Démystification

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« L’amitié est un artifice social, comme le capitonnage d’un fauteuil ou la distribution des poubelles ; elle n’a aucune signification spirituelle. Pour l’artiste qui ne s’en tient pas aux surfaces, le refus de toute amitié n’est pas seulement une chose raisonnable, c’est une nécessité ».

Samuel Beckett, Proust, Minuit 1990,  p.75

Peut-on démystifier l’amitié sans sacraliser en retour l’activité (ici la création artistique) qui exigerait de s’en passer  ?

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Émile le précurseur

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« La distinction que je propose entre le travail et l’œuvre n’est pas habituelle. Les preuves phénoménales en sa faveur sont trop évidentes pour passer inaperçues. Mais historiquement, c’est un fait qu’à part quelques remarques çà et là, jamais développées d’ailleurs même dans les théories de leurs auteurs, on ne trouve à peu près rien pour l’appuyer, ni dans la tradition politique pré-moderne, ni dans le vaste corpus des théories postmodernes du travail. En face de cette rareté, il y a cependant un témoignage obstiné et très clair : le simple fait que toutes les langues européennes possèdent deux mots étymologiquement séparés pour désigner ce que nous considèrerons aujourd’hui comme une seule et même activité, et conservent ces mots bien qu’on les emploie constamment comme synonymes. »

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne (Human condition – 1958), Calmann-Lévy, Presses Pocket p. 123 – 124

Hannah, reconnais que tu as piqué cette distinction chez Alain !

« Je crois utile de distinguer les travaux et les œuvres. La loi du travail semble être en même temps l’usage et l’oubli. Qui pense à la récolte de l’autre année ? La charrue trace les sillons ; le blé les recouvre ; le chaume offre encore un autre visage ; mais cet aspect même est effacé par d’autres travaux et par d’autres cultures. Le chariot, la machine, l’usine sont en usure ; on en jette les débris, sans aucun respect ; on reprend ces débris pour d’autres travaux. Rien n’est plus laid qu’un outil brisé et jeté sur un tas ; rien n’est plus laid qu’une machine rouillée, une roue brisée au bord de la route. Les choses du travail n’ont de sens que dans le mouvement qui les emporte ou les entoure, ou bien dans leur court repos, quand tout marque que l’homme va revenir. C’est pourquoi les signes de l’abandon, les herbes non foulées, les arbustes se mêlant aux outils et aux constructions industrielles, font tout autre chose que des ruines vénérables. Le silence aussi étonne et choque en ces chantiers désolés. Une voie ferrée plaît par le luisant du métal, la végétation abolie ou nivelée, les traces du feu, toutes choses qui signifient le passage et l’usage.

Par opposition on comprend que l’œuvre est une chose qui reste étrangère à ce mouvement. Cette résistance, et encore signifiée, est sans doute le propre des œuvres d’art, et passe même bien avant l’expression, car un tas de débris exprime beaucoup. Aussi voyons-nous qu’un aqueduc ou un rempart, par la seule masse, sont monuments. Et l’on peut décider qu’il n’y a point de forme belle, si elle ne résiste. Même le désordre peut avoir quelque beauté par la masse, comme on voit aux montagnes et aux précipices. Si différentes des monuments que soient la poésie et la musique, mobiles en apparence comme nos pensées, on y reconnaît pourtant l’art de construire, plus sensible encore peut-être par une facilité de les changer, qui fait paraître aussitôt l’impossibilité de les changer. Il n’y manque même pas la résistance et le heurt de la matière. Les sons assemblés ont à leur manière le solide du monument ou du bijou ; nous en suivons le contour, fidèles ici par choix, mais n’ayant pourtant point le choix entre une manière d’être et une autre, puisque l’œuvre périt par le moindre changement. »

Alain (Emile Chartier), Les idées et les âges (1927), Livre IV, chap. 2

7ème ciel du savoir

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« L’explication est à la cognition ce que l’orgasme est à la reproduction : une expérience éminemment agréable qui marque l’heureux aboutissement d’un désir naturel. »

A. Gopnik, A. Meltzoff, P. Kuhl, Comment pensent les bébés?, p. 212

« Démocrite, à ce que l’on dit déclara qu’il aimerait  mieux trouver une seule certitude causale plutôt que de devenir roi des Perses »

Diels-Kranz, Démocrite, B, 118

Bonne rentrée !

