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« Quant aux scènes, il suffit de revoir en nous celles où nous avons été mêlés pour en sentir la laideur. Lorsque deux amants n’ont plus rien à se donner, il ne suffit pas que leur amour soit fini pour qu’ils aient licence de se quitter : il faut encore qu’ils le gâchent. Le besoin de se retrouver survit en eux aux jouissances qui l’ont justifié : quand ils ne savent plus se prodiguer de doux plaisirs, ils s’en procurent d’amers ; quand leurs âmes ne volent plus vers un accord, elles rampent vers une dispute. C’est le temps de ces dialogues insidieux, de ces critiques obliques, de ces remarques malignes où chacun profite, pour atteindre l’autre au point le plus sensible, de ce qu’il en a appris dans la nudité de leurs abandons, de sorte qu’on pourrait dire que beaucoup d’amours médiocres ont plus de raffinement dans la méchanceté où elles s’achèvent que dans la tendresse où elles ont commencé. Banales dans leur partie d’accord, elles deviennent savantes dans leur partie de discorde et ceux qui n’ont su s’aimer que d’une façon très commune montrent plus de talent quand il s’agit pour eux de se nuire. Parfois l’âme excédée échappe à la perfidie par la violence, les deux amants s’attaquent par des reproches directs, mais ils n’en sont pas plus francs pour cela, et il règne autant de mauvaise foi dans les paroles qu’ils se crient que dans celles qu’ils se disent. Cependant il est vrai que les scènes prolongent la durée d’un amour, mais c’est en altérant sa nature : remuant tout ce qui est en nous, elles peuvent aussi bien y émouvoir une bonté interlope qu’une cruauté sournoise : cette femme qui n’était plus pour son amant qu’une maîtresse fastidieuse reprend quelque prix lorsqu’il la saisit comme une ennemie vaincue et quand tous ses charmes sont épuisés, elle a ses larmes pour dernier attrait. Mais si les scènes sont la fontaine de jouvence d’un amour vieilli, elles ne le rajeunissent que pour un temps de plus en plus court ; d’abord une d’elles le faisait revivre toute une semaine, bientôt elle ne le ranime que pour quelques heures. Ceux qui sont forcés de se détester de plus en plus pour s’aimer encore un peu finissent par se haïr tout à fait et ils perdent jusqu’à la ressource de croire à l’amour, à cause de ce qu’ils ont fait du leur. »

Abel Bonnard, Savoir aimer, chap. VII, Albin Michel

Une scène de ménage à propos du ménage

« Ce n’est pas toujours par simple méchanceté que nous blessons un être aimé de nos paroles malignes ; elles sont comme une recherche désespérée de toutes les qualités qu’il ne nous montre plus ; nous voudrions, par nos reproches mêmes, le pousser à nous donner tort en se révélant à nous et tandis qu’il nous riposte par des reproches semblables et entretient ainsi le combat, nous avions espéré qu’il allait nous faire tomber les armes des mains, en répondant à nos coups par des rayons. La vie en commun demande superficiellement de la politesse et profondément de la magnanimité. C’est à nous à rompre sans cesse le sortilège de mesquinerie qu’elle jette sur nous, à détraquer par l’intervention de notre personne l’automate en quoi l’habitude allait nous changer. Nous devons provoquer les dépenses de l’autre par nos largesses, appeler son âme lointaine dans son corps tout proche ; notre magie doit l’amener à remplir de sa présence réelle le cadre de sa présence apparente. »

ibid. chap. VIII