Moderne et après …

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Comme les partisans d’une restauration modernisatrice de Notre-Dame n’ont semble-t-il pas grand chose d’autre à proposer que des baies vitrées, je me pose une question : au cas où la pyramide du Louvre viendrait à être sérieusement endommagée, quel geste architectural « post-contemporain » serait proposé pour éviter que sa restauration ne soit qu’un pastiche ?

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Calfeutrons la vie

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Atapetemos a vida
Contra nós e contra o mundo.
— Desçamos panos de fundo
A cada hora vivida!

[…]

Mário de Sá-Carneiro, Sete Canções de Declínio, 2

 

Calfeutrons la vie
Contre nous-mêmes et contre le monde.
– Baissons les rideaux
A chaque heure vécue !

[…]

trad. Michel Chandeigne, Dominique Touati
Minos La différence 2007

Génie du paganisme

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En contrepoint de l’extrait du salon de 1767 que je citais dimanche denier, je vous propose un autre texte de Diderot qui invoque, de nouveau, les fesses et les tétons de la Vierge.  L’hétérogénéité esthétique du christianisme et du paganisme qu’établissait le deuxième extrait cité la semaine dernière est ici présupposée. Le propos de Diderot est ici d’affirmer la supériorité esthétique du paganisme qui permet de lier spiritualité et sensualité.

« Si notre religion n’était pas une triste et plate métaphysique ; si nos peintres et nos statuaires étaient des hommes à comparer aux peintres et aux statuaires anciens (j’entends les bons ; car vraisemblablement ils en ont eu de mauvais, et plus que nous, comme l’Italie est le lieu l’on fait le plus de bonne et de mauvaise musique) ; si nos prêtres n’étaient pas de stupides bigots ; si cet abominable christianisme ne s’était pas établi par le meurtre et par le sang ; si les joies de notre paradis ne se réduisaient pas à une impertinente vision béatifique de je ne sais quoi, qu’on ne comprend ni n’entend ; si notre enfer offrait autre chose que des gouffres de feux, des démons hideux et gothiques, des hurlements et des grincements de dents ; si nos tableaux pouvaient être autre chose que des scènes d’atrocité, un écorché, un pendu, un rôti, un grillé, une dégoûtante boucherie ; si tous nos saints et nos saintes n’étaient pas voilés jusqu’au bout du nez, si nos idées de pudeur et de modestie n’avaient proscrit la vue des bras, des cuisses, des tétons, des épaules, toute nudité ; si l’esprit de mortification n’avait flétri ces tétons, amolli ces cuisses, décharné ces bras, déchiré ces épaules ; si nos artistes n’étaient pas enchaînés et nos poètes contenus par les mots effrayants de sacrilège et de profanation ; si la vierge Marie avait été la mère du plaisir, ou bien, mère de Dieu, si c’eût été ses beaux yeux, ses beaux tétons, ses belles fesses, qui eussent attiré l’EspritSaint sur elle, et que cela fût écrit dans le livre de son histoire ; si l’ange Gabriel y était vanté par ses belles épaules ; si la Madeleine avait eu quelque aventure galante avec le Christ ; si, aux noces de Cana, le Christ entre deux vins, un peu nonconformiste, eût parcouru la gorge d’une des filles de noce et les fesses de saint Jean, incertain s’il resterait fidèle ou non à l’apôtre au menton ombragé d’un duvet léger : vous verriez ce qu’il en serait de nos peintres, de nos poètes et de nos statuaires ; de quel ton nous parlerions de ces charmes, qui joueraient un si grand et si merveilleux rôle dans l’histoire de notre religion et de notre Dieu ; et de quel œil nous regarderions la beauté à laquelle nous devrions la naissance, l’incarnation du Sauveur, et la grâce de notre rédemption.

Nous nous servons cependant encore des expressions de charmes divins, de beauté divine : mais, sans quelque reste de paganisme, que l’habitude avec les anciens poètes entretient dans nos cerveaux poétiques, cela serait froid et vide de sens. »

Denis Diderot, Essai sur la peinture

Maladies opportunistes

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Comme je l’ai déjà expliqué, depuis que j’ai lu naguère cet article du blog Tiny Revolution, je ne peux m’empêcher de tiquer à chaque fois que j’entends parler d’opportunité immédiatement après une catastrophe, et ce, quand bien même l’opportunité serait supposée progressiste.

Comme a oublié de le dire Hölderlin :

Là où croît le péril
Croissent aussi les charognards qui prétendent nous sauver.

L’éthicisme est-il un monothéisme ?

