Progressistes et réactionnaires

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On sait que les progressistes et les réactionnaires se prennent mutuellement de haut : les premiers pointant l’idéalisation du passé au nom duquel les seconds jugent les tendances de l’époque ; les seconds accusant les premiers de naïveté voire de niaiserie panglossienne. Paradoxalement, chacun à sa manière peut penser que le temps joue en sa faveur. C’est évident dans le cas du progressiste pour qui rien n’arrête le progrès, pas même les déplorations et les vitupérations des réactionnaires. Mais le réactionnaire lui aussi peut compter sur le passage du temps : comme s ‘il n’y avait qu’à attendre que la prochaine « vague progressiste » reclasse les progressistes du jour en réactionnaire de demain ceci, comme si, l’âge venant, le progressiste était voué à être rattrapé par la nostalgie, quand bien même ce serait celle du vrai progressisme d’antan.  Cependant, ce que promet le passage du temps, selon ce type d’arguments ce n’est pas une victoire collective du camp de la réaction, seulement une multitude de victoires  individuelles et trop tardives sur les progressistes du jour.

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Le génial titre de l’autobiographie de Simone Signoret : La nostalgie n’est plus ce qu’elle était (que je n’est pas lue faut-il le préciser)  pourrait donner la formule d’une position méta-réactionnaire consistant à déplorer que les réactionnaires d’aujourd’hui ne soient pas à la hauteur de ceux d’antan ( Eric Zemmour n’est décidément pas Joseph de Maistre !). La formule symétrique d’un méta-progressisme pourrait être : l’espoir n’est pas encore ce qu’il doit être.

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La part de chacun

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Même quand nous sommes loin l’un de l’autre
Tout nous unit

Fais la part de l’écho
Celle du miroir
Celle de la chambre celle de la ville
Celle de chaque homme de chaque femme
Celle de la solitude
Et c’est toujours ta part

Et c’est toujours la mienne
Nous avons partagé
Mais ta part tu me l’as vouée
Et la mienne je te la voue

Paul Eluard, La rose publique

Au chant de l’alouette (4)

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Continuons le tour d’horizon des œuvres musicales dont le titre mentionne l’alouette.

Commençons par Can vei la lauzeta mover (Quand je vois l’alouette mouvoir en occitan) du fameux troubadour Bernard de Ventadour. Je vous en propose une interprétation par l’ensemble Alla Francesca, mais on en trouverez sans peine d’autres qui seront peut-être plus à votre goût.

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Enchaînons avec Жаворонок, (Schaworonok, L’alouette en russe) une pièce composée par Glinka sur des paroles de son ami le dramaturge Nestor Koukolnik (les paroles en russe et leur traduction en allemand sont disponibles ici). Je vous propose une interprétation avec Galina Vishnevskaya au chant.

Balakirev a réalisé un arrangement pour piano de cette pièce (ci-dessous dans une interprétation d’Evgeni Kissin).

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 Saviez-vous qu’en roumain alouette se dit « Ciocârlia »? Sans que ce soit particulièrement surprenant, en Roumanie aussi, l’alouette a donné son nom à une pièce du folklore local. La mélodie a semble-t-il gagné en célébrité après avoir été  arrangée pour violon par Angheluş Dinicu à l’occasion de l’exposition universelle de 1889 (à laquelle nous ne devons donc pas seulement la Tour Eiffel).

La mélodie a été reprise par Georges Enesco dans sa Première Rhapsodie roumaine.

Et si le singe avait fait l’homme à l’image de Dieu

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J’ai déjà témoigné à plusieurs reprise de mon goût pour les variations littéraires sur les textes sacrés. Après le making of de la création que nous proposait Heine dans ses Schöpfungslieder, découvrons celui de Sadegh Hedayât et sa manière originale de concevoir la relation Dieu/ homme/singe.

