Anticipation de la réception

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Ktoś, kiedyś

Po pracowitej nocy lub — wszystko jedno — orgii
ktoś kiedyś zostanie obudzony dzwonkiem
do drzwi. Ze stopami ciężkimi
jak gdyby brodził w wodzie
odbierze przesyłkę za dużą,
aby zmieściła się w skrzynce.
Wierzę, że skrzynki i dzwonki
przetrwają. Na przykład « Antologia
polskiej poezji rytmicznej »,
coś koło tysiąca stron.
I przyrządzając, zależnie od majętności,
pot-pourri z frutti di mare albo grochówkę z proszku
otworzy książkę przypadkiem
akurat na moim wierszu (przypadek to mój jedyny
sprzymierzeniec w niepewnej krainie przyszłości).
Pięć sekund zamyślenia i słabość w ręce kręcącej
łyżką młynki w naczyniu, o ile słabość przetrwa.
« Czytelnik », mój jedyny. I to będzie jedyny
całej tej pisaniny, mówiąc wulgarnie, sens.

Jacek Podsiadło

*

Un jour, quelqu’un

Après une nuit de travail, ou d’orgie, c’est tout un,
un jour quelqu’un sera réveillé par la sonnette
à la porte. Avec des jambes lourdes
comme s’il marchait dans l’eau
il prendra le colis trop gros pour la boite à lettres.
J’ai confiance : les boites et les sonnettes survivront. Par exemple
« Anthologie de la poésie rythmique polonaise »,
quelque chose de l’ordre de mille pages.
Alors, tout en préparant, au gré de sa richesse,
un pot-pourri de frutti di mare, ou bien une soupe de pois en sachet
il ouvrira le livre au hasard
justement sur mon poème (le hasard est mon unique allié
dans la contrée incertaine du futur).
Cinq secondes pensives et une faiblesse dans la main
qui touille avec la cuillère dans le récipient, si la faiblesse persiste.
Mon unique « lecteur ». Et ce sera l’unique
Sens de tout mon gribouillage, pour parler vulgaire.

trad.Jacques Burko
in 3 poètes polonais, Editions du murmure, 2009

Riante

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Ein Weib.

Sie hatten sich beide so herzlich lieb,
Spitzbübin war sie, er war ein Dieb.
Wenn er Schelmenstreiche machte,
Sie warf sich auf’s Bett und lachte.

Der Tag verging in Freud und Lust,
Des Nachts lag sie an seiner Brust.
Als man in’s Gefängniß ihn brachte,
Sie stand am Fenster und lachte.

Er ließ ihr sagen: O komm zu mir,
Ich sehne mich so sehr nach dir,
Ich rufe nach dir, ich schmachte –
Sie schüttelt’ das Haupt und lachte.

Um sechse des Morgens ward er gehenkt,
Um sieben ward er in’s Grab gesenkt;
Sie aber schon um achte
Trank rothen Wein und lachte.

Heinrich Heine, Neue Gedichte, Romanzen

*

UNE FEMME

Ils s’aimaient tous les deux d’amour tendre,
Elle était une friponne et lui mauvais garçon.
Quand il faisait ses mauvais coups,
Elle se jetait sur le lit en riant.

La journée n’était faite que de joie, de plaisir,
La nuit elle se serrait contre lui.
Quand on vint le chercher pour le mettre en prison
Elle resta à la fenêtre en riant.

Il lui fit dire : ô viens me voir,
Je me languis si fort de toi,
Je t’appelle et je souffre –
Elle fit non de la tête en riant.

À six heures du matin on le pendit,
À sept heures on le mit dans la tombe ;
Mais elle à huit heures déjà
Buvait du vin rouge en riant.

trad. Anne-Sophie Arstrup et Jean Guégan

Tantôt enlacés …

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… tantôt défoncés, les habitants de la maison bleue

Je ne connaissais jusqu’à présent que la version « enlacés » du deuxième vers du deuxième couplet de San Francisco, et je viens juste de découvrir cette amusante variante textuelle (attestée également sur cette version d’un concert de 1973). Un temps je me suis dit que la version « défoncés » était peut être la version originale, que l’auteur et interprète aurait modifiée pour faciliter sa transition de « chanteur baba-cool » à « chanteur pour veillée scoute ». Mais cette supposition est infirmée par la découverte d’une version « enlacés » de 1972. L’article de Wikipedia consacré à cette chanson ne m’a rien appris sur ces variantes mais il m’a permis  de prendre connaissance de l’épisode de la redécouverte de la Maison Bleue (avec coup de peinture et plaque commémorative payée pour le consulat à la clé) qui m’avait échappé.

Et pendant qu’on y est, si on se allait voir ce qu’est une kéna ! Eh bien, il s’agit d’une flute andine dont voici une démonstration.

