Fantaisies kleptocratiques

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Ceux d’entre mes lecteurs qui ont vaguement suivi les résultats de l’élection présidentielle au Gabon ont du entendre parler des surprenants résultats de la région d’origine du président sortant, résultats annoncés plusieurs jours après ceux de toutes les autres régions et qui ont permis au sortant de coiffer sur le fil son rival.

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Pour des cartes présentant tous les résultats, voir ici.

On peut rappeler qu’à cette occasion la population du Haut-Ogooué avait connu sur Wikipedia un brusque accroissement.

haut-ogooue-gabon-615x330En revanche, chers lecteurs, vous n’avez peut-être pas encore eu vent de l’extraordinaire percée conceptuelle opérée par la Cour Constitutionnelle qui vient de valider la réélection de M.  Bongo. Il s’agit de rien moins que de l’introduction des nombres négatifs dans l’arithmétique électorale : un « petit » candidat s’est en effet vu attribuer moins de voix au niveau national que ce qui lui avait été reconnu dans une des provinces du pays.

Sur Twitter les opposants à Ali Bongo se montrent virulents ; heureusement pour lui le président fraîchement réélu peut compter sur quelques supporters :

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Malika, même si tu as raté ton test de Turing, je te trouve beaucoup de charme!

En parcourant des articles sur ce sujet j’ai également eu l’occasion de profiter d’un de ces décalages cocasses entre le contenu d’un article de journal  en ligne et la publicité qui accompagne. En l’occurrence il s’agissait d’un article de Jeune Afrique paru avant la décision de la cour constitutionnelle et qui essayait de nous convaincre de l’indépendance de sa présidente.  Sur la gauche il y avait des annonces des bandeaux publicitaires de recruteurs, parmi lesquels la fondation  Mo Ibrahim.

mo-ibrahim-1-2-logo-225x150Pour ceux qui ne voient pas l’ironie de la chose, il faut précicer que Mo Ibrahim est un milliardaire anglo-soudanais qui a créé un prix (qui porte son nom) destiné à récompenser la bonne gouvernance et particulièrement les chefs d’état africains qui laissent la place au terme de leur mandat [1].

Aux gabonais qui viendraient à passer par ici, et aux autres, je ne peux que souhaiter bon courage.

[1] Information peu réjouissante, ce prix n’a été décerné que 4 fois depuis 2006.

Clandestinité et sacralité

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Benjamin Fondane a composé en 1934 l’essentiel des poèmes du recueil L’exode, sans franchir le pas de la publication. Il ajoute au recueil une Préface en prose en 1942 puis une section intitulée Intermède écrite en 42-43 qui est une évocation bouleversante de la débâcle de 1940. Il adjoint enfin une postface qui, après quelques indications sur la composition du texte, évoque le contexte dans lequel le poète envisage la diffusion de ce recueil :

« Le temps n’est pas à l’imprimé. la poésie cherche des amis, non du public. Ainsi peut-être au moyen du clandestin, retrouvera-t-elle son caractère sacré, son auditoire ésotérique. A condition, bien entendu, que le lecteur, qui est un confident, tienne de son devoir d’ébruiter le secret et, pour cela, se donne la peine de recopier ou de faire recopier le manuscrit matrice.

La poésie sera pour quelques uns – ou ne sera plus du tout. »

Simulation approximative

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Philémon était de plus en plus convaincu qu’Anatole ne s’intéressait pas vraiment à ce qu’il (Philémon) lui racontait mais faisait seulement semblant. Il devait convenir que s’il se rendait compte qu’Anatole jouait la comédie, c’est que celui-ci ne la jouait pas suffisamment bien. Aussi Philémon s’interrogeait-il :  était-ce le talent d’acteur qui faisait défaut à Anatole ou la motivation nécessaire pour mieux donner le change? Philémon commençait à soupçonner qu’Anatole faisait exprès de mal jouer la comédie de l’intérêt afin, justement, que Philémon se rende compte qu’il faisait semblant.

Des perles aux cochons

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Il m’est arrivé d’avoir à sermonner des élèves qui avaient acheté en ligne le devoir qu’ils m’avaient rendu (Dieu merci, la plupart des tricheurs se contentent de copier-coller des corrigés disponibles gratuitement). Mais dans ces circonstances j’ai au fond moins envie de m’en prendre aux élèves qui achètent ces corrigés qu’aux « collègues » qui en font commerce. Grâce à Léon Battista Alberti, je dispose enfin des mots pour exprimer pleinement cette sainte colère.

