Solitude en altitude

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Ao triunfo maior, avante pois!
O meu destino é outro – é alto e é raro.
Unicamente custa muito caro:
A tristeza de nunca sermos dois…

Mário de Sá-Carneiro, Partida

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Vers le triomphe majeur, en avant toutes!
Mon destin est autre – il est haut et rare.
Il coûte seulement très cher :
La tristesse de ne jamais être deux …

Mário de Sá-Carneiro, Partance
trad. Michel Chandeigne, Dominique Touati
Minos La différence 2007

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Ce cardinal, quel grand homme !

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« Considérées en tant qu’États, la France et l’Allemagne renfermaient l’une et l’autre les deux mêmes principes de dissolution ; dans le premier cas, Richelieu détruisit entièrement ces principes, élevant ainsi son pays au rang des plus grandes puissances ; dans le second cas, il leur donna toute leur force, ruinant l’existence de l’Allemagne en tant qu’État. Il porta à leur pleine maturité les principes internes sur lesquels ces deux pays étaient fondés : ces principes étaient la monarchie pour la France et, pour l’Allemagne, la formation d’une multitude d’États autonomes. Mais l’une et l’autre devaient encore lutter contre le principe opposé ; Richelieu réussit à installer solidement les deux pays dans leurs systèmes antagonistes.

Deux éléments empêchaient la France de devenir un État unifié sous la forme d’une monarchie : d’une part les grands, d’autre part les huguenots; les uns et les autres menèrent des guerres contre les rois.

Les grands qui comptaient dans leurs rangs les membres mêmes de la famille royale intriguèrent et s’armèrent contre le Premier ministre. Certes, la souveraineté du monarque était depuis longtemps sacrée et à l’abri de toutes contestations ; aussi les grands ne conduisirent-ils pas leurs armées au combat pour réclamer une part de souveraineté, mais pour être les premiers sujets du monarque, en tant que ministres, gouverneurs des provinces, etc. Les services que Richelieu rendit en soumettant les grands au ministère c’est-à-dire à l’émanation directe du pouvoir d’État, peuvent passer pour un effet de l’ambition aux yeux d’un observateur superficiel. La perte de ceux qui furent ses ennemis paraît avoir été un sacrifice fait à son ambition ; au milieu de leurs révoltes et de leurs complots, ces gens protestaient avec la plus grande sincérité de leur innocence et de leur dévouement envers leur souverain et ne considéraient pas comme un crime politique ou de droit commun leur rébellion armée contre le Premier ministre. S’ils succombèrent, la personne de Richelieu n’en fut pas la cause, mais son génie, qui sut attacher sa personne au principe nécessaire de l’unité politique et mettre les charges publiques sous la dépendance de l’État. C’est en cela que consiste le génie politique : un individu s’identifiant à un principe ; dans ces conditions, il ne peut que remporter la victoire. Le service que Richelieu rendit, comme ministre, en donnant une unité au pouvoir exécutif, est de loin supérieur au mérite qui consiste à agrandir son pays d’une province même à le sortir d’une difficulté.

Les huguenots représentaient la seconde menace pour l’État, mais Richelieu les écrasa en tant  que parti politique ; car il ne faut pas voir son comportement envers eux sous l’angle d’une persécution de la liberté de conscience. Ces gens avaient leurs propres armées, des villes fortes, des alliances avec des pays étrangers, etc., et formaient ainsi une sorte d’État souverain ; c’est contre eux que les grands avaient formé la Ligue, qui avait mis l’État français au bord de l’abîme. Les deux partis opposés, véritable fanatisme en armes, se plaçaient au-dessus de l’État. En ruinant l’État des huguenots, Richelieu ruina, du même coup, la justification de la Ligue et mit fin à l’insubordination des grands, qui en était le dernier vestige, devenu sans raison ni principe. Tout en détruisant leur État, il conserva aux huguenots, sur un pied d’égalité avec les catholiques, leur liberté de conscience, leurs églises, leurs offices religieux, leurs droits civils et politiques. Sa logique d’homme d’État lui fit concevoir et utiliser la tolérance. »

 Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, La Constitution de l’Allemagne,
Irvéa, Champ Libre, trad. Jacob, 1977, p. 112-113

peut-on considérer le détournement de fonds public comme un des Beaux-arts ?