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Comme on l’a vu mardi, « l’éthicisme est la thèse selon laquelle l’évaluation éthique des attitudes manifestées par des œuvres d’art est un aspect légitime de leur évaluation esthétique ». Il s’agit donc d’une remise en question de l’idée d’une autonomie de l’esthétique par rapport à l’éthique. Si on élargit le débat aux valeurs cognitives, la question est donc de savoir si les trois registres de valeurs, esthétique, moral et cognitif – le beau, le bon, le vrai – sont autonomes ou s’ils convergent ? Si les conflits de valeur irréductibles constituent selon une formule fameuse de Max Weber, une « guerre des dieux », l’affirmation d’une convergence des valeurs par delà leur autonomie apparente, représenterait elle nostalgie monothéiste?

 » La foi est avant tout la certitude que le bien est un. Croire qu’il y a plusieurs biens distincts et mutuellement indépendants, comme vérité, beauté, moralité, c’est cela qui constitue le péché de polythéisme, et non pas laisser l’imagination jouer avec Apollon et Diane. »

Simone Weil, L’enracinement

*

Il y a un autre passage dans l’Enracinement où la convergence de l’appréciation esthétique et de l’appréciation éthique se trouve affirmée sur un cas particulier.

« L’Arioste n’a pas rougi de dire à son maître le duc d’Este, au cours de son poème, quelque chose qui revient à ceci : Je suis en votre pouvoir pendant ma vie, et il dépend de vous que je sois riche ou pauvre. Mais votre nom est en mon pouvoir dans l’avenir, et il dépend de moi que dans trois cents ans on dise de vous du bien, du mal, ou rien. Nous avons intérêt à nous entendre. Donnez-moi la faveur et la richesse et je ferai votre éloge. Virgile avait bien trop le sens des convenances pour exposer publiquement un marché de cette nature. Mais en fait, c’est exactement le marché qui a eu lieu entre Auguste et lui. Ses vers sont souvent délicieux à lire, mais malgré cela, pour lui et ses pareils, il faudrait trouver un autre nom que celui de poète. La poésie ne se vend pas. Dieu serait injuste si l’Énéide, ayant été composée dans ces conditions, valait l’Iliade. Mais Dieu est juste, et l’Énéide est infiniment loin de cette égalité. »

ibid.

On retrouve ici la position que nous avions observée chez Joubert, Simone Weil ne nie pas toute qualité esthétique aux œuvres réalisées pour flatter le pouvoir (les vers de Virgile sont « souvent délicieux à lire ») mais elle considère qu’elles ne peuvent qu’être inférieures à des œuvres moralement plus pures, et que ce serait un scandale que ce ne soit pas le cas (« Dieu serait injuste »). Je me contenterai de trois rapides commentaires sur ce texte :

  1. Par la formule « dieu serait injuste si … » Simone Weil exprime de manière originale et particulièrement frappante, un rejet qui est beaucoup plus courant que ce qu’on pourrait croire. Pensons à tous ceux pour qui l’art commercial ne peut être qu’une forme inférieur d’art (un vulgaire divertissement), pensons aussi à tous ceux qui aujourd’hui sont prêts à déboulonner les classiques de leur piédestal au nom des traces de culture oppressive qu’ils y trouvent.
  2. La formulation « Dieu serait injuste si … » est intéressante parce qu’elle témoigne du fait que c’est en tant que scandale moral, que l’hypothèse d’une indépendance radicale de l’esthétique envers la morale est rejetée. Si l’on veut, c’est l’éthique qui exige de dire son mot dans l’esthétique.
  3. On devine aussi avec cet exemple quelle peut être la riposte argumentative des défenseurs de l’autonomie de l’esthétique : « Mademoiselle Weil, êtes vous sûre que ce n’est pas en raison de vos préventions à l’encontre de Virgile que vous jugez si mal son Enéide ? ». Et si l’éthicisme n’était qu’une rationalisation d’un effet de halo ?

 

 

Éthique du spectateur d’incendie

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Je ne saurais résister à la tentation de mettre en relation la thématique qui occupe ce blog ces derniers jours (les liens entre l’éthique et l’esthétique) avec l’actualité (l’incendie de Notre Dame). Examinons donc la question suivante : est-il moralement acceptable de se délecter esthétiquement du spectacle d’un incendie ?

Pour alimenter la réflexion à ce sujet je ne peux que recommander la lecture de L’assassinat considéré comme un des Beaux-arts, dont je vous propose un petit extrait qui précède un passage que j’ai cité naguère.

