Poète voyant vs poète non voyant

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Poetik

Für Jakob Ekier

So viele antworten gibt’s,
doch wir wissen nicht zu fragen

Das gedicht
ist der blindenstock des dichters

Mit ihm berührt er die dinge,
um sie zu erkennen

Reiner Kunze, Entlang dem staunen

 

*

Art poétique

Pour Jakob Ekier

Il y a tant de réponses
mais nous ne savons pas questionner

Le poème
est le bâton d’aveugle du poète

Avec il touche les choses
pour les reconnaître

Reiner Kunze , Le long de l’étonnement, in Invitation à une tasse de thé au jasmin ed. Cheyne, trad. Mireille Gansel

Guérison par le retour à l’origine

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PUISSANCE DE LA VOLONTE

Au début de l’année, je contractai une blennorragie.
Fin septembre, elle existait toujours, car je suis de tempérament lymphatique.
Elle existait toujours et son avenir de sinistres complications.

Alors un’ jour, pris d’une impulsion irrésistible, je me mis à recréer la femme avec qui j’avais contracté la blennorragie.
Je la créai dès le début de notre première rencontre, avec les moments les plus insignifiants de notre entretien, et passant par toutes les phases de la passion la plus sincère, je l’amenai jusqu’au moment où l’union des corps va se faire, et là, à ce moment précis, je la frappais de mon soulier, la chassais inexorablement du lit, ouvrais la porte et la jetais dehors.

Comme la vérité historique a une tendance naturelle à se reconstituer, cette femme renaissait petit à petit avec tout ce qui était nécessaire pour que la scène s’accomplît normalement.
Mais je la chassais avec régularité.
Je luttai ainsi pendant quinze jours; le seizième, voyant que tout était inutile, et lasse de toutes ces hontes, elle s’en alla avant que je ne la frappe.

Le soir même j’étais guéri.
L’écoulement avait cessé, et il n’y eut plus de rechutes non plus.

Henri Michaux, La nuit remue

*

Nous n’avons plus qu’à attendre qu’un poète chinois recrée un pangolin …

Méta-cookie

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Le 8 mars est une excellente journée pour faire quelques remarques sur le virtue signalling.

Il est bien certain que la suspicion de virtue signalling est une des accusations favorites des adversaires – plus ou moins réactionnaires – de la gauche woke. Mais le tweet ci-dessus illustre que ce type de reproche a cours au sein de la wokosphère. Pour les non-initiés, expliquons de quoi il s’agit dans cette histoire de « fête des cookies ». L’auteur du tweet fait la leçon aux hommes qui profitent de 8 mars pour afficher leurs bonnes actions féministes afin d’être complimentés (obtenir des « cookies »). Un bon homme-féministe, devons nous comprendre, n’affiche pas sa vertu féministe pour se faire valoir mais laisse la parole aux personnes concernées en cette journée blablabla … Évidemment, il est très tentant de soupçonner l’auteur du tweet de faire exactement ce qu’il reproche aux autres de faire, quoique de manière détournée : montrer qu’il est un bon féministe en se démarquant des autres hommes. Ainsi on affiche son accès au rang n+1 de la wokeness en critiquant le virtue signalling des personnes de rang n. On devine que peut s’amorcer ici une régression à l’infini de l’accusation d’affichage de vertu. Ma propre analyse de ce tweet s’expose elle-même à cette accusation avec cette nuance que ce n’est pas mon féminisme que j’afficherais ici mais un autre type de vertu (regardez ma belle lucidité désabusée !). Cette dernière remarque, évidemment, est redevable de la même suspicion (regardez comme je suis lucide sur moi-même !).

 

 

Le retour de l’éthicisme (2)

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« In the case of fiction the subject matter is usually, also, individual people. The work of fiction is not only all that self-contained and, again, usually moral, set of judgements which we think of as making the unity of the critic and the author; it is also concerned with judgements which we make in ordinary life, external judgements, judgements upon real people which are not totally unlike judgements which we make upon people in literature. This openness, this ordinariness may be deplored by some purists but to escape from it requires a good aesthetic excuse as well as a good deal of ingenuity. I see no reason to be worried here. Other people are, after all, the most interesting features of our world and in some way the most poignantly and mysteriously alien. Literature tells us things and teaches us things. In portraying characters the author displays most clearly his discernment, his truthfulness, his justice, or his lack of these qualities, and one of our enjoyments lies in considering and judging his judgements. The highest pleasures of literature and, one might say, of art generally, are in this sense moral pleasures. »

Iris Murdoch, Existentialists and Mystics

Le retour de l’éthicisme

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Comme on l’a vu naguère, « l’éthicisme est la thèse selon laquelle l’évaluation éthique des attitudes manifestées par des œuvres d’art est un aspect légitime de leur évaluation esthétique ». Je découvre une belle profession de foi éthiciste dans un texte de la philosophe et romancière Iris Murdoch.