Enivré par le parfum du patchouli j’ai décidé de poursuivre l’éclaircissement des arcanes des chansons de Maxime Le Forestier et de me renseigner sur les sauvagines dans lesquelles se donne la brune de L’éducation sentimentale.

Je m’étais toujours imaginé qu’il s’agissait de fleurs des prés ou des bois. Las, le CNRTL me  propose les définitions suivantes :

A. – CHASSE, adj et subst.
1. Adj. Propre aux oiseaux de mer, d’étang, de marais. J’aspire l’odeur sauvagine du large (Arnoux,Abisag,1919, p. 291).On dit que le gibier d’eau a un goût sauvagin (Duchartre1973).
2. Subst. fém. Gibier d’eau douce ou salée, sédentaire ou migrateur. Chasse à la sauvagine. La sauvagine a, par les nuits d’hiver, aux bords des fleuves gelés, de ces étranges piaulements (Lorrain,Sens. et souv.,1895, p. 184).On l’avait baptisé Sarcelotte (…) à cause d’un flair particulier à ce chasseur de sauvagine, des colverts et des sarcelles qui hantent les roseaux des étangs (Genevoix,Raboliot,1925, p. 24).
3. Subst. masc. ou fém. Odeur, goût caractéristique de ce gibier. Le canard sent le sauvagin. [La chair des buffles] parfaitement semblable à celle du bœuf, en diffère cependant par l’odeur qui, dans le buffle, tient un peu de la sauvagine (Freycinet,Voy. terres austr.,1815, p. 334).Il sentait la sauvagine, la fumée, l’écorce (Pourrat,Gaspard,1931, p. 206).
B. − COMM., subst. fém. [Nom collectif donné aux pelleteries communes et non apprêtées qui proviennent des animaux sauvages que l’on trouve en France] Il a étendu peu à peu son commerce, joignant (…) les peaux de lapin et d’agneau à la « sauvagine », c’est-à-dire aux fourrures de renard et de fouine, aux dépouilles de sanglier ou de blaireau (Pesquidoux,Chez nous,1923, p. 219).En 1969, à la « Foire à la sauvagine de Toulouse », les peaux les plus recherchées étaient celles de la martre et du renard (Duchartre1973).

S’initier à l’amour physique parmi les fientes de canard me semblant assez peu romantique, j’en déduis que le sens pertinent doit être le B et que l’auteur aimerait donc faire l’amour sur des peaux de blaireaux.

Isotope

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Isotope

Les paroles te circonscrivent.
Sans paroles je ne peux te saisir.
Je voudrais t’ouvrir comme un bahut,
mais le bahut ouvert ce n’est plus toi.

Mes pensées mordent en toi à belles dents,
le goût sucré de la poire est comme de la résine, comme une blessure.
Croquer jusqu’au trognon – ah,
te voilà étrangère dans l’empreinte que laisse mes dents.

Lire sur tout ce que tu touches l’effet que tu produis,
identifier mes impulsions, les ayant traversées,
à une expression qui vient de loin, presque des étoiles.
Moi, je suis déjà transformé de t’avoir touchée.

Aimer en toi ce que je n’ai jamais vu, jamais goûté,
que j’aimerais changer tout ça,
jusqu à ce que nous nous irradions l’un l’autre
au cours d’une même et bonne période.

Oskar pastior
trad. Nycéphore Burladon
in Lectures avec tinnitus et autres acoustiures
ed. Grèges

Retour sur la veille des vacances

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Le jour de la rentrée on parle de ses vacances, pourquoi le premier jour des vacances ne parlerait-on pas de son travail ?

J’observe chaque année que des collègues sont prêts à faire des pieds et des mains pour échapper à la tâche de faire passer les oraux de rattrapage du bac. Je comprends bien le désir d’être en vacances deux jours plus tôt, mais pour ma part j’aime bien finir l’année en allant faire passer les oraux.

Aller faire passer les oraux de bac c’est d’abord voyager, en particulier dans mon académie où les établissements qui nous accueillent sont plutôt à deux heures de route qu’à deux stations de métro. C’est l’occasion de découvrir des établissements et leurs équipes de direction et de se livrer au petit jeu des comparaisons : « ce proviseur adjoint  a l’air sympathique », ou au contraire : « ça ne doit pas souvent rigoler ici ». On observe des traditions locales en matière d’accueil : ici les proviseurs passent mais on nous propose toujours un buffet pour le déjeuner, là en revanche on doit se débrouiller pour trouver à se nourrir …

Faire passer le bac c’est aussi recroiser ces collègues qu’on ne voit qu’à ces occasions : si je corrige en STMG l’année prochaine, peut être reverrai-je cette collègue qui est le sosie de Nathalie Baye (jeune) .