« Toute chose, en ce monde, a deux anses. L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (comme on le fait en général en chaire ou à Old Bailey[1]) ; et c’est là, je le confesse, son côté faible ; mais on peut aussi en traiter esthétiquement, comme disent les Allemands, c’est-à-dire par rapport au bon goût.

Pour illustrer ceci, je ferai valoir l’autorité de trois personnages éminents, à savoir S.T.C. Coleridge, Aristote et M. Howship le chirurgien. Commençons par S.T.C. Une nuit, voici bien des années, je prenais le thé avec lui dans Berners Street [2] (qui, soit dit en passant, pour une courte rue, a été singulièrement féconde en hommes de génie). Il y avait là d’autres personnes que moi, et, parmi quelques gratifications charnelles de thé et de rôties, nous étions tous en train d’absorber une dissertation sur Plotin qui tombait des lèvres attiques de S.T.C. quand s’éleva soudain le cri d’ « Au feu ! Au feu ! » ; sur quoi, tous tant que nous étions, maîtres et disciples, Platon et οί περί τόν Πλάτωνα, nous nous ruâmes au-dehors, avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un fabricant de pianos ; et comme cela promettait d’être une conflagration respectable, je fus chagrin que mes engagements me forçassent à quitter la société de M. Coleridge avant que les choses eussent atteint leur point critique. Quelques jours plus tard, rencontrant mon hôte platonicien, je lui rappelai l’incident et le priai de m’apprendre comment s’était terminé ce spectacle si prometteur. « Oh ! monsieur », me dit-il, « il a si mal tourné que nous l’avons hué unanimement ». Eh bien ! se trouve-t-il personne pour supposer que M. Coleridge — qui, encore que trop rebondi pour pratiquer activement la vertu, est sans nul doute un digne chrétien — que ce bon S.T.C., dis-je, fût un incendiaire ou seulement homme à souhaiter aucun mal au pauvre fabricant et à ses pianos (dont beaucoup, probablement, étaient munis de claviers ajoutés) ? Je le tiens au contraire pour être de cette sorte d’hommes qui actionneraient une pompe en cas de nécessité, bien qu’il soit plutôt trop grassouillet pour donner de sa vertu un témoignage aussi ardent. Mais comment se présentait le cas ? Il n’était pas besoin de vertu. Dès l’arrivée des pompes à incendie, la moralité s’en était remise entièrement à la compagnie d’assurances. Telle étant la situation, S.T.C. avait le droit de satisfaire son goût. Il avait laissé là son thé. N’aurait-il rien en retour?

Je prétends que l’homme le plus vertueux, dans les circonstances posées en prémisses, avait le droit de faire de l’incendie un objet de jouissance et de le siffler, comme il aurait sifflé tout autre spectacle qui eût éveillé, puis déçu les espoirs du public. »

Thomas de Quincey, De l’assassinat considéré comme un des Beaux-arts
Trad. P. Leyris, Gallimard — l’imaginaire

[1] Old Bailey : célèbre prison de Londres (N.d.T.)

[2] Berners Street était notoirement une rue d’écrivains et d’artistes.  (N.d.T.)

L’éthique dans l’esthétique

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A travers des textes de Joubert et de Diderot nous avons ces derniers jours nous avons rencontré l’idée que les valeurs éthiques pourraient être des composantes de la valeur esthétique d’une œuvre. Je vous propose aujourd’hui un large extrait du Réalisme esthétique de Roger Pouivet où cette thèse est clairement exposée et explicitement soutenue.

« L’autonomie de l’esthétique ne nous oblige-t-elle pas à distinguer soigneusement mérite esthétique et mérite moral ? Ressentir une émotion moralement imméritée peut être esthé­tiquement approprié et mérité. Par exemple, certaines émotions posi­tives (puisque l’horreur est une émotion) pourraient être appropriées à la lecture de Justine. Par sa valeur littéraire, l’œuvre de Sade pourrait mériter esthétiquement des émotions que la moralité (ou simplement un puritanisme ridicule) réprouve. En sortant du cinéma, certains disent qu’ils ont détesté les idées du film, mais qu’en tant que film, il est excellent. Par exemple, ils ont apprécié « l’esthétique » du film de Leni Riefenstahl, Le triomphe de la volonté, indépendamment de son idéo­logie, disent-ils. (Comme l’esthétique de Riefensthal n’est heureuse­ment pas appréciée positivement si souvent que cela, on pourrait remplacer cet exemple par Voyage au bout de la nuit de Céline…)