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« Quand l’esthète se réjouit du geste de celui qui vole cinq millions dans les caisses de l’État et déclare publiquement que l’amusement que ce scandale procure à « quelques jouisseurs » a plus de valeur que le préjudice financier, il faut lui dire ceci : si le geste à l’origine de cet amusement est une œuvre d’art, alors nous sommes grands seigneurs et peu nous chaut le million en plus ou en moins  que l’État a perdu. Mais si cela fait la une d’un journal, alors notre sens social se réveille et nous ne sommes pas prêts à donner ne serait-ce que cinq petites pièces pour cette farce. Si une banqueroute d’État devient une œuvre d’art, alors le monde entier fait une affaire. Dans l’autre cas, nous le sentons dans notre économie domestique et condamnons l’esthétique populaire qui excuse les voleurs sans dédommager les volés. »

Karl Kraus, Pro domo et mundo

Ethnocentrismes

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Il n’est guère d’élèves de terminale qui échappent à ce célèbre passage de Race et histoire où Lévi-Strauss met en lumière les paradoxes qui résultent de l’universalité de l’ethnocentrisme :

« Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel … »

Il n’est pas sûr que parler de « commissions d’enquête [envoyées] pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme » rende compte adéquatement de la Controverse de Valladolid (la vraie, pas la pièce de Jean-claude Carrière). Quant aux intéressantes expériences menées par les indiens j’ignore quelles sont les sources à ce sujet.

Aux collègues qui voudraient renouveler leurs exemples pour illustrer l’idée d’une symétrie des ethnocentrismes, je recommande cette anecdote, aussi baroque mais moins tragique que celle de Levi-Strauss, que rapporte Marshall Sahlins :

« En septembre 1793, le lord et vicomte George Macartney, l’envoyé du souverain barbare de l’océan de l’Ouest, George III, était reçu à la cour chinoise pour payer tribut à l’Empereur Céleste et être « amené à la civilisation par la vertu impériale. De son point de vue, il se considérait plutôt comme ambassadeur plénipotentiaire et extraordinaire de sa Majesté britannique, chargé d’établir des relations diplomatiques avec la Chine en vue d’une libéralisation du commerce avec Canton. Il avait aussi pour tâche d’ouvrir de nouveaux marchés pour les produits de l’industrie britannique, dont il apportait quelques magnifiques exemples, cadeaux pour l’empereur Ch’ien-lung à l’occasion de son quatre-vingt-troisième anniversaire. Quoi qu’il en soit, en septembre 1793, donc, Macartney recevait la réponse impériale au message de son roi. Adressé à un seigneur vassal, cet édit célèbre était ainsi rédigé :

« Nous, par la Grâce du Ciel, Empereur, enjoignons le Roi d’Angleterre à prendre note de cet arrêt.

Bien que votre pays, O Roi, soit situé dans les océans lointains, vous avez, inclinant votre cœur vers la civilisation, respectueusement envoyé un émissaire nous présenter votre message officiel, et traversant les mers il est venu à notre cour pour se prosterner, apporter ses félicitations à l’occasion de l’anniversaire impérial, et offrir en gage de sincérité des produits de votre pays.

Nous avons lu attentivement le texte de votre message et sa formulation exprime votre ferveur. On peut y voir que votre humilité et votre soumission sont bien réelles […]

L’Empire Céleste, qui gouverne tout à l’intérieur des quatre mers [ le monde], ne se préoccupe que de mener à bien les affaires du Gouvernement et n’accorde pas de valeur aux choses rares et précieuses [ En fait, la vertu et le pouvoir de la Dynastie Céleste ont pénétré au loin d’innombrables royaumes, qui sont venus rendre hommage et, ainsi, toutes sortes de choses précieuses venues « de l’autre côté de la montagne et de la mer » ont été rassemblées ici, que le chef de votre délégation et les autres ont vues par eux-mêmes. Néanmoins, nous n’avons jamais accordé la moindre valeur aux articles ingénieux, ni n’avons le moindre besoin des produits de l’industrie de votre pays. »

