnages interposés :

 

« Et à tour de rôle la princesse de Cadignan, Lady Barimore, la marquise d’Espard, Mlle des Touches, Mme de Vandenesse, Blondet, Daniel d’Arthez, le marquis de Montriveau, le comte Adam Laginski, etc., viennent successivement dire leur mot, comme les sociétaires, défilant à l’anniversaire de Molière devant le buste du poète, y déposent une palme. Or, ce public un peu artificiellement rassemblé, est pour Balzac, et tout autant que Balzac lui-même dont il est le truchement, excessivement bon public. De Marsay ayant fait cette réflexion : « L’amour unique et vrai produit une sorte d’apathie corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe. L’esprit complique tout, alors il se travaille lui-même, se dessine des fantaisies, en fait des réalités, des tourments, et cette jalousie est aussi charmante que gênante », un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d’un souvenir, la vérité de cette observation. Un peu plus loin, il termine le portrait d’une de ses maîtresses par une comparaison qui n’est pas très jolie, mais qui doit plaire à Balzac, car nous en retrouvons une analogue dans Les Secrets de la Princesse de Cadignan : « Il y a toujours un fameux singe dans la plus jolie et la plus angélique des femmes. » À ces mots, dit Balzac, toutes les femmes baissèrent les yeux, comme blessées par cette cruelle vérité si cruellement observée. […]De Marsay explique ensuite que sa maîtresse faisait semblant de l’aimer uniquement : « Elle ne pouvait pas vivre sans moi, etc., enfin elle faisait de moi son Dieu. » Les femmes qui entendirent de Marsay parurent offensées en se voyant si bien jouées. « La femme comme il faut peut donner lieu à la calomnie, dit plus loin de Marsay, jamais à la médisance. » « Tout cela est horriblement vrai, dit la princesse de Cadignan. » (Encore cette dernière parole peut-elle se justifier par le caractère particulier de la princesse de Cadignan.) D’ailleurs Balzac ne nous avait pas laissé ignorer d’avance le régal que nous allions savourer : « C’est à Paris seulement qu’abonde cet esprit particulier… Paris, capitale du goût, connaît seul cette science qui change une conversation en une joute… Ingénieuses reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent, furent délicieusement senties et délicatement savourées. » (On a vu que sur ce point Balzac disait vrai.) Nous ne sommes pas toujours aussi prompts à l’admiration que ce public. Il est vrai que nous n’assistons pas comme eux à la mimique du narrateur, faute de laquelle, nous avertit Balzac, reste intraduisible « cette ravissante improvisation ». Nous sommes en effet obligés de croire Balzac sur parole quand il nous dit qu’un mot de de Marsay « fut accompagné par des mines, des poses de tête et des minauderies qui faisaient allusion » ou que « les femmes ne purent s’empêcher de rire des minauderies par lesquelles Blondet illustrait ses railleries ».

Ainsi Balzac ne veut-il pas nous laisser ignorer en rien le succès qu’eurent tous ces mots. « Ce cri naturel qui eut de l’écho chez les convives piqua leur curiosité déjà si savamment excitée… Ce mot détermina chez tous ce mouvement que les journalistes peignent ainsi dans les discours parlementaires : Profonde sensation. » Balzac veut-il par là nous retracer le succès qu’eut le récit de de Marsay, le succès qu’il eut, lui Balzac, dans cette soirée à laquelle nous n’avons pas assisté ? Cède-t-il tout simplement à l’admiration que lui inspirent les traits échappés à sa plume : il y a peut-être des deux. J’ai un ami, un des rares authentiquement géniaux que j’aie connus, et doué d’un magnifique orgueil balzacien. Redisant pour moi une conférence qu’il avait faite dans un théâtre et à laquelle je n’avais pas assisté, il s’interrompait de temps à autre pour claquer des mains là où le public avait applaudi. Mais il y mettait une telle fureur, une telle verve, un tel prolongement que je crois bien que plutôt que de me peindre fidèlement la séance, comme Balzac il s’applaudissait lui-même. »

Marcel Proust, Contre Sainte-beuve, Gallimard Folio essais, p. 207-208

Venons-en maintenant à ce qui, dans L’homme qui voyait à travers les visages, m’a fait repenser à ces observations concernant Balzac. Tout part du  fait que, dans cet ouvrage, Eric-Emmanuel Schmitt a trouvé astucieux d’attribuer à son personnage principal et narrateur, Augustin, le projet de rencontrer le fameux écrivain  … Eric-Emmanuel Schmitt. Ainsi l’écrivain franco-belge s’offre-t-il la possibilité de parler de lui à la 3e personne et de faire preuve d’autodérision ainsi qu’en témoigne la rencontre d’Augustin et de « Monsieur Schmitt ».

