Maîtrise ton désir de stoïcisme

Étiquettes

, ,

Oh non George est placé sous le patronage d’Epictète dont le propos suivant est rapporté en 3e de couverture (du moins dans l’édition française) :

« Ce n’est pas par la satisfaction du désir que s’obtient la liberté, mais par la destruction du désir. Nul homme n’est libre s’il ne sait se maîtriser. »

Je n’ai pas retrouvé trace de cette phrase dans le Manuel, je présume qu’elle est tirée des Entretiens mais j’ai eu la flemme de vérifier. Toujours est il que cette citation reflète fort bien l’esprit de l’histoire du chien George qui aimerait être sage mais qui a bien du mal à résister aux tentations.

Graphiquement Oh non George ! a moins de charme à mes yeux que Chut ! on a un plan du même auteur, mais je dois constater que ce livre a un étonnant pouvoir addictif sur ma fille. A peine la lecture achevée elle réclame la relecture. Saura-t-elle apprendre à maitriser l’impulsion qui la porte à réclamer cette lecture  comme George apprend à résister à l’envie de poursuivre le chat ?

 

Publicités

L’ignorant

Étiquettes

,

L’ignorant

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

Philippe Jaccottet, L’ignorant

Au temps de l’éternel féminin

Étiquettes

, ,

« Vous, jeunes gens, qui riez des idées comme des tournures des années soixante-dix [1870], vous me direz sans doute qu’en dépit de tous ces artifices [les corsets], à la longue, il ne devait pas subsister grand-chose du mystère. Mais je me permettrai de vous faire remarquer qu’il ne vous est guère possible aujourd’hui de saisir toute la signification du mot. Rien n’est vraiment mystère avant d’être devenu symbole. Le pain consacré par l’Eglise est cuit, lui aussi, de même que le vin a été mis en bouteilles, n’est-ce pas ? Les femmes de cette époque représentaient bien davantage qu’un groupe d’indivi­dus. Elles symbolisaient et représentaient la Femme. Je sais que le mot lui-même, dans ce sens-là, a disparu du vocabulaire. Là où nous parlions de la Femme — de façon gentiment cynique — vous parlez des femmes. Voilà toute la différence. Vous souvenez-vous des clercs du Moyen Age qui discutaient si c’est l’idée du chien ou le chien lui-même qui a été créé le premier? Pour vous, à qui l’on enseigne la statistique dès l’école maternelle, je présume que la réponse va de soi; et l’on doit reconnaître qu’en effet votre monde actuel semble bien être le résultat d’une suite d’expérimentations. Mais pour nous, les idées de ce brave monsieur Darwin furent déjà une étrange nouveauté. Notre propre conception du monde, nous l’avions puisée dans les symphonies, les cérémonies de la cour et autres choses de cet ordre; et nous avions été élevés dans l’idée qu’il existe une différence profonde entre naissance légitime et illégitime. Nous ne doutions pas des causes finales. L’idée de la Femme — d’une das ewig weibliche, qui implique, vous le reconnaîtrez vous-même, un certain mystère, remonte pour nous aux origines de la création, et les femmes de mon temps considéraient que c’était leur devoir sacré d’incarner dignement cette idée, exactement comme le devoir sacré du chien en tant qu’individu a été, je l’imagine bien, d’incarner dignement l’idée du chien selon son créateur.
« On pouvait alors suivre le cheminement de cette idée de la Femme dans l’esprit d’une petite fille, au fur et à mesure qu’elle grandissait, qu’elle était peu à peu, et sans doute selon des règles très anciennes, initiée aux rites du culte, avant d’en être ordonnée prêtresse. Lentement, le centre de gravité de son être se déplaçait, elle perdait de son individualité pour devenir symbole, jusqu’au moment où l’on se trouvait confronté à cette fierté et à cette réserve que l’on rencontre chez les êtres qui détiennent un grand pouvoir, les très grands artistes par exemple. En effet, l’arrogance de la jolie jeune femme ou la majesté de la vieille dame n’était pas plus affaire de vanité personnelle, ni d’aucun sentiment analogue, que la fierté d’un Michel-Ange ou d’un ambassadeur d’Espagne à Paris. Quelles qu’aient pu être les huées d’indignation par lesquelles don Juan fut accueilli sur les bords du Styx par ses victimes échevelées, les seins nus, un jury de femmes de mon temps l’eût acquitté pour sa dévotion à l’idée de la Féminité. Mais, d’accord en cela avec les maîtres d’Oxford, elles eussent condamné Shelley pour son athéisme. Elles sont même parvenues à subjuguer le Christ en personne, en le montrant toujours comme un petit enfant dans les bras de la Vierge, dépendant d’elle. »

