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Le mercredi c’est Bonnard !

« C’est for faire à l’amitié que de se plaindre de son ami à un autre qu’à lui, et dès qu’il s’agit d’un sentiment sérieux, cela n’est même pas concevable : dans une amitié réelle, comme dans un véritable amour, toutes les peines que nous éprouvons sont nécessairement vouées au silence, si nous n’en faisons point part à l’être dont elles nous viennent. Car nous avons tiré cet être si haut et si loin de tout le reste des hommes, que, sur le plan où nous l’avons mis, nous ne rencontrons plus que lui, et pouvoir se plaindre aux autres d’une personne qu’on a aimée, cela prouve qu’on l’aimait bien mal, puisqu’on l’aimait parmi les autres. »

Abel Bonnard, L’amitié

Je souscris spontanément à l’idée qu’il y a quelque chose d’inconvenant à se plaindre à un tiers d’une personne qu’on aime : prenez une maîtresse si vous voulez, mais, de grâce, pas pour vous plaindre de votre femme auprès d’elle ! Il y aurait, évidemment quelques restrictions à énoncer : il va de soi qu’une femme battue est en droit de se plaindre de son conjoint. De manière générale il faudrait préciser quels sont les actes de la personne aimée qui peuvent être qualifiés de trahison et qui suspendent les obligations créées par l’amour.

Il importe de noter que Bonnard ne se contente pas de nous dissuader de nous plaindre de la personne aimée auprès d’un tiers, il nous encourage par ailleurs à faire preuve – dans l’amitié comme dans l’amour – de la politesse qui consiste à prendre sur soi et à « retenir les reproches ».

« Le vulgaire est enclin à penser que la politesse ne doit régner que sur la partie publique de notre vie et être absente du reste ; rien n’est moins exact. Elle étend son empire sur tous nos sentiments, et son action y devient d’autant plus pénétrante qu’elle se manifeste moins distinctement. Comme elle nous a servi à éloigner les gens ordinaires, elle nous sert à rapprocher ceux qui ne le sont pas ; comme elle nous a permis d’éviter des heurts, elle favorise des rencontres ; la politesse jette des ponts, quand elle ne creuse plus des fossés. Elle n’est nulle part si raffinée que dans l’amitié, puisqu’elle y donne une expression ingénieuse à ce que nous éprouvons de plus sincère ; mais la politesse de l’amour est merveilleuse, parce qu’elle se joue dans un monde qui semble l’exclure, parmi les transports, les serments, les abandons, les murmures ; elle retient les reproches, elle dirige les aveux, elle s’insinue dans la tendresse, elle corrige et gouverne les mots éperdus que la passion nous inspire, mais d’abord, ici comme ailleurs, elle nous fait un devoir de garder en nous, pour en souffrir seuls, les sentiments pénibles dont un homme non poli se soulagerait en tourmentant celle qui les cause. »

Abel Bonnard, Savoir aimer

On peut rattacher ces recommandations à l’idéal de magnanimité dont il était question dans ce passage consacré aux scène de ménage.