Pour discuter cette thèse, on peut mettre en question le formalisme esthétique, la thèse que les œuvres d’art valent par leurs formes ou leurs structures et non par leur contenu, ce qu’elles veulent dire, expriment, ou ce à quoi elles font référence. Si le formalisme esthétique est faux, alors ce qu’une œuvre signifie importe esthétiquement. Si un lecteur pense que le formalisme esthétique, du moins de l’espèce la plus forte, est une thèse correcte, c’est-à-dire que les œuvres d’art ne veulent rien dire, mais ne font qu’exemplifier des propriétés formelles, alors ce qui vient maintenant ne va certainement pas le convaincre. (Je suppose qu’il a en fait déjà abandonné la lecture de ce livre…) Cependant, force est de reconnaître que refuser le formalisme esthétique n’autorise pas encore à tenir un démérite éthique pour un défaut esthétique. En revanche, dans « The ethical criticism of art », Berys Gaut a proposé une thèse, l’éthicisme, qui va dans ce sens : « L’éthicisme est la thèse selon laquelle l’évaluation éthique des attitudes manifestées par des oeuvres d’art est un aspect légitime de leur évaluation esthétique : si une œuvre manifeste des attitudes éthiquement répréhensibles, de ce fait elle est esthétiquement défectueuse, et si une œuvre manifeste des atti­tudes éthiquement recommandables, de ce fait elle est esthétiquement méritoire. »

Berys Gaut ne dit pas que manifester des attitudes morales recom­mandables est une condition nécessaire ou suffisante du mérite esthé­tique. Cependant, même si les valeurs éthiques ne sont qu’un aspect du mérite esthétique d’une œuvre, ce qui nous importe est qu’une réponse émotionnelle peut être esthétiquement appropriée et méritée sans être moralement appropriée et méritée.

[…]

Cependant, ce raisonnement n’est-il pas une tentative — passable­ment conservatrice, voire réactionnaire jugeront certains de jus­tification du puritanisme moral dans le domaine esthétique ? Ce raisonnement ne pourrait-il pas servir à justifier la censure et l’inter­diction de diffusion de certaines fictions, particulièrement auprès de la jeunesse ? C’est probable, mais le problème n’est pas ici celui de la légi­timité de la censure. L’éthicisme moral est la thèse selon laquelle une critique morale d’une oeuvre d’art peut constituer un aspect de sa cri­tique esthétique et non la thèse qu’il conviendrait, pour des raisons morales, d’interdire l’accès de certaines personnes à certaines oeuvres. La thèse soutenue signifie que, si le caractère moralement inapproprié et immérité d’une réponse émotionnelle peut constituer un défaut esthétique d’une fiction, alors l’esthétique n’est pas un domaine auto­nome dans lequel les valeurs morales n’auraient aucune légitimité pour l’appréciation esthétique. Si les vertus sont constitutivement (et non accidentellement) émotionnelles, comme on l’a suggéré, on peut pen­ser qu’il existe aussi un versant positif de la pédagogie des émotions par la fiction. Dès lors, l’immoralité d’une fiction n’est pas seulement un défaut pour l’éducation morale des personnes, mais bien un défaut esthétique. Les fictions qui requièrent des réponses émotionnelles moralement indues n’ont pas seulement une moindre valeur éducative, mais aussi une moindre valeur esthétique. Cette diminution de leur valeur esthétique ne la réduit pas nécessairement à rien. Cependant, une fiction peut être moralement si discutable que ses mérites esthéti­ques ne compensent en rien son démérite moral et donc aussi esthé­tique. A mon sens, c’est ce qui se passe dans le cas de certaines oeuvres de Sade (ou d’un film récent comme Irréversible et de quantité de films aujourd’hui). À ce sujet, on ne peut mieux dire que Hume : « Quand les idées de la moralité et de la décence changent d’une époque à l’autre et quand le vice est dépeint sans que lui soient attachées les justes marques du blâme et de la désapprobation, il faut alors avouer que c’est une véritable flétrissure qui défigure le poème. Je ne puis, et il ne conviendrait pas, entrer dans de tels sentiments ; j’excuserai peut-être le poète à cause des moeurs de son époque, mais je ne pourrai jamais goû­ter sa composition. Les traits d’inhumanité et d’indécence si répandus dans les caractères peints par plusieurs poètes de l’Antiquité, et même parfois par Homère et les tragiques grecs, diminuent considérablement les mérites de leurs nobles productions, et donnent l’avantage aux auteurs modernes. » [2] »

Roger Pouivet, Le réalisme esthétique, PUF 2006, p. 216 – 219

[1] Berys Gaut, The ethical criticism of art

[2] Hume, De la règle du goût

Madone à gros tétons vs Vierge Marie Callipyge

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Feuilletant les Salons de Diderot à la recherche d’éléments témoignant de l’étonnant moralisme dont j’ai donné un aperçu hier, je suis tombé sur deux passages appartenant au Salon de 1767 et portant sur la représentation de la Vierge Marie. Il me semble intéressant de les rapprocher pour faire apparaître une certaine tension dans les conceptions esthétiques de Diderot.