Il a été dit de cet édit de Ch’ien-lung (et par nul autre que Bertrand Russell) que la Chine demeurerait incomprise tant que ce document n’aurait pas cessé de paraître absurde.  […]

Les tributs dont devaient s’acquitter les barbares se composaient obligatoirement de produits remarquables de leur pays. Donc, à certains égards symboliques, plus ils étaient bizarres, mieux c’était : ils n’en étaient que plus aptes à signifier tout à la fois la capacité englobante de la vertu impériale, son aptitude à embrasser une diversité universelle et la faculté de l’Empereur d’ordonner les fluctuations du monde au-delà des bornes chinoises, en en contrôlant les monstres et les merveilles. […]

Les tributs des barbares étaient surtout rendus au solstice d’hiver et pour l’anniversaire de l’Empereur ; ils étaient, de ce fait, liés aux renaissances du monde et assuraient aux tributaires les bénéfices matériels de l’intercession du Souverain auprès du Ciel. Les présents de valeur, offerts par l’Empereur à l’émissaire du tribut, étaient aussi des gages de prospérité, prouvant que le Fils du Ciel savait « chérir les hommes du lointain ». Le commerce était partie intégrante de cet ensemble de représentations : officiellement considéré, […] comme une « faveur » accordée aux barbares en tant que « moyen nécessaire pour qu’ils puissent avoir part à la libéralité de la Chine ». Dans un tel contexte, l’intention de lord Macartney de libéraliser les échanges en offrant des cadeaux d’anniversaire à l’Empereur n’était donc pas incompréhensible aux Chinois, du moins menait-elle à un malentendu productif. En effet, les conceptions chinoises du commerce n’impliquaient aucun désintérêt pour celui-ci, pas plus qu’elles n’empêchaient ses usages fonctionnels dans le domaine politique ou financier. Au cours de la longue histoire des frontières chinoises, plus notoirement au nord, le commerce servit souvent d’instrument à la politique — qu’il fût encouragé dans le cadre d’une politique extérieure expansionniste, ou seulement toléré pour tenter de neutraliser une menace barbare.

[…] Je me contenterai d’évoquer ici, à titre d’exemple, le refus du lord de faire le ko-teou, la triple prosternation devant l’Empereur, incident peut-être déjà trop glosé par les orientalistes. Remarquons seulement que Macartney, insistant pour que l’on fasse la distinction entre les respects présentés par un « grand souverain indépendant » comme le sien et les hommages rendus par les princes tributaires, proposa d’en passer par le ko-teou à la condition qu’un fonctionnaire chinois d’égal rang se prosternât de même devant le portrait de George III. Cette proposition, commentaient les documents de la Cour impériale, « dénotait l’ignorance ». Soulignons encore le désir obstiné de Macartney d’en arriver aux choses sérieuses, à la négociation proprement dite, après que l’ambassade eut été reçue cérémonieusement par l’Empereur et les cadeaux échangés. Ce souhait ne fut jamais satisfait, puisque, en ce qui concernait les Chinois, les choses sérieuses étaient déjà accomplies — les cérémonies étaient les choses sérieuses. […]