Faire passer les oraux de bac c’est encore l’occasion de contempler le déclin de l’Éducation Nationale, de la France, de la Culture …  D’année en année, toujours plus de Lettre à Ménécée dans les listes des collègues, y compris en L. Et l’on s’interroge : « moi aussi, l’année prochaine, cèderai-je à la facilité ? ». Les candidats ne semblent d’ailleurs pas mesurer à quel point leur professeur, par le choix de l’œuvre étudiée,  leur facilite la tâche de révision. Un candidat présentant le Criton peut être sûr d’être interrogé sur la prosopopée des lois, on s’étonne qu’il ne trouve rien de pertinent à dire sur le sujet.

Faire passer les oraux du bac c’est aussi l’occasion de méditer sur la justice et l’injustice. Il y a le problème des œuvres dont je viens de parler : comment être équitable quand l’un présente la Lettre à Ménécée et l’autre le Ménon ? Mais il y a  aussi le problème de l’étalonnage des notes entre les divers correcteurs ; les dispositifs, bien imparfaits, qui visent à harmoniser la notation des épreuves écrites, n’ont pas d’équivalent à l’oral.

Faire passer les oraux de bac c’est l’occasion d’exercer la vertu de bienveillance et d’en mesurer les limites. On cherche à mettre à l’aise les candidats paralysés par le stress, on multiplie les questions pour tenter de sauver un candidat qui sèche. Certains vont loin en la matière : une collègue de maths en est ainsi venue à demander à un candidat de lui citer au moins le nom d’une fonction étudiée pendant l’année. Mais dans les cas désespérés la multiplication des tentatives infructueuses de sauvetage ne fait que révéler plus crument l’ampleur de l’ignorance du candidat si bien que les efforts pour secourir seront vécus comme des actes de torture. Quand le candidat se dit intérieurement « que cela cesse ! », l’examinateur se dit « il faut encore que je trouve le moyen de tenir 5 minutes  pour qu’il ne puisse pas se plaindre de ne pas avoir eu le temps d’interrogation auquel il a droit ».

Faire passer les oraux de bac c’est enfin l’occasion d’apprendre à nous connaître en faisant l’expérience de notre vulnérabilité à l’effet de halo. J’ai spontanément mis 5 à ce candidat et 8 à cet autre, pourtant à la réflexion leurs prestations étaient aussi vides l’une que l’autre, n’est-pas que dans le premier cas j’avais face à moi un garçon désinvolte et dans le second une jeune fille en détresse ? L’effet de halo joue également à l’écrit (le soin, la lisibilité de l’écriture disposent plus ou moins favorablement le correcteur), mais à l’oral ses effets peuvent être multipliés : l’examinateur en vient parfois à créditer le candidat qui lui inspire de la sympathie de réponses qu’il lui a sans s’en rendre compte données.

Convoitise

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« Prends un pain et cache-le sous ton aisselle, ne le montre à personne et dis : « Certes, non seulement je ne le donnerai personne, mais ne le montrerai pas. » Si ce pain est tombé devant la porte de quelqu’un et que les chiens mêmes ne le mangent pas, tant le pain est abondant et bon marché, dès que tu commences à le défendre, tout le monde le convoite et cherche des moyens de se le procurer; ils tiennent de méchants propos ou insistent : « Certainement, nous voulons ce pain dont tu nous prives ; tu le caches, nous voulons le voir. » Si tu caches ce pain dans ta manche pendant une année, en insistant exagérément que tu ne veux ni le donner ni le montrer, leur appétit à l’égard de ce pain devient illimité, parce que ce l’homme est avide de ce qu’on lui défend ».
Plus tu ordonnes à une femme de se cacher, plus elle est tentée de se montrer; le fait qu’elle est cachée augmente le désir de la voir. Tu te crois tranquille, alors que tu attises le désir des deux côtés; tu penses réformer les choses, alors que là est l’essence de la corruption ! Si par nature elle est bonne, jamais elle ne commettra de mauvaise action, que tu le lui défendes ou non. Elle n’agira que suivant sa bonne mature et son caractère pur. Sois donc tranquille, et sans soucis. Si elle est à l’inverse, elle fera aussi ce qu’elle veut, et la défense, en réalité, ne fera qu’augmenter son désir. »

Djalâl ad-Dîn Rûmî, Le Livre du dedans
trad. Vitray-Meyerovitch, Actes Sud, Babel, p. 121

Le dualisme vu du corps

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Je souhaite partager aujourd’hui le début et la fin d’un conte de Lord Dunsany traduit par Julien Greene sous le titre Le corps en peine (titre qui me semble d’ailleurs meilleur que le titre original The unhappy body).