— J’adore vos livres, monsieur Schmitt.

Il cesse de rire. Escomptait-il déambuler incognito ? Il n’a pas l’air d’aimer qu’on le reconnaisse. Il me reconsidère, substituant l’admirateur au randonneur amusant. Puis, volontairement, il se déride :

— Vous adorez mes livres ? Je ne vais pas vous décourager. Cela atteste votre bon goût.

— Je les ai tous dévorés.

— Tous ? me dit-il, sceptique. Vous exagérez. J’ignore moi-même combien j’en ai écrit.

— Quarante.

— Quarante, déjà ? soupire-t-il avec une grimace d’inquiétude.

L’homme qui voyait à travers les visages, Livre de poche, p. 171

« Eric-Emmanuel Schmitt auteur » ne se donne pas le ridicule de placer dans la bouche de son narrateur Augustin des exclamations d’enthousiasme devant les bons mots d' »Eric-Emmanuel Schmitt personnage ». En fait, c’est l’inverse qui se produit, c’est « Eric-Emmanuel Schmitt personnage » qui loue les bons mots d’Augustin. Mais comme ceux-ci sont en fait les bons mots dont « Eric-Emmanuel Schmitt auteur » a eu l’idée et qu’il a placé dans la bouche d’Augustin, c’est encore Eric-Emmanuel Schmitt qui applaudit Eric-Emmanuel Schmitt :

Je m’exclame spontanément

— Voilà, vous avez la preuve que la Terre est ronde.

Il s’esclaffe, charmé par le trait d’esprit.

[…]

— Monsieur Schmitt, je sollicite une faveur. Maintenant que vous savez que la Terre est ronde, je dois vous faire remarquer  qu’elle ne tourne pas rond.

Il rit encore. Décidément, tout l’amuse, cet homme.

[…]

— M’aideriez-vous à me battre pour la culture et pour l’intelligence, monsieur ? Parfois, je me sens seul !

[…]

— Quel malin ! Devant des arguments pareils, je suis obligé d’accepter. »

ibid, p. 171 – 173

Les créateurs et le Créateur

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« Monsignor Talbot lui demanda, maintenant un peu plus gravement, s’il se considérait comme un créateur dans la même acception que le Dieu Tout-Puissant. « — Le Tout-Puissant ! cria Monti. Vous ignorez donc, terrible sceptique que vous êtes, qu’en réalité le but de Dieu c’est de créer mon Don Juan, l’Ulysse d’Homère et le Chevalier de Cervantès ? Assurément, c’est pour eux que Dieu a créé le ciel et l’enfer. Ou bien vous imaginez-vous qu’il supporterait de passer toute l’éternité avec ma belle-mère et l’empereur d’Autriche ? L’humanité, les hommes et les femmes de ce monde sont l’argile du Tout-Puissant, et nous, les artistes, nous sommes ses outils. Et quand enfin, la statue est terminée, en marbre ou en bronze, il nous met tous en pièces. A votre mort, vous vous éteindrez comme une chandelle et il ne restera pas plus de vous que d’elle. Mais là-haut, dans les demeu­res éternelles, là se promènent Orlando et le Misan­thrope, et ma donna Elvira. C’est ainsi qu’est établi le plan divin et si nous devions le trouver d’un peu trop longue durée, que sommes-nous donc, pour nous permettre de le critiquer, nous qui n’avons pas la moindre notion de ce que les mots Temps et Eter­nité signifient ? »

Karen Blixen, Sur la route de Pise, in Sept contes gothiques

J’ai longtemps désiré l’aurore …

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J’ai longtemps désiré l’aurore
mais je ne soutiens pas la vue des plaies

Quand grandirai-je enfin?