« Désormais, toutes les sciences, tous les arts libéraux, formation sacrée des âmes, se sont effondrées en devenant serviles ; le droit, les sciences religieuses, la connaissance de la nature, les principes moraux et les autres domaines remarquables où ne s’exercent que la réflexion d’hommes libres sont vendus à l’encan ! Ah ! Quel crime effroyable ! On voit grouiller de pauvres hères qui mettent les belles-lettres aux enchères, et des hommes, que dis-je ! des bêtes en nombre infini, faites pour des tâches serviles, sortir des campagnes et des bois, de la boue même et de la fange, quitter leur trou et se ruer comme une meute pour vendre et profaner les lettres. Un vrai fléau pour la culture ! Des gens qui auraient dû manier la bêche et le râteau ont l’incroyable audace de toucher aux lettres et aux livres ! […]  Saisis par une soif de monnaie dévorante, ils ont toutes les audaces et tous les emportements. Aussi voit on les belles-lettres, les arts les plus nobles et les disciplines les plus saintes se prostituer et faire commerce de leur dignité. Et toi, ô connaissance des choses divines et humaines qui est née pour être la tutrice des mœurs et de la gloire, l’exploratrice et la mère de tout ce qu’il y a de meilleur au monde ; toi qui t’étais donné pour rôle d’orner l’âme des hommes, d’embellir leur esprit, de conférer la gloire, la grâce et la dignité, de régler l’État et de soumettre l’ensemble de la terre à la loi et à l’ordre souverains, – est-ce donc toi, nourrice des lettres, ô philosophie, qui fournis et t’asservis aux désirs des individus les plus bas et les plus abjects ? »

Léon Battista Alberti, Sur les avantages et les inconvénients des lettres
[De commodis litterarum atque incommodis ],
trad. C. Carraud et R. Lenoir,  J. Millon, 2003, p. 141 – 143

Bienvenue à nos aimables visiteurs (37)

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Sékou Diabaté – justement surnommé « Diamond fingers » –  fut le guitariste du groupe guinéen fondé en 1961 le Bembeya Jazz dont de nombreux morceaux sont aujourd’hui accessibles en ligne. Pour ma part j’ai découvert Sékou Bembeya Diabaté en achetant un peu par hasard son deuxième album solo Guitar Fö (2004) dont est extrait le titre ici proposé : Biduman ( ce qui, si j’en crois le livret, signifie en malinké : tout va bien, c’est une bonne journée).

Reconnaissance contrariée

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« Ah! triste sort des intellectuels! À quoi ressemble leur malheur ? Des fatigues égales à celles de mille hommes, des angoisses sans nombre, des veilles infinies, une pénitence toujours plus grande qui atteint un degré incroyable — tout cela n’étant pas destiné à profiter à plus de trois personnes (encore s’agit-il de ceux qui se signalent par leur perfidie et dont la fortune est disposée autant qu’accoutumée à s’assurer la reconnaissance, le caractère à user de fourberie, l’esprit de mensonge et la vie de bassesse). Ce sont eux que les ignorants trouvent les plus savants, et qui suscitent ces suffrages populaires aussi favorables que téméraires. Aussi n’y aura-t-il qu’un seul adversaire des bonnes lettres, un seul ennemi des bonnes mœurs, un seul opposant aux causes les plus justes, toujours prêt à tous les déshonneurs et à toutes les compromissions, pour s’arroger par son impudence et son effronterie le salaire de tous les lettrés, obscurcir leur gloire par son audace, et ternir leur réputation et leur nom par les manœuvres où il est passé maître. Ah! comme il est cruel de voir que sur mille intellectuels, il n’y en a jamais qu’un pour s’enrichir, et le pire de tous ! »

Léon Battista Alberti, Sur les avantages et les inconvénients des lettres
[De commodis litterarum atque incommodis ],
trad. C. Carraud et R. Lenoir,  J. Millon, 2003