Karen Blixen, Le vieux chevalier errant, in Sept contes gothiques, p. 125 – 126

Toi, tu creuses !

Étiquettes

,

« Nous sommes convaincus qu’une grande révélation ne peut sortir que de l’insistance têtue sur une même difficulté. Nous n’avons rien de commun avec les voyageurs, les expérimentateurs, les aventuriers. Nous savons que le plus sûr – et le plus rapide – moyen de nous étonner consiste à fixer imperturbablement toujours le même objet. Le moment venu, il nous semblera que – miraculeux – cet objet, nous ne l’avons jamais vu. »

Cesare Pavese, Avant-propos des Dialogues avec Leucò

Ne laisse pas reconnaître ton désir de reconnaissance

Étiquettes

, ,

« Le trop grand désir de leur plaire suppose le besoin qu’on en a. Ils ne sont jamais plus portés à nous juger avec sévérité, que lorsqu’ils nous voient chercher servilement à nous les rendre favorables. C’est avouer que nous croyons qu’un homme nous est supérieur, que d’être timide devant lui. Cette crainte de lui déplaire, même en le flattant, ne nous le gagne pas. L’hommage que nous lui rendons l’enhardit à nous trouver des défauts, sur lesquels, sans nos ménagements pour lui, il n’aurait peut-être jamais osé porter ses yeux. Il est vrai qu’il veut bien s’y prêter, mais la bonté avec laquelle il les excuse est une injure pour nous, que plus de confiance en nous-mêmes nous aurait épargnée. Cet orgueilleux qui pousse la facilité jusque à vouloir bien nous rassurer, qui, en blâmant nos vices, nous estime assez peu pour ne plus nous dissimuler les siens, se serait cru trop heureux d’obtenir de nous l’indulgence qu’il nous accorde, si nous n’avions pas cru avoir besoin de la sienne. »

Crébillon fils, Les égarements du cœur et de l’esprit, p. 247 – 248

25 ans

Étiquettes

Vingt-cinq ans c’est la durée de l’intervalle qui sépare la première fois que j’ai emporté en vacances les Sept contes gothiques de Karen Blixen et le moment (à savoir hier soir) où j’ai fini de lire le dernier conte. On pourrait croire que je m’étais lancé le défi de ne lire qu’une ligne par jour ( quel ouvrage résisterait à ce genre de défi ?), en réalité au cours de  l’été 1994 je n’avais pas dépassé la troisième page du premier conte et je n’ai repris sérieusement la lecture que l’année dernière (les lecteurs attentifs se souviennent que j’avais cité quelques bons passages) mais je m’étais  interrompu à la fin du quatrième conte. Ma bonne résolution du week-end passé a donc consisté à achevé une lecture mise en en chantier il y a un quart de siècle.

Moralité : nE rEnOnCeZ jAmAiS à VoS RêVeS !