Pourtant, lord Macartney savait bien que les banderoles flottant au-dessus des jonques chinoises qui l’amenaient vers Pékin annonçaient « l’Ambassadeur anglais apportant son tribut à l’Empereur de Chine ». Il le savait, mais il choisit diplomatiquement de ne n’en pas faire cas, privilégiant tactiquement le langage des marchandises, persuadé d’y trouver la plus efficace des contre-argumentations. Pour les Anglais, les prétendus tributs étaient « des échantillons de la meilleure production britannique, et les toutes dernières inventions ajoutant à la commodité et au confort de la vie sociale », soigneusement sélectionnés dans « le double but de satisfaire ceux à qui ils seraient remis, et de susciter une demande plus générale d’achat d’articles similaires ». De telle sorte que, dans les différents incidents où la distinction était explicitement faite entre les « présents » (tels que les appelaient les Britanniques) et les « tributs » (comme les nommaient les Chinois), bien malin qui aurait pu deviner ce que pensaient vraiment les roués Occidentaux. Leurs « présents » étaient réellement des échantillons de leurs marchandises ; mais, au-delà, ils étaient des exemples d’ingéniosité industrielle, destinés à signifier la « supériorité » de la civilisation britannique et la majesté de George III. Comprenant des instruments d’expérimentation scientifique, un globe terrestre avec les itinéraires des découvertes du capitaine Cook, de majestueux carrosses et des lames d’épée capables de transpercer le fer sans perdre leur tranchant, ces présents, comme le disait sir George Staunton, avaient été soigneusement choisis pour « signifier » le progrès de la science occidentale et « en transmettre l’information » à l’Empereur. […] Pour les Britanniques enfin, leurs présents étaient les signes évidents d’une logique industrielle du concret les signes de leur prééminence. Ils étaient supposés communiquer l’ensemble d’une culture, politique, intellectuelle et morale. Mais si quelqu’un s’avisa un jour d’apporter de l’eau à la rivière, ce furent bien les Britanniques apportant aux Chinois l’annonce de la civilisation.

Dans son journal, Macartney s’indigne à plusieurs reprises de l’indifférence des mandarins. Mais, de leur point de vue, si les « présents » étaient vraiment des « tributs » exprimant le désir sincère des barbares de s’ouvrir à civilisation, ils ne pouvaient évidemment pas être supérieurs aux productions chinoises. Au mieux, ils étaient qu’ils devaient être : des produits exotiques rares et étranges, provenant d’un monde extérieur où les catégories étaient brouillées, indistinctes inversées et confuses. […]

Dans un très beau texte, écrit près d’un demi-siècle plus tard, le sinologue anglais Thomas Meadows explique que le peuple chinois, devant la merveille technique qu’était un bateau anglais, ne saisissait tout simplement pas le message qui lui était délivré : que le pays qui l’avait produit « devait » être habité par une population riche et dynamique, « libre de jouir des fruits de son travail », qu’il « devait » avoir un gouvernement puissant et de bonnes lois « et être parvenu, toutes choses étant considérées, à un haut degré de civilisation ». Les Chinois concéderont, ajoute-t-il, que les Anglais peuvent faire des choses extraordinaires, mais ni plus ni moins que les éléphants et les autres bêtes sauvages. De fait, Dinwiddie, à l’époque, rapportait précisément ce genre de réaction et soulignait lui-même l’incapacité chinoise à comprendre la théorie indigène occidentale selon laquelle il existerait une relation systématique entre technologie et civilisation:

Leurs préjugés sont irréductibles Demandez-leur si les inventeurs et les fabriquants de machines aussi curieuses et élégantes ne sont pas des hommes de savoir et des personnes supérieures. Ils vous répondront : « Ce sont certes de curieux objets, mais à quoi servent-ils ? Les Européens manient-ils l’art du Gouvernement de façon aussi raffinée ? ».

Tout cela contribue à expliquer pourquoi lord Macartney échoua à susciter, chez les Chinois, une demande massive de produits britanniques — pourquoi, par exemple, il ne parvint pas à leur faire jeter leurs baguettes, comme il était persuadé qu’ils le feraient après qu’il leur aurait démontré la « commodité » des couteaux, fourchettes et cuillères de Scheffield.

Marshall SAHLINS, La découverte du vrai sauvage, Gallimard 2007, p. 214 – 228

 

Aux Parques

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An die Parzen

Nur Einen Sommer gönnt, ihr Gewaltigen!
    Und einen Herbst zu reifem Gesange mir,
        Daß williger mein Herz, vom süßen
            Spiele gesättiget, dann mir sterbe.

Die Seele, der im Leben ihr göttlich Recht
    Nicht ward, sie ruht auch drunten im Orkus nicht;
        Doch ist mir einst das Heilge, das am
            Herzen mir liegt, das Gedicht, gelungen,

Willkommen dann, o Stille der Schattenwelt!
    Zufrieden bin ich, wenn auch mein Saitenspiel
        Mich nicht hinab geleitet; Einmal
            Lebt ich, wie Götter, und mehr bedarfs nicht.