LÉTERNEL [s’adressant à son assistant Gabriel Pacha]— Maintenant, tire-moi le grand miroir jusqu’ici. Tu m’apporteras aussi la glaise que j’ai mouillée sur ce battant de porte.
(Gabriel Pacha va chercher le panneau, sur lequel on volt la forme d’Adam modelée dans la glaise. Léternel nettoie ses lunettes et regarde, stupéfait. Il éclate.)
LÉTERNEL — Dis donc, tu fourres ton nez dans mes affaires, maintenant ! Te serais-tu mis en tête de me faire concurrence ?
GABRIEL PACHA — Loin de moi cette pensée !
LÉTERNEL — Alors, qui donc a modelé cette terre a mon image ?
GABRIEL PACHA — Je n’en ai pas la moindre idée, Monsieur.
LÉTERNEL —  Dis-moi la vérité, coquin. Sinon, tu sais ce qui t’attend.
GABRIEL PACHA (se frappant le front) — Ah, j’y suis ! Hier, vous vous étiez endormi dans le fauteuil, et, lorsque je suis entre dans l’atelier, j’ai vu le singe qui vous imitait. Il avait saisi la truelle et se regardait dans la grande glace en tripotant la glaise. Quand il m’a vu, il a filé.
LÉTERNEL — Après tout, tant mieux ! C’est toujours ça de fait ! Mais il ne faudrait pas qu’il prenne l’habitude de me remplacer. Il va falloir que je lui déforme les mains, à ce singe. Maintenant, à l’ouvrage !
(Léternel s’assoit devant le panneau. Il frotte l’ébauche a la toile émeri et souffle de temps en temps pour faire partir la poussière.)
GABRIEL PACHA — Bienheureux singe ! II nous a facilité la tache.
LÉTERNEL (souriant) — Passe-moi le chalumeau.
(Léternel tire son mouchoir de soie, qu’il pose sur le visage d’Adam en marmottant une invocation. Gabriel Pacha lui tend le chalumeau. Léternel le saisit et souffle sur Adam, qui s’anime et ouvre les yeux. Les anges et les péris, accourus à la porte de l’atelier, poussent des acclamations. Léternel sourit et murmure fièrement : « Adam! » Le Père Adam se lève et se met à glapir.)
LÉTERNEL. — Adam, viens près de moi.
PÈRE ADAM (se tapant sur le ventre) — J’ai faim, j’ai faim.
LÉTERNEL — Viens te prosterner devant moi. On va d’abord te laver les mains et la figure et te peigner. Ensuite, je t’enverrai au paradis, où tu mangeras des tas de bonnes choses. Mais attention ! ne touche pas aux pommes. Sinon, ça n’ira plus du tout entre nous, et je te ferai chasser.

Sadegh Hedayât, La légende de la création
trad. G. lazard in L’homme qui tua son désir, Phébus 1998

Légitimations

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Dans la présentation de l’auteur, en quatrième de couverture de l’édition de poche du très recommandable Justice de Michael Sandel, l’éditeur juge utile d’apporter la précision suivante :

Son cours filmé, Justice with Michael Sandel, a récolté plus de 7 millions de vue sur Youtube.

A  ma dernière visite  le première cours avait même reçu plus de 8  millions de connexions. De manière assez prévisible le nombre de visites décroit au fil des leçons (il n’y en a plus que 300 000 à la onzième leçon).

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En bas de la page Wikipedia francophone consacrée à Sadegh Hedayât, il y a une palette « véganisme et végétarisme ». La personne qui a inséré cette « palette » n’a en revanche pas jugé bon d’inclure dans l’article des informations sur le véganisme de l’écrivain iranien. J’en suis réduit à spéculer sur le contenu d’ Ensan va hayvan (L’Homme et l’animal) un essai publié par Hedayât en 1924. On notera qu’à la différence du Wikipedia anglophone personne n’a encore jugé nécessaire de créer une palette « littérature persane ».

 

Volem rien foutre al païs

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J’ai trouvé une terre en trouvant des compagnons,
une terre mauvaise où c’est un privilège
de ne pas travailler en pensant à l’avenir.
Car rien que le travail ne suffit ni à moi ni aux miens ;
nous savons nous tuer à la tâche mais le rêve de mes pères,
le plus beau, fut toujours de vivre sans rien faire.
Nous sommes nés pour errer au hasard des collines,
sans femmes, et garder nos mains derrières le dos.

Cesare Pavese, Ancêtres, in Travailler fatigue

Au chant de l’alouette (3)

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Maintenant que nous connaissons par cœur Au chant de l’alouette, examinons quelques autres chansons dont le titre mentionne l’alouette.