J’ai vu la chose nacrée
fallait-il fermer les yeux?

Si je me suis égaré
conduisez-moi maintenant
heures pleines de poussière

Peut-être en mêlant peu à peu
la peine avec la lumière
avancerai-je d’un pas?

(A l’école ignorée
apprendre le chemin qui passe
par le plus long et le pire.)

Philippe Jaccottet, Voeux I, in Airs

Trois écrivains francophones contemporains que je n’ai guère envie de lire

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J’ai été beaucoup moins surpris d’apprendre que Yann Moix avait contribué dans sa jeunesse à une publication négationniste que je n’avais été surpris, en cherchant des références à propos d’Édith Stein, de découvrir que Moix avait consacré un livre à la philosophe juive allemande devenue carmélite. Comment quelqu’un qui aurait ruminé les œuvres d’Édith Stein pourrait-il se retrouver sur le plateau de Ruquier ? voilà qui suscitait ma perplexité.

Il y a deux semaines l’émission A voix nue sur France Culture était consacrée à Amélie Nothomb, et j’ai eu la confirmation de quelque chose que je pressentais : écouter les interviews de cette autrice est assez plaisant à mon goût (notamment parce que sa manière de surjouer l’enthousiasme m’amuse) mais cela ne suscite en moi aucune envie de lire ses livres. Je me demande si la situation inverse se présente : y a-t-il des gens qui adorent ses livres mais que le personnage médiatique qu’elle compose laisse indifférent, voire insupporte ?

Je suis en train de lire mon deuxième livre d’Eric-Emmanuel Schmitt. Comme la première fois il s’agit moins de la satisfaction d’une impulsion personnelle que de la réponse à une sollicitation. Il y a dix ans, c’est une élève qui m’avait prêté Lorsque j’étais une œuvre d’art, et j’aurais difficilement pu refuser de le lire puisque l’élève avait trouvé dans mon cours les échos de certaines idées de ce livre qu’elle avait aimé. Cette fois c’est une collègue qui’ m’a prêté un ouvrage de l’écrivain agrégé de philosophie pour avoir mon avis, mais, une fois encore, rebuté par le style, je dois me forcer pour venir au bout de cette lecture. Ceci dit, j’en reparlerai peut être car il y a des choses amusantes.

Obéir dans l’honneur ?

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Ayant récemment rapproché Karen Blixen et Alain Testart sur la question de la place des femmes dans les métiers de la mer, je me prend suis pris à ce petit jeu des rapprochements entre mes lectures « littéraires » et mes lectures en sciences sociales. Je vais me livrer au même exercice sur la question de l’obéissance à un maître qui était évoquée dans le poème de Stefan George que j’ai cité hier. Je voudrais en  particulier demander comment est possible une phrase telle que celle-ci :

« Et dût-il me priver de toute récompense
Ma récompense est dans les regards de mon Maître »

A quelle condition peut on se faire gloire de son obéissance à un maître plutôt que de s’en sentir humilié ?

« Comment concevoir l’autorité que le premier [le maître] exerce sur le second [l’ouvrier]? Ces questions sont d’autant plus complexes que le contremaître français d’aujourd’hui, loin de voir ses fonctions obéir à des principes uniformes, est influencé par trois modèles de base bien distincts (qui peuvent dans la pratique se combiner de diverses façons). Ces modèles héritent de trois grandes traditions qui ont marqué la France pré-industrielle, et que l’on pourrait symboliser par la relation maître/compagnon, au sein d’une corporation, par la relation intendant d’un seigneur/paysan, et la relation sous-officier/soldat dans la garde impériale. Et les images d’Épinal qui correspondent à ces trois situations pèsent très lourd dans notre imaginaire.

La relation entre maître et compagnon concerne deux membres d’une même corporation, voués à un même itinéraire initiatique qui en fait des sortes de clercs d’une même confrérie. Ils sont fiers du même « métier », dont ils partagent les valeurs bien que leurs intérêts les opposant parfois. Le plus ancien est plus expérimenté que l’autre, plus ri e en savoir, a poussé plus loin son initiation. Il existe entre eux une sorte d’égalité symbolique liée à tout ce qu’ils ont en commun, pendant que l’ancien dispose de l’autorité d’un primas inter pares. Comme cette autorité se fonde sur sa supériorité dans le registre du savoir, du degré d’initiation, on peut la qualifier de cléricale. Elle est au service de la fidélité aux traditions de la corporation, du métier. Et le maître ne relève lui-même d’aucun pouvoir profane. Il ne dépend que de sa conscience.

