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J’ai récemment cité les propos de Goethe, dans sa correspondance avec Schiller, qui accusent la langue française de superficialité.

Mais les lecteurs fidèles se souviennent peut-être que j’avais précédemment cité des extraits des Maximes et réflexions dans lesquels Goethe utilise la langue française comme point de comparaison pour parler de la langue des mathématiques

En parcourant mes notes de lecture de Wilhelm Meister je viens de me rendre compte que j’avais relevé un passage qui lui aussi fait un sort à la langue française.

« —Je n’assisterai à aucune de ces lectures, lui dit-elle. Comment pourrais-je écouter et juger, quand mon cœur est brisé? Je hais la langue française de toute mon âme.

— Comment peut-on, dit Wilhelm, être l’ennemi d’une langue à laquelle on doit la plus grande partie de sa propre culture, et à laquelle nous aurons bien des obligations encore, avant que notre caractère soit formé ?

— Ce n’est pas un préjugé, répondit Aurélie. Une impression funeste, un odieux souvenir de mon infidèle ami, m’a ôté le goût de cette langue si belle et si parfaite. Comme je la hais maintenant de tout mon cœur ! Pendant le temps de notre douce liaison, il m’écrivit en allemand ; et quel allemand sincère, énergique et vrai ! Mais, lorsqu’il voulut se détacher de moi, il se mit à m’écrire en français, ce qu’il avait fait quelquefois auparavant, mais seulement par plaisanterie. Je sentis, je compris ce que cela m’annonçait. Ce qu’il rougissait de me dire dans sa langue maternelle, il pouvait l’écrire en sûreté de conscience. C’est une langue admirable pour les réserves, les réticences et le mensonge ; c’est une langue perfide ! Je ne trouve, Dieu soit loué, aucun mot allemand pour rendre perfide [1]dans toute son étendue. Notre misérable treulos n’est auprès qu’un innocent enfant. Perfide manque de foi avec jouissance, avec orgueil, avec une maligne joie. Oh ! qu’elle est digne d’envie la civilisation d’un peuple qui peut exprimer en un seul mot de si délicates nuances ! Le français est vraiment la langue du monde, digne d’être la langue universelle, afin que tous les hommes se puissent abuser et trahir à leur aise les uns les autres. Les lettres qu’il m’écrivait en français étaient encore agréables à lire ; si l’on voulait se faire illusion, on pouvait y trouver de la chaleur et même de la passion : mais, considérées de près, ce n’étaient que des phrases, des phrases maudites ! Il a détruit chez moi toute espèce de goût pour la langue, pour la littérature française, et même pour les belles et précieuses pensées que de nobles âmes ont exprimées en cette langue ; je frissonne dès que j’entends un mot de français. »

Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister,  Livre V, chapitre 16

Goethe ne se contente pas de suggérer qu’il est plus facile de mentir dans une langue étrangère que dans sa langue maternelle, il laisse entendre (par l’intermédiaire de son personnage) que la langue française se prête particulièrement à la dissimulation. Il est amusant de constater que le paragraphe qui accuse la langue française d’affinité élective avec la perfidie est lui-même remarquablement perfide puisqu’il se plaît à médire du Français en faisant mine de reconnaître sa supériorité. On admirera particulièrement l’usage du topos « tel peuple n’a pas de mot pour telle idée », (précédemment évoqué ici) habituellement utilisé de manière dépréciative , il est ici « retourné » par Goethe, l’absence d’équivalent allemand exact du mot « perfidie » étant ici mis au crédit de l’honnêteté foncière de nos voisins d’outre-Rhin[2].

[1]En Français dans le texte original.

[2]On s’étonne encore que Rousseau ait pu écrire ses œuvres en français ; le suisse allemand n’aurait-il pas été plus approprié au chantre de l’authenticité? Sûrement une exception qui confirme l’hypothèse Sapir-Whorf !