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Je lis actuellement Freinet et la pédagogie de Liliane Maury, dont j’extrais deux citations à l’intention de mes chers lecteurs :

« Si c’est un livre ou une répartition impeccable qui donnent le ton de la classe, qui lui indiquent le matin quel sera l’intérêt de la journée, nous perdons  le bénéfice de l’intérêt véritable. A quelques rares exceptions près, nous serons amener à susciter à l’école un intérêt spécifiquement scolaire, en rapport factices avec la vie. La vie de l’école se juxtaposera une fois de plus à la vie de l’élève. mais l’école ne sera pas, comme nous le voudrions, une manifestation plus riche et intense de la la vie. »

Célestin Freinet, Vers l’école du prolétariat

« Dans ce régime nouveau, le rôle de l’école est notablement transformé : au lieu de détruire … tout ce qui est enfantin chez l’enfant … sa fonction désormais est de prolonger l’enfance. »

Edouard Claparède, L’école sur mesure

Le temps est assassin etc. etc.

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« Les parents ressentent souvent une forme d’angoisse existentielle en voyant grandir leurs enfants – cela passe si vite, comme on dit. On regarde ce futur infiniment souple, contingent et malléable se figer rapidement en un passé irréparable et immuable. Les poètes japonais ont une expression, mono no aware, pour désigner la tristesse aigre-douce accompagnant l’éphémère beauté du monde – un pétale de fleur qui tombe, une feuille dans le vent. Les enfants sont une grande source de mono no aware. »

Alison Gopnik, Le bébé philosophe, p. 256

Pitié frustrée

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« Le cœur humain est partagé par deux sentiments contradictoires. Nous éprouvons, certes, de la compassion pour le malheur d’autrui. mais si notre prochain s’en tire tant bien que mal, nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver quelque mécontentement. Nous pouvons même aller parfois jusqu’au désir de le voir retomber dans le même malheur. Et insensiblement, un sentiment d’hostilité, bien faible il est vrai, en vient à germer dans notre cœur. »

Akutagawa Ryûnosuke, Le nez, in Rashômon et autres contes, Le livre de poche, 1965, p.64

Freud révisé par la psychologie du développement cognitif

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« Comme Freud, les spécialistes de l’attachement suggèrent que nos premières expériences, notamment celles qui sont liées à nos parents, peuvent façonner nos émotions ultérieures. Ils suggèrent aussi que ce façonnage est en grande partie inconscient : nous ne nous disons pas consciemment que notre théorie sur maman influence notre réaction à la fille que nous avons rencontrée la veille. La même équation, étonnante, vaudrait entre l’amour précoce qui unit parents et enfants et l’amour sexuel que nous éprouvons ensuite pour nos partenaires romantiques.

Mais il existe aussi des différences. Les psychologues du développement contemporains ne se contentent pas de ce qu’un patient raconte sur le divan. Ils mènent aussi des études empiriques précises, longues et minutieuses. Et si le phénomène a l’air freudien, il en va autrement de ses explications théoriques. Pour Freud, les forces fondamentales qui façonnent notre nature sont des forces psychiques, des sources bouillonnantes d’énergie psychologique censées être réparties ou redirigées par le refoulement et le transfert : nos croyances sur le monde seraient déterminées, et souvent déformées, par ces forces inconscientes. La psychologie a toujours été influencée par les métaphores technologiques ; or, en sciences cognitives comme en neurosciences, ce qui se passe dans notre tête s’apparente plus à un ordinateur qu’à un moteur. Nos cerveaux sont conçus pour parvenir à une image juste du monde et pour utiliser cette image afin d’agir sur le monde de manière efficace, du moins globalement et à long terme. Les capacités computationnelles et neurologiques qui nous permettent de faire des découvertes sur la physique et la biologie nous permettent aussi de faire des découvertes sur l’amour.