« Pourquoi ne voulez-vous pas danser et vous réjouir avec nous ? », disaient-ils à un certain corps. Alors le corps fit la confession de son malheur. « Je suis uni, dit-il, à une âme sauvage et violente, tout à fait tyrannique, qui ne veut pas me laisser reposer, m’arrache aux fêtes de mes semblables et me fait peiner sur un travail que je hais; elle ne veut pas me laisser faire les petites choses qui feraient plaisir à ceux que j’aime, mais ne se soucie que de plaire à la postérité, une fois qu’elle en aura fini avec moi et m’aura abandonné aux vers. Tout le temps elle demande à ceux qui me sont proches d’abusives preuves de leur affection, et, comme elle est trop fière pour accepter moins que ce qu’elle demande, ceux qui devraient me traiter avec bonté me détestent. » Et le corps en peine éclata en larmes.
Mais ils lui dirent : « Un corps raisonnable ne fait pas attention à son âme. L’âme est une petite chose et ne devrait pas gouverner le corps. Vous devriez boire et fumer plus jusqu’à ce qu’elle cesse de vous tourmenter ! »
Mais le corps ne fit que pleurer et dit : « Elle est terrible, mon âme. Je l’ai chassée pour un peu de temps, en buvant, mais elle reviendra bientôt. Oh, bientôt, elle reviendra! »
Et le corps se mit au lit, dans l’espoir du repos, car la boisson le rendait somnolent. Mais juste au moment où le sommeil s’approchait, il leva les yeux et vit son âme assise sur l’allège de la fenêtre, comme une fulguration de brume lumineuse, et regardant dans la rue.
— Viens, dit l’âme tyrannique, regarde dans la rue.
— J’ai besoin de dormir, dit le corps.
— Mais la rue est une belle chose, dit l’âme avec véhémence, cent personnes y rêvent.
— Je suis malade d’insomnie, dit le corps.
— Qu’est-ce que ça fait? répondit l’âme. Il y a des millions d’êtres comme toi sous la terre, et des millions qui doivent y aller. Les rêves des gens se promènent au large […]Lève-toi : écris ce que rêvent les gens.
— Quelle récompense y aura-t-il pour moi, dit le corps, si j’écris là comme tu me l’ordonnes ?
— Aucune récompense, dit l’âme.
— Alors, je vais dormir, dit le corps.

[…]

Mais l’âme se met alors à chanter pour empêcher le corps de dormir, et elle finit par le contraindre à écrire les rêves qu’elle lui raconte tout au long de la nuit.

Ainsi se passa la nuit jusqu’au moment où’ l’âme entendit dans le ciel d’Orient les pas lointains et argentins de l’aurore.
— Vois, dit l’âme, vois l’aurore redoutée des rêveurs. Les voiles de lumière pâlissent aux mâts des galions indestructibles, les matelots qui les manœuvrent retombent dans la fable et le mythe. Cette autre mer qu’est la circulation urbaine en est au reflux, prête à recouvrir ses pâles épaves et à revenir tumultueusement, à marée montante. Déjà la lumière du soleil étincelle dans les golfes qui sont derrière l’Orient du monde, et les dieux l’ont vue du palais crépusculaire qu’ils ont bâti au-dessus du lever du soleil. Ils baignent leurs mains dans la chaleur de cette lumière qui ruisselle sur les arches resplendissantes avant de parvenir au monde. Là sont tous les dieux qui furent jamais et tous les dieux qui doivent être; ils s’assoient là, le matin, et chantent les louanges de l’homme.
— Je suis engourdi et le froid de l’insomnie me glace, dit le corps.
— Tu dormiras pendant des siècles, dit l’âme, mais il ne faut pas que tu dormes encore, car j’ai vu des prairies profondes avec des fleurs de pourpre, hautes, étranges, flamboyantes au-dessus de l’herbe qui brille ; et j’ai vu des troupeaux de candides licornes gambadant de joie ; et une rivière portant un galion étincelant, d’or tout entier, et qui va d’un pays inconnu à une île des mers, inconnue aussi, portant une chanson du Roi-de-par-delà-les-montagnes pour la Reine-des-pays-lointains. Je vais te chanter cette chanson, et tu vas l’écrire.
— J’ai travaillé pour toi comme un esclave, des années entières, dit le corps, accorde-moi seulement une nuit de repos, car je suis excessivement las.
— Oh, eh bien va te reposer, j’en ai assez de toi, je m’en vais, dit l’âme.
Et elle s’en alla, je ne sais où. Quant au corps, on le mit en terre. La nuit suivante, en plein minuit, les esprits des morts sortirent de leurs tombes et vinrent féliciter le corps.
— Vous êtes libre ici, vous savez, dirent-ils à leur nouveau compagnon.
— Maintenant, hélas ! je peux me reposer, murmura le corps.