De quoi le chauffage de bain est-il la métaphore ?

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Si vous avez aimé le texte dans lequel Dazaï Osamu évoque un homme qui chauffe son bain avec les lettres d’amour de ses maîtresses, peut-être gouterez-vous l’usage mystique de la métaphore du chauffage de bain :

« Prenez l’exemple d’un bain chaud.  Sa chaleur provient du combustible utilisé dans la chaudière, telle l’herbe sèche, le bois à brûler, les excréments et autres. De même, Dieu le Très-Haut manifeste des moyens qui, mauvais et répugnants en apparence, sont cependant en réalité les instruments de la faveur divine. Comme le bain, l’homme enflammé par de tels moyens devient chaud et travaille au bien-être du peuple tout entier ».

Djalâl ad-Dîn Rûmî, Le Livre du dedans
trad. Vitray-Meyerovitch, Actes Sud, Babel, p. 34

Corrélation et causalité

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« On dit : « Plus d’argent, plus d’amour », n’est-ce pas ? Eh bien, l’interprétation que l’on donne de ce dicton est contraire à la vérité. On ne doit pas dire qu’un homme qui n’a pas d’argent est repoussé par les femmes. Le grand dictionnaire de Kanazawa en donne l’explication. Quand un homme n’a plus d’argent, il est découragé ; il n’a même plus la force de rire ; il devient bizarrement jaloux ; il tombe au dernier degré du désespoir. Il repousse les femmes. C’est une situation pénible. je comprends cette disposition d’esprit. »

Dazaï Osamu, La déchéance d’un homme
trad. G. Renondeau, Gallimard Connaissance de l’Orient, p. 81

Portrait du poète en pharmacien

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Keynes invitait les économistes à être « humbles et compétents » comme les dentistes, Malek Haddad, lui, invite le poète à être terne et sans prétention comme un pharmacien.

« Tu es là impatient, crispé, malhonnête. ta malhonnêteté consciente est ton meilleur talent. Parce que tu n’es pas devenu encore le Bon Dieu. Et lorsque tu auras farfouillé tous les recoins de ton malheur et de ta malhonnêteté tu songeras aux pharmaciens. Ces petits bonshommes glorieux et ternes qui n’ont d’autre mission que de distribuer des tisanes bienfaisantes. Sois un apothicaire. Ennuie-toi derrière tes bocaux. Ces petits bonshommes n’ont pas de prétentions. Alors il faut venger ces petits bonshommes. Il faut en faire des ruisseaux, des rivières et des fleuves. »

Malek Haddad, A mon ami le poète algérien

Pédagogie du bourreau

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« Si seule la douleur peut vous éduquer, je demande pourquoi il est philosophiquement interdit de s’acharner contre son prochain, ce qui reviendrait à lui donner la meilleure éducation qui soit. »

Cesare Pavese, Le métier de vivre, 1938

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Dès la rentrée prochaine, les ESPE distribueront ce nouveau kit pédagogique aux professeurs stagiaires .

Pour les nouveaux lecteurs, on rappellera que l’usage pédagogique de la souffrance a été évoquée à de multiples reprises sur ce blog ( voir ici, , et ) ce qui peut jeter un doute sur l’équilibre de son auteur.

Réaction primaire

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Dimanche soir, j’ai pour la première fois mis à l’épreuve ma récente résolution de résister au penchant à la Schadenfreude en matière politique.
Pourtant, il parait que j’aurais pu me réclamer de Thomas d’Aquin pour défendre l’idée d’une Schadenfreude vertueuse. En réalité, il me semble que Nietzsche a dit tout ce qu’il y a avait à dire de cette idée que les élus se délecteraient du spectacle du supplice des damnés : c’est là le fantasme de vengeance des faibles et des impuissants, il n’y a là que ressentiment de ceux qui sont inaptes à la vertu de magnanimité. Pour ma part je suis las de ces débordements de ressentiment, las de ces proclamations « je bois les larmes des X » (les X étant le groupe rival qui rendra la pareil à la prochaine échéance) affichées sur Twitter et ailleurs. En la matière, les plus pathétiques sont, je crois, ceux qui se réjouissent du désespoir d’un ennemi vaincu alors même que cette défaite ne lui a pas été infligée par leur propre camp, qui en est bien incapable, mais par un autre ennemi (je pense par exemple à la joie mauvaise des mélenchonistes que je stalke sur Twittter après le Brexit ou la défaite de Clinton).

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Ta joie doit-elle m’inspirer de la pitié ou du mépris ?

Extinction des feux

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Lettre non envoyée

Je t’écris. Est-il rien qui soit changé au monde ?
Tu m’écris. Nous avons l’un et l’autre si peur
de nous apercevoir qu’il neige dans nos cœurs
et que nous sommes morts l’un vis à vis de l’autre.

je suis mort peu à peu et sans m’en rendre compte.
Tu es morte petit à petit sans crier.
La chaleur, par degrés, a fui notre courrier ;
et la rose a déjà cédé au perce-neige.

Parfois je me souviens que tu étais jolie.
Te souviens -tu encor que j’étais âpre et frais?
Mais oui! car nous avons gardé les mêmes traits ;
le temps ne marque plus les heures de l’absence.

[…]

Chaque jour qui s’en va t’efface davantage
en moi. Ne pleure pas! Tu pars, mais c’est des trous
qui restent, là, au mur, où sont rouillés les clous ;
et quand tu t’en iras, entière, de mon être

rien ne subsistera qu’une passoire où l’eau
naïve chante. Hé oui, en moi, tu sers morte –
ma chère. Morte dans un mort! Et de la sorte
nous serons côte à côte, comme toujours absents.

Je t’écris. Comprends-tu! Je n’ai rien à te dire.
Pourtant je me cramponne à toi, ô toi qui es
le glacier qui dans l’eau engendre son reflet
– un reflet qui serait, quoi? à défaut de l’image.

Benjamin Fondane, Au temps du poème