Le premier passage est tiré d’un commentaire du Miracle des ardents de Gabriel-François Doyen à qui Diderot reproche le manque de chair de ses anges :

« Cette guirlande de têtes de chérubins qu’elle a derrière elle et sous ses pieds forme un papillotage de ronds lumineux qui me blessent ; et puis ces anges sont des espèces de cupidons soufflés et transparents ; tant qu’il sera de convention que ces natures idéales sont de chair et d’os, il faudra les faire de chair et d’os. »

… avant d’adresser au peintre cette gaillarde recommandation :

« Corrigez-vous de ce faire-là ; et songez que, quoique l’ambroisie dont les dieux du paganisme s’enivraient fût une boisson très-légère, et que la vision béatifique dont nos bienheureux se repaissent soit une viande fort creuse, il n’en vient pas moins des êtres dodus, charnus, gras, solides et potelés, et que les fesses de Ganymède et les tétons de la vierge Marie doivent être aussi bons à prendre qu’à aucun giton, qu’à aucune catin de ce monde pervers. »

Mais on aurait tort de conclure de ce passage que ce dévergondé de Diderot aspire à une sexualisation des représentations picturales de La Vierge. C’est ce dont témoigne le deuxième passage qui m’intéresse ; il est tiré du commentaire du Saint Louis d’un auteur non identifié. De ce tableau qu’il juge plat, Diderot ne dit pas grand chose, et l’essentiel de l’article est consacré à une polémique avec Daniel Webb et l’abbé Galiani à propos de la représentation picturale des scènes bibliques ou du Martyrologe. Faut-il en passer par les canons esthétiques gréco-romains pour faire du beau chrétien ? Pour s’opposer à ce qu’il appelle l’anticomanie de l’abbé Galiani qui donne en exemple Michel-Ange  :

« il ajoute que Michel-Ange l’avait bien senti ; qu’il avait réprouvé les cheveux plats, les barbes à la juive, les physionomies pâles, maigres, mesquines, communes et traditionnelles des apôtres, qu’il leur avait substitué le caractère de l’antique, et qu’il avait envoyé à des religieux qui lui avaient demandé une statue de Jésus-Christ, l’Hercule Farnèse la croix à la main ; que dans d’autres morceaux, notre bon sauveur est Jupiter foudroyant ; st Jean, Ganymède ; les apôtres Bacchus, Mars, Mercure, Apollon, etc. »

Diderot fait alors valoir la nécessité de l’adéquation de la forme au contenu :

« je chercherai si Michel-Ange a pu, avec quelque jugement, mettre la figure de l’homme en contradiction avec ses mœurs, son histoire et sa vie. Est-ce que les proportions, les caractères, les figures des dieux païens n’étaient pas déterminés par leurs fonctions ? Et Jésus-Christ pauvre, débonnaire, jeûnant, priant, veillant, souffrant, battu, fouetté, bafoué, souffleté a-t-il jamais pu être taillé d’après un brigand nerveux qui avait débuté par étouffer des serpents au berceau, et employé le reste de sa vie à courir les grands chemins, une massue à la main, écrasant des monstres et dépucelant des filles ? »

Pour faire sentir l’inconvenance de la forme grecque pour le contenu chrétien, Diderot prend alors l’exemple de la Vierge Marie  :

« Je ne puis permettre la métamorphose d’Apollon en st Jean, sans permettre de montrer la vierge avec des lèvres rebordées, des yeux languissants de luxure, une gorge charmante, le cou, les bras, les pieds, les mains, les épaules et les cuisses de Vénus ; la vierge Marie Vénus aux belles fesses, cela ne me convient pas. »

Le scrupule de Diderot

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« Question qui n’est pas aussi ridicule qu’elle paraîtra : Peut-on avoir le goût pur quand on a le cœur corrompu ? »

« Je ne suis pas un capucin ; j’avoue toutefois que je sacrifierais volontiers le plaisir de voir de belles nudités, si je pouvais hâter le moment la peinture et la sculpture songeront à concourir, avec les autres beauxarts, à inspirer la vertu et à épurer les mœurs. Il me semble que j’ai vu assez de tétons et de fesses ; ces objets séduisants contrarient l’émotion de l’âme, par le trouble qu’ils jettent dans les sens. »

Denis Diderot, Pensées détachées sur la peinture