En découvrant ce texte dans une anthologie des humanistes des la Renaissance, le rapprochement avec la situation contemporaine de discordance entre la consécration médiatique et la reconnaissance des intellectuels par leurs pairs m’a paru inévitable. Alberti aurait-il précédé Bourdieu dans la critique des fast-thinkers? Ce rapprochement est peut-être trompeur : après tout l’intellectuel médiatique analysé par Bourdieu n’est pas une figure anhistorique, il a des conditions d’émergence que le sociologue s’efforce d’expliciter. Le monde du journalisme et de l’édition incriminés par l’éminent béarnais n’avaient pas d’équivalents exacts à l’époque d’Alberti. Mais, répondra-t-on, par delà les différences de contexte, ce qui est commun aux sophistes antiques, aux imposteurs du Quattrocento et aux intellectuels médiatiques contemporains, c’est la consécration par ce qu’Alberti appelle le « suffrage populaire« . On pourrait dès lors se demander si les pouvoirs monarchiques ne se sont pas montrés plus avisés dans la consécration des intellectuels que les opinions démocratiques. Philippe de Macédoine n’a pas manqué de jugement en choisissant Aristote pour instruire son fils, Christine de Suède s’est montrée perspicace en invitant Descartes, et de même Frédéric II et Catherine en faisant appel à respectivement à Voltaire et Diderot. Mais à côté de ces choix éclairés, combien d’intellectuels de cour aujourd’hui justement oubliés ? Cette question en appelle une dernière : la consécration des ignorants peut-elle faire entrer indûment un intellectuel dans l’histoire? On a du mal à croire que les œuvres des  essayistes médiatiques contemporains puissent passer à la postérité. Mais, en se souvenant que Jean d’Ormesson est déjà dans le Pléiade, on se gardera de préjuger du destin des œuvres d’Eric Zemmour ou Michel Onfray. Inversement pouvons nous être sûrs qu’aucun imposteur n’est parvenu à se faufiler parmi nos classiques ?

Le péché de vivre (4)

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Keiner ahnet, was er verbricht,
Keiner die Schuld und keiner die Pflicht.
Darfst du leben, wenn jeder Schritt
Tausend fremde Leben zertritt,
Wenn du nicht denken kannst, nichts erspüren,
Ohne zu lügen, zu verführen!
Wenn dein bloßes Träumen Macht ist,
Wenn dein bloßes Leben Schlacht ist,
Dunkles Verderben dein dunkles Streben,
Dir selbst verborgen, so Nehmen wie Geben!
Darfst du sagen »Ich sehe«?
Dich rühmen »Ich verstehe«?
Dem Irrtum wehren,
Rätsel klären,
Du selber Rätsel,
Dir selber Rätsel,
Ewig ungelöst?!

Mensch!
Verlornes Licht im Raum,
Traum in einem tollen Traum,
Losgerissen und doch gekettet,
Vielleicht verdammt, vielleicht gerettet,
Vielleicht des Weltenwillens Ziel,
Vielleicht der Weltenlaune Spiel,
Vielleicht unvergänglich, vielleicht ein Spott,
Vielleicht ein Tier, vielleicht ein Gott.

Hugo von Hofmannstahl, Sünde des Lebens

*

Nul ne se doute du crime qu’il commet,
Nul ne devine sa faute ni son devoir !
T’est-il permis de vivre quand chacun de tes pas
Piétine mille vies étrangères?
Quand tu ne peux penser, ni rien ressentir,
Sans mentir ou corrompre!
Quand le simple fait de rêver est déjà un pouvoir,
Quand le simple fait de vivre est déjà une bataille,
Et tes aspirations obscures une obscure dépravation
Cachées à tes propres yeux, que tu prennes ou que tu donnes!
T’est-il permis de dire : « je vois » ?
Ou : « je comprends », d’un air vantard?
De lutter contre l’erreur,
De tirer au clair les énigmes,
Toi qui es énigme toi-même,
Énigme pour toi-même,
A jamais irrésolue?

Homme !
Lumière perdue dans l’espace,
Rêve dans un rêve dément,
Sans attache et pourtant enchaîné,
Peut-être damné, peut-être sauvé,
Peut-être but de la volonté qui régit les mondes,
Peut-être jouet du caprice des mondes,
Peut-être immortel, peut-être dérisoire,
Peut-être une bête, peut-être un Dieu.

traduction Jean-Yves Masson

Issue condamnée

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[…]

Et je pense à l’effroi de ma propre existence
à la fuite éperdue qui me ramène à moi,
à ce goût du voyage dont je reviens plus pauvre
à cette soif des hommes dont je reviens gelé …
pardonnez-moi mes frères de vous avoir cherchés
avec un cœur sans foi, avec des mains gercées,
j’ai crié avec vous, j’ai pleuré avec vous
– que ne puis-je arriver à croire à votre vie?

[…]

Benjamin Fondane, Titanic, XII