Et plutôt que de dire, comme Freud, que les enfants veulent coucher avec leur mère, il serait plus exact de dire que les adultes veulent être maternés par les gens avec lesquels ils désirent coucher. »

Alison Gopnik, Le bébé philosophe, p. 242 – 243

 

Freud ne s’est pas trompé sur la dimension incroyablement érotique des enfants de trois ans. (Les psychologues du développement que nous sommes n’en reviennent toujours pas.) À trois ans, les enfants ont envers leurs parents une attitude d’amants. Et même d’amants tout droit sortis d’un opéra italien, avec des embrassades fougueuses et sensuelles et des accès de désespoir et de jalousie tout aussi passionnés.

Mais ces grands airs révèlent peut-être de véritables découvertes. Les interactions de la petite enfance s’accompagnent d’une sorte de concorde entre les bébés et les gens qui les entourent, d’un sentiment d’intimité fusionnelle. À mesure que les bébés grandissent et deviennent de petits enfants, ils s’aperçoivent que les autres gens sont des entités psychologiques distinctes d’eux — des êtres avec d’autres désirs, d’autres émotions, d’autres pensées et opinions. Et c’est précisément de cette prise de conscience de l’altérité d’autrui que naît l’émotion érotique. Comprendre que les gens que nous aimons sont différents de nous, qu’ils ont d’autres désirs, d’autres pensées et même d’autres amours, implique qu’on ne peut plus comme auparavant considérer comme acquis qu’ils nous aiment. Les enfants de trois ans amoureux de leurs parents sont plus proches d’un Swann amoureux de sa mystérieuse Odette que d’un Œdipe amoureux de Jocaste. Ils ne sont pas les simples jouets d’un fatal secret primitif, mais sont au contraire hantés par une découverte tout aussi fatale l’amour consiste en partie à vouloir des choses (une attention complète, un dévouement total, une loyauté sans faille) qu’on sait ne pas pouvoir obtenir.

A. Gopnik, A. Meltzoff, P. Kuhl, Comment pensent les bébés?, p. 74 – 75

 

Par où es-tu malheureux ?

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« Les être malheureux par l’espoir ne portent jamais, comme les êtres malheureux par le souvenir, cette empreinte douloureuse. Les êtres qui vivent dans l’espoir ressentent toujours une déception moins cruelle. c’est pourquoi le plus malheureux sera toujours à rechercher parmi les êtres malheureux par souvenir. »

S. Kierkegaard, Ou bien … ou bien …, Tel, p. 175

[ TW : Bretonnophobie]

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Portrait du chouan en sauvage

(c’est moi qui grasse)

« Cet inconnu, homme trapu, large des épaules, lui montrait une tête presque aussi grosse que celle d’un bœuf, avec laquelle elle avait plus d’une ressemblance. Des narines épaisses faisaient paraître son nez encore plus court qu’il ne l’était. Ses larges lèvres retroussées par des dents blanches comme de la neige, ses grands et ronds yeux noirs garnis de sourcils menaçants, ses oreilles pendantes et ses cheveux roux appartenaient moins a notre belle race caucasienne qu’au genre des herbivores. Enfin l’absence complète des autres caractères de l’homme social rendait cette tête nue plus remarquable encore.

[…]

Il s’assit tranquillement sur le bord du chemin, tira de son sarrau quelques morceaux d’une mince et noire galette de sarrasin, repas national dont les tristes délices ne peuvent être comprises que des Bretons, et se mit à manger avec une indifférence stupide. Il faisait croire à une absence si complète de toute intelligence, que les officiers le comparèrent tour à tour, dans cette situation, à un des animaux qui broutaient les gras pâturages de la vallée, aux sauvages de l’Amérique ou à quelque naturel du cap de Bonne-Espérance.« 

Balzac, Les chouans, chap. 1

J’espère que le CRAB (Conseil Représentatif des Associations Bretonnes) compte agir contre cet immondice. Que cet auteur soit banni des établissements scolaires, ou du moins que toute nouvelle édition de ses œuvres comprenne un avertissement en 1ere page !

Trêve de plaisanterie facile [1]. Je suis loin d’être un apôtre de la relecture des œuvres du passé au travers de la grille raciale, mais il faut reconnaître qu’on lui trouve des applications inattendues.

 

[1] Signalons en passant qu’il existe semble-t-il  déjà des gens qui traquent sérieusement la bretonnophobie dans les œuvres de fictions (voir par exemple cet article de Ggauvain).