Hölderlin

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Aux Parques

Rien qu’un été me soit donné, ô vous puissantes!
Et un automne, où murisse mon chant,
Pour que de meilleur gré mon cœur, rassasié
Du jeu exquis, accepte alors de mourir.

L’âme qui dans la vie, au divin n’a point eu
Sa part, non plus ne se repose dans l’Orcus ;
Mais qu’un jour il me soit donné de réussir
Ce qui me tient à cœur, l’œuvre sacrée de poésie :

O! bienvenu, alors, le silence des ombres !
Je serai satisfait, et même si ma lyre
Ne m’accompagne point là-bas, une fois donc
J’aurai vécu comme les dieux, et il n’en faut pas plus.

traduction Armel Guern

Généalogie de l’homme loup

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« Depuis plus de deux mille ans, ceux qu’on appelle les «Occidentaux » ont toujours été hantés par le spectre de leur nature : à moins de la soumettre à quelque gouvernement, la résurgence de cette nature humaine cupide et violente livrerait la société à l’anarchie. La théorie politique de l’animal sans foi ni loi a souvent pris deux partis opposés : ou bien la hiérarchie, ou bien l’égalité ; ou bien l’autorité monarchique, ou bien l’équilibre républicain; ou bien un système de domination idéalement capable de mettre un frein à l’égoïsme naturel des hommes grâce à l’action d’un pouvoir extérieur, ou bien un système auto-régulé ou le partage égal des pouvoirs et leur libre exercice parviendraient à concilier les intérêts particuliers avec l’intérêt commun. Au-delà du politique nous trouvons là un système métaphysique totalisant qui décrit un ordre naturel des choses : on retrouve en effet une même structure anarchique originaire entre des éléments qu’on ordonne soit à l’aide d’une hiérarchie, soit par l’égalité ; ce système vaut aussi bien pour l’organisation de l’univers, que pour celle de la cité, et intervient même dans la conception de la santé du corps humain. Il s’agit d’une métaphysique propre à l’Occident car la distinction entre nature et culture qu’elle suppose définit une tradition qui nous est propre, nous démarquant de tous les peuples qui considèrent que les bêtes sont au fond des êtres humains, et non que les humains sont au fond des bêtes. Pour ces derniers, il n’est pas de « nature animale » que nous devrions maîtriser. Et ils ont raison car l’espèce humaine telle que nous la connaissons, l’homo sapiens, est née il y a relativement peu de temps dans une histoire culturelle de l’homme beaucoup plus ancienne. La paléontologie en témoigne : nous sommes, nous aussi, des animaux de culture ; notre patrimoine biologique est déterminé par notre pouvoir symbolique. Notre esclavage involontaire aux penchants animaux  est une illusion ancrée dans la culture.

Je m’inscris en faux contre le déterminisme génétique, si en vogue aux Etats-Unis aujourd’hui, et qui prétend expliquer la culture par une disposition innée de l’homme à rechercher son intérêt personnel dans un milieu compétitif. Cette idée est soutenue par les « sciences économiques » qui considèrent que les individus ne cherchent qu’à assouvir leurs désirs par un « choix rationnel », sans parler des sciences du même acabit, et pourtant si populaires, comme la psychologie évolutionniste et la sociobiologie qui font du « gène égoïste »[1] le concept fourre-tout de la science sociale. Mais, comme Oscar Wilde le disait à propos des professeurs, l’ignorance est le fruit d’une longue étude. Oubliant l’histoire et la diversité des cultures, ces fanatiques de l’égoïsme évolutionniste ne remarquent même pas que derrière ce qu’ils appellent la nature humaine se cache la figure du bourgeois. A moins qu’ils ne célèbrent leur ethnocentrisme en prenant nos us et coutumes pour des preuves de leurs théories du comportement humain. Pour ces sciences là, l’espèce c’est moi.