La relation entre intendant et paysan confronte un membre de la domesticité du châtelain avec des tenanciers qu’il est chargé de pressurer. Elle hérite d’un lointain passé d’autorité s’exerçant sur les « manants », les « vilains » et plus loin encore sur les esclaves. Celui qui l’exerce est issu du peuple. En devenant domestique, sa condition ne s’est pas élevée ; elle est même devenue plus basse que celle du paysan libre. Mais l’appétit de lucre l’a amené à trahir son état pour se faire l’agent des basses besognes du châtelain (qui ne pourrait, sans déchoir, les accomplir en personne). Il n’est rien par lui-même. Les paysans le méprisent en même temps qu’ils le craignent. Tout est entre eux rapport de forces. Et il tente non sans mal de s’élever au-dessus de ce mépris en s’identifiant à son maître et à ses intérêts. On peut alors parler d’autorité servile.

La relation entre un sous-officier de la garde impériale et un de ses grognards représente un troisième pôle. Le sous-officier s’est ennobli à l’épreuve du feu, en même temps qu’il a gagné ses galons. Il s’est couvert d’une gloire et de médailles dont l’aura appelle la révérence du soldat. Même s’il a une humble origine, il s’est élevé à une condition plus haute. Les rapports entre les deux hommes sont régis par l’honneur militaire, qui demande une obéissance extrême, mais fière, à des ordres qui ne doivent rien exiger de vil. Et le sous-officier obéit de même à l’officier. Son savoir n’est pas nécessaire­ment beaucoup plus grand que celui du soldat, mais sa personne en impose. Elle ne suscite ni la crainte, ni le mépris, ni l’obséquiosité, ni la confraternité, mais le respect. On peut alors parler d’obéis­sance aristocratique.

La première forme d’autorité et la troisième sont, chacune à leur façon, conformes à l’honneur. La deuxième, bien sûr, ne peut l’être. »

Philippe d’Iribarne, La logique de l’honneur, Seuil Points Essais, p. 114-115

Le disciple

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DER JÜNGER

Ihr sprecht von wonnen die ich nicht begehre
In mir die liebe schlägt für meinen Herrn
Ihr kennt allein die süsse · ich die hehre ·
Ich lebe meinem hehren Herrn.

Mehr als zu jedem werke eurer gilde
Bin ich geschickt zum werke meines Herrn
Da werd ich gelten · denn mein Herr ist milde
Ich diene meinem milden Herrn.

Ich weiss in dunkle lande führt die reise
Wo viele starben · doch mit meinem Herrn
Trotz ich gefahren · denn mein Herr ist weise
Ich traue meinem weisen Herrn.

Und wenn er allen lohnes mich entblösste:
Mein lohn ist in den blicken meines Herrn.
Sind andre reicher: ist mein Herr der grösste
Ich folge meinem grössten Herrn.

Stefan George, Der Teppich des Lebens

*

LE DISCIPLE

Vous parlez de plaisirs dont je n’ai point l’envie
Je sens que dans mon cœur bat l’amour de mon Maître
Vous connaissez le tendre et moi le noble amour
Moi je vis pour mon noble Maître.

Mieux qu’à tous les travaux prescrits dans vos jurandes
Mon adresse se plie au travail de mon Maître
Et j’en reçois l’honneur car mon Maître est aimable
Moi je sers un aimable Maître.

Je sais qu’en des pays obscurs conduit la route
Où beaucoup ont péri ; pourtant avec mon Maître
Je défie les dangers : il est sage mon Maître,
Moi j’ai foi dans un Maître sage.

Et dût-il me priver de toute récompense
Ma récompense est dans les regards de mon Maître
Il en est de plus riches : mon Maître est le plus grand,
J’obéis au plus grand des Maîtres.

Stefan George, Le tapis de la vie
trad. Maurice Boucher