« L’un des principaux mérites de la psycholo­gie morale que je défends est de ne pas opposer l’art et la morale, mais d’y voir deux aspects d’un seul et même combat. La thèse existentialiste-béhavioriste ne pouvait pas rendre compte de l’art de façon satisfaisante : elle en faisait une activité quasi ludique, gratuite, accomplie comme une «fin en soi » (slo­gan familier à Kant comme au groupe de Bloomsbury), une sorte d’effet secondaire de notre défaillance à être rationnels de  part en part. Cette caractérisation de l’art est évidemment inac­ceptable. Par un de ces mouvements importants de retour de la théorie philosophique vers la considération de choses simples et dont nous sommes certains, il nous faut revenir à ce que nous savons de l’art authentique, de l’éclaircissement moral qu’il contient et de l’accomplissement moral qu’il incarne. Le bien et le beau ne peuvent pas être mis en opposition car ils relèvent en grande partie de la même structure. Quand Platon dit que la beauté est la seule réalité spirituelle à laquelle nous portons par nature un amour immédiat, il traite le beau comme un chapitre d’introduction au bien. De sorte que les situations esthétiques constituent moins des analogies de la morale que des expériences intrinsèquement morales. Au fond, la vertu est la même chez l’artiste et chez l’homme de bien en ce qu’elle est atten­tion non égocentrique portée à la nature: quelque chose qui est facile à nommer mais très difficile à accomplir. Les artistes qui ont réfléchi sur leur art ont fréquemment formulé cette idée (c’est  par exemple le cas d’un éloge de Cézanne par Rilke où celui-ci parle d’ « oeuvre anonyme tout ardente d’amour». Lettre à Clara Rilke du 13 Octobre 1907).

Iris Murdoch, L’idée de perfection
in La souveraineté de bien, trad C. Pichevin, ed. L’éclat

Il me paraît intéressant de signaler qu’Iris Murdoch reconnaît l’influence de Simone Weil et de son concept d’attention sur l’élaboration de sa pensée morale, puisqu’on a eu l’occasion d’observer l’éthicisme de l’inspiratrice d’Iris Murdoch.

Repousser l’heure du coucher

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[…]

Ich möchte langsam auf dem weissen plan
Mir selber unbewusst gebettet sein
Doch wenn die wirbel mich zum abgrund trügen
Ihr todeswinde mich gelinde träft:

Ich suchte noch einmal nach tor und dach –
Wie leicht dass hinter jenen höhenzügen
Verborgen eine junge hoffnung schläft!
Beim ersten lauen hauche wird sie wach.

Stefan George, Das Jahr der Seele

*

Je voudrais, lentement, dans la blancheur des plaines
A moi-même étranger, me coucher et dormir.
Mais non : dût l’ouragan me pousser vers l’abîme
Dussiez-vous, vents mortels, me donner vos caresses,

Je chercherais encor des portes et des toits.
Peut-être que là bas, l’autre versant des crêtes
Recèle un jeune espoir inconnu qui sommeil!
Au premier souffle tiède on le verra surgir.

trad. M. Boucher

Les occasions ne manquent pas

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« Placer la vertu uniquement dans « ce qui dépend de nous » (or, ni la réussite de nos projets, ni ces buts mêmes, imposés par les circonstances, n’en dépendent), mais affirmer cepen­dant que la vertu est activité, et activité pratique, — c’est, semble-t-il, se contredire. Ici encore, c’est Plotin qui se charge de souligner la contradiction apparente : « Je demande (encore) comment l’acte courageux dépend de nous, parce que, s’il n’y avait la guerre, nous n’aurions pas à l’accomplir. Il en est de même de toutes les actions vertueuses ; la vertu est toujours forcée d’attendre des circonstances accidentelles pour agir selon l’occurrence. Si on donnait le choix à la vertu, en lui demandant si elle préfère qu’il y ait des guerres, afin de s’exercer, et des injustices pour définir et organiser les droits, ou si elle aime mieux rester tranquille parce que tout est dans l’ordre, elle préférera l’inaction à l’action, et elle aimera mieux que personne n’ait besoin de ses soins ». — A cette hypothèse optimiste, proposée au « choix » de la vertu, Epictète avait répondu par avance, répliquant à cette question d’un élève : « Héraclès, devait-il donc se préparer ces occasions et chercher le moyen d’introduire dans son pays un lion, un sanglier et une hydre ? », — « Sottise que cela et folie ! Mais puisqu’ils existaient et qu’ils étaient tout trouvés, ils étaient d’utiles instruments pour révéler et exercer Héraclès ».
Autrement dit, l’hypothèse est purement académique ; en maintenant l’exigence de l’action, les Stoïciens se conforment à l’ordre des choses, telles qu’elles sont, et telles qu’elles sont actuellement. Sur ce point, ils s’apparentent décidément à Socrate et s’opposent au platonisme. Socrate avait cru devoir remplir sa mission « politique » dans l’Athènes de son temps, au lieu de déplorer les circonstances défavorables par où la démocratie existante interdisait toute tentative de réforme, et au lieu d’attendre d’un avenir béni et imprévisible les conditions enfin propices à la construction d’une Cité idéales. En quoi il acceptait, comme les Stoïciens, le réel en même temps que le présent, ce même réel et ce même présent dont s’évade la vertu (néo-)platonicienne vers l’éternité des Idées. »

Victor Goldschmidt, Le système stoïcien et l’idée de temps, p. 151 – 152