Prétendre que la méchanceté innée de l’homme est propre à la pensée occidentale […] Cette affirmation doit être nuancée. On pourrait tout aussi bien trouver des idées similaires dans d’autres systèmes étatiques qui aspirent à contrôler leurs populations, par exemple dans la pensée confucéenne où l’hypothèse selon laquelle l’homme est bon par nature (Mencius) ou capable par nature de faire le bien (Confucius) côtoie l’hypothèse inverse, celle de la méchanceté naturelle de l’homme (Hsün Tzu). Et pourtant, je pense que de toutes les traditions, pensée chinoise incluse, la tradition occidentale est celle qui méprise le plus l’humanité et la misérable cupidité originelle de notre nature, en soutenant que la nature s’oppose à la culture.

Cependant, nous n’avons pas toujours été si certains de notre corruption. Il y a d’autres façons de considérer l’humain, par exemple à travers nos relations de parenté, et certaines théories philosophiques en ont fait état. »

Marshall Sahlins, La nature humaine, une illusion occidentale
trad. Olivier Renaut, Editions de l’éclat 2009, p. 7-9

[1] Olivier Renaut traduisait ici « selfish gene » par « gène de l’égoïsme » ce qui est à mon avis une erreur, Sahlins faisant évidemment ici référence à l’ouvrage publié par Dawkins en 1976. L’expression « gène égoïste » n’équivaut nullement à l’expression « gène de l’égoïsme » puisque la théorie du gène égoïste explique notamment que les gènes peuvent se reproduire au détriment de l’organisme.