Dans la société des insectes entomologistes

Étiquettes

, , ,

« Vous devez apprendre à déguiser si parfaitement votre caractère, que ce soit en vain qu’on s’étudie à le démêler. Il faut encore que vous joigniez à l’art de tromper les autres, celui de les pénétrer; que vous cherchiez toujours, sous ce qu’ils veulent vous paraître, ce qu’ils sont en effet. C’est aussi un grand défaut pour le monde que de vouloir ramener tout à son propre caractère. Ne paraissez point offensé des vices que l’on vous montre, et ne vous vantez jamais d’avoir découvert ceux que l’on croit vous avoir dérobés. Il vaut souvent mieux donner mauvaise opinion de son esprit, que de montrer tout ce qu’on en a; cacher, sous un air inappliqué et étourdi, le penchant qui vous porte à la réflexion, et sacrifier votre vanité à vos intérêts. Nous ne nous déguisons jamais avec plus de soin que devant ceux à qui nous croyons l’esprit d’examen. Leurs lumières nous gênent. En nous moquant de leur raison, nous voulons cependant leur montrer qu’ils n’en ont pas plus que nous. Sans nous corriger, ils nous forcent à dissimuler ce que nous sommes, et nos travers sont perdus pour eux. Si nous étudions les hommes, que ce soit moins pour prétendre à les instruire, que pour parvenir à les bien connaître. Renonçons à la gloire de leur donner des leçons. Paraissons quelquefois leurs imitateurs, pour être plus sûrement leurs juges; aidons-les par notre exemple, par nos éloges mêmes, à se développer devant nous, et que notre esprit ne nous serve qu’à nous plier à toutes les opinions. Ce n’est qu’en paraissant se livrer soi-même à l’impertinence, qu’il n’échappe rien de celle d’autrui. »

Crébillon fils, Les égarements du cœur et de l’esprit, p. 245

Possibilité d’un envol

Étiquettes

, ,

« Oui continua-t-il [l’évêque de Seeland] avec chaleur, les qualités particulièrement angéliques, que nous admirons et adorons chez la femme, sont justement celles qui la retiennent à terre.Les longues boucles, les voiles pudiques, les chastes plis de ses vêtements et même les courbes adorables du corps féminin s’opposent à l’idée d’une fuite. Tous, nous sommes prêts à conférer le titre d’ange et le bel emblème des ailes à la femme, mais à la condition expresse qu’elle ne puisse jamais rêver d’un envol, et soit même élevée dans l’ignorance totale de sa possibilité.

-Oh! là! là! s’exclama Fanny. Nous le savons, Éminence, et c’est pourquoi c’est toujours la femme dépourvu de belles boucles et d’une riche poitrine, celle que les messieurs n’aime pas et qui doit trousser ses jupes pour laver le parquet, qui se délecte à la vue de son emblème de servitude et qui enfourche le manche à balai la nuit de la Saint-Jean. »

Karen Blixen, La soirée d’Elseneur, in Contes gothiques

Jardins cérébraux

Étiquettes

P’oasis

Nous sommes les pensées arborescentes qui fleurissent sur les chemins des jardins cérébraux.
– Sœur Anne, ma Sainte Anne, ne vois-tu rien venir… vers Sainte-Anne ?
– Je vois les pensées odorer les mots.
– Nous sommes les mots arborescents qui fleurissent sur les chemins des jardins cérébraux. De nous naissent les pensées.
– Nous sommes les mots arborescents qui fleurissent sur les chemins des jardins cérébraux. Les mots sont nos esclaves.
– Nous sommes
– Nous sommes
– Nous sommes les lettres arborescentes qui fleurissent sur les chemins des jardins cérébraux. Nous n’avons pas d’esclaves.
– Sœur Anne, ma sœur Anne, que vois-tu venir vers Sainte-Anne ?
– Je vois les Pan C
– Je vois les crânes KC
– Je vois les mains DCD
– Je les M
– Je vois les pensées BC et les femmes ME
et les poumons qui en ont AC de l’RLO
poumons noyés des ponts NMI
Mais la minute précédente est déjà trop AG.
– Nous sommes les arborescences qui fleurissent sur les déserts des jardins cérébraux.

Robert Desnos, Corps et biens – L’Aumonyme