La plus connue est évidemment la comptine Alouette, gentille alouette qui, si j’en crois Wikipedia, serait, elle aussi, une chanson canadienne-française.

Les lecteurs fidèles se souviennent peut être de La pieuse alouette dont j’avais posté une interprétation par Philippe Jarousski lorsque j’avais passé en revue des variantes d’Une jeune fillette.

Sautons du XVIIe au XXe et écoutons Alouette de Gilles Dreu. Je dois avouer que, bien qu’ayant déjà entendu cette chanson, j’ignorais l’existence de ce chanteur (n’ayant entendu cette chanson qu’à la radio j’étais persuadé que la voix de l’interprète était celle de Julien Clerc).

La chanson de Gilles Dreu reprend l’air de la Peregrinacion tirée de la Misa criolla d’Ariel Ramirez. L’air est, je crois, assez connu, et je suis bien certain de l’avoir entendu sur une compilation de musique d’Argentine, sans avoir pour autant fait le rapprochement avec Alouette.

Il vaut la peine de quitter le domaine francophone pour mentionner Skylark (Alouette) un standard du jazz dont on trouvera ci-dessous les paroles écrites par Johnny Mercer. Parmi les multiples versions existantes je vous propose celle qu’interprète le compositeur de la musique : Hoagy Carmichael.

Mais on pourra préférer l’interprétation d’Ella Fitzgerald …

… ou celle d’Aretha Franklin.

 

Skylark
Have you anything to say to me?
Won’t you tell me where my love can be?
Is there a meadow in the mist
Where someone’s waiting to be kissed?

Skylark
Have you seen a valley green with spring
Where my heart can go a-journeying
Over the shadows and the rain
To a blossom covered lane?

And in your lonely flight
Haven’t you heard the music of the night?
Wonderful music, faint as a will o’ the wisp
Crazy as a loon
Sad as a gypsy serenading the moon

Skylark
I don’t know if you can find these things
But my heart is riding on your wings
So if you see them anywhere
Won’t you lead me there

Skylark
I don’t know if you can find these things
But my heart is riding on your wings
So if you see them anywhere
Won’t you lead me there

Variation bengalie sur le principe de Perrichon

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Le principe de Perrichon énonce que nous préférons ceux à qui nous faisons du bien à ceux qui nous font du bien, sa transposition par Pavese consiste à soutenir que « ce n’est pas celui qui donne mais celui qui exige qui est aimé ».

Chârulatâ [1], un court roman de Rabindranath Tagore propose une belle illustration de l’analyse de Pavese. Le jeune Amal y exploite le besoin de donner de Chârulatâ la femme de son cousin que ce dernier délaisse pour s’occuper de son journal.

« Comme Chârulatâ avait le goût des études, les longues journées ne lui pesaient pas trop. Elle s’organisa de façon à pouvoir étudier. Le cousin de Bhupati, Amal, était en troisième année de licence. Chârulatâ fit appel à lui pour l’aider dans ses lec­tures. En échange de ce menu service, elle eut à supporter les nombreuses exigences du jeune homme. Il réclamait de l’argent pour aller au res­taurant ou pour acheter des livres de littérature anglaise. Il invitait ses amis, et la responsabilité du repas incombait à Châru comme une dette due au gourou. Bhupati ne demandait rien à son épouse, mais le jeune homme, lui, ne mettait aucune limite à ses exigences. Parfois, Chârulatâ faisait mine de se fâcher et de se révolter. Mais il lui devint vite essentiel d’être utile à quelqu’un et d’avoir à subir tous les petits tracas que génère l’affection. »

Rabindranath Tagore, Chârulatâ
ed. Zulma, trad. F. Bhattacharya, p. 13

[1] Le véritable titre du roman est Nashta nir [Le Nid gâché] mais de même que Do android dream of electic ship a été publié sous le titre Blade runner après l’adaptation de Ridley Scott,  Nashta nir a été publié (du moins en France) sous le nom de Chârulatâ suite à l’adaptation qu’en a donné Satyajit Ray. Il se trouve d’ailleurs que l’aspect du roman que j’évoque ici n’est pas repris dans l’adaptation de Ray, ce qui méritera d’être évoqué dans un autre article.