Le loup ou l’agneau

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« Nombreux sont ceux qui croient que les hommes sont des moutons ; d’autres en revanche pensent que ce sont des loups. D’un côté comme de l’autre, les arguments qui peuvent être invoqués à l’appui de ces thèses ne manquent pas de solidité. A ceux qui soutiennent que les hommes sont des moutons, il suffit, pour prouver la vérité de ce qu’ils avancent, de relever que l’être humain se laisse aisément persuader d’agir comme on le lui dit, même si cela lui est préjudiciable; qu’il a toujours obéi à ses chefs lorsque ceux-ci l’ont entrainé dans des guerres qui ne lui ont attiré que des dévastations; qu’il est prêt à avaler n’importe quoi, même les pires absurdités, pourvu qu’on les lui présente avec suffisamment de fermeté et qu’elles aient la caution du pouvoir — depuis les discours sévères et comminatoires des prêtres et des rois jusqu’aux propos onctueux de conseillers plus ou moins occultes. Il semble que les hommes ne soient, dans leur grande majorité, que des enfants à demi conscients et hautement influençables, disposés à abdiquer toute volonté devant quiconque leur parle sur un ton assez doux, ou au contraire assez menaçant, pour les prévenir en sa faveur. En vérité, l’individu dont les convictions sont suffisamment fortes pour résister à l’opposition de la foule constitue l’exception plutôt que la règle, à tel point qu’il est souvent l’objet d’une vive admiration bien des générations plus tard, même si la plupart du temps ses contemporains le tournent en dérision. C’est sur l’hypothèse de la crédulité et de la passivité de l’être humain que les Grands Inquisiteurs et les dictateurs ont fondé leurs systèmes de gouvernement. Bien plus, l’idée même que les hommes sont des moutons et ont par conséquent besoin de chefs pour prendre les décisions à leur place a souvent suscité chez ces derniers la conviction sincère qu’ils s’acquittaient d’une obligation morale — aussi tragique pût-elle être — dans la mesure où ils donnaient à l’humanité ce qu’elle leur demandait : à savoir des chefs capables de la décharger du fardeau de la responsabilité et de la liberté. Toutefois, s’il est vrai que la plupart des hommes se sont montrés jusqu’ici des moutons, comment se fait-il que leur existence soit si différente de celle de ces animaux ? Leur histoire a été écrite dans le sang ; c’est une histoire faite de violences et de luttes perpétuelles, au cours de laquelle on s’est presque invariablement servi de la force pour fléchir leur volonté. Est-ce Talaat Pacha à lui seul qui a exterminé des millions d’Arméniens ? Est-ce Hitler à lui seul qui a assassiné des millions de Juifs ? Est-ce Staline à lui seul qui a massacré des millions d’ennemis politiques ? Non, ces trois individus n’agissaient pas seuls ; ils avaient à leur disposition des milliers d’hommes qui tuaient pour eux et torturaient pour eux, et pour qui ce n’était pas seulement un choix effectué de plein gré mais, bien plus, une source de plaisir. L’être humain ne fait-il pas preuve à tout instant d’une férocité inouïe à l’égard de son semblable ? — que l’on songe seulement aux guerres sans merci, aux meurtres et aux viols, à l’exploitation impitoyable des faibles par les forts, ou encore à l’indifférence qui pousse tant de gens à se boucher les oreilles et à s’endurcir le cœur devant les gémissements de souffrance des êtres qui pleurent sous la torture. Tels sont les faits qui ont conduit des penseurs comme Hobbes à la conclusion que l’homme est un loup pour l’homme (homo homini lupus) et qui incitent aujourd’hui beaucoup d’entre nous à tenir pour établi que l’être humain est par nature une créature vicieuse et destructrice, en un mot un tueur que seule la peur qu’il ressent devant des tueurs plus puissants que lui est susceptible de détourner de son passe-temps favori. Et pourtant les arguments invoqués d’un côté comme de l’autre nous laissent perplexes. Il est vrai que chacun de nous peut se trouver à connaître personnellement des tueurs virtuels ou déclarés ou encore des sadiques aussi cruels que l’ont été Staline ou Hitler ; néanmoins, en règle générale les individus de ce genre constituent une exception. Faudrait-il donc supposer que vous et moi, autrement dit le commun des mortels, nous sommes des loups déguisés en brebis et que notre « vraie nature » se révélera au grand jour dès que nous nous serons débarrassés des inhibitions qui nous ont jusqu’à maintenant retenus de nous comporter comme des bêtes ? Bien que cette hypothèse soit difficile à réfuter, elle n’en est pas pour autant entièrement convaincante. Nous avons, dans la vie de tous les jours, de nombreuses occasions de nous montrer cruels et sadiques sans avoir de représailles à craindre ; cependant beaucoup d’entre nous n’en font rien ; en fait, nombreux sont même ceux en qui le spectacle de la cruauté et du sadisme soulève une certaine répulsion. Dans ces conditions, n’est-il pas possible d’interpréter d’une autre manière, peut-être plus satisfaisante, la contradiction déconcertante avec laquelle nous sommes aux prises ? La réponse la plus simple ne serait-elle pas que l’humanité est composée d’une minorité de loups et d’une majorité de moutons vivant côte à côte ? Les loups ont soif de meurtre, les moutons soif de soumission. Aussi les loups poussent-ils les moutons à tuer, à massacrer, à étrangler et ceux-ci s’exécutent, non parce qu’ils y prennent plaisir, mais parce qu’ils ne demandent qu’à être dirigés; du reste, les tueurs sont même obligés d’inventer des histoires sur la noblesse de leur cause, sur la liberté menacée qu’il faut défendre, sur les enfants exterminés, les femmes violées ou l’honneur bafoué qui réclament vengeance, pour obtenir des moutons qu’ils se comportent, dans leur grande majorité, comme des loups. Cette solution a le mérite de la vraisemblance mais elle n’en soulève pas moins bon nombre de questions, ne serait-ce que parce qu’elle implique qu’il existe pour ainsi dire deux races humaines — celle des loups et celle des moutons. En outre, même si l’on tient compte du fait que la violence est présentée aux moutons comme un devoir sacré, comment se fait-il qu’il soit si facile de les persuader d’agir comme des loups s’il s’agit là d’un comportement contraire à leur nature ? Il n’est pas impossible que notre hypothèse concernant les loups et les moutons soit indéfendable ; peut-être est-il vrai après tout que ce sont les loups qui incarnent la caractéristique essentielle de la nature humaine, sous une forme simplement plus franche que la majorité des gens. A moins tout compte fait que l’alternative dans son ensemble ne soit erronée et que l’homme soit à la fois un loup et un mouton — ou encore qu’il ne soit ni l’un ni l’autre. »

Erich FROMM, Le cœur de l’homme – sa propension au bien et au mal