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« Je me souviens de la révolution de février et comme l’immense aigle de fonte noué de câbles, arraché du fron­ton du lycée de garçons, s’écroula.

Je me rappelle le coup d’État d’Octobre et Vologda plus maussade que pour le renversement de l’autocratie, les conversations des adultes plus nourries et l’inquiétude générale…

Je me souviens très bien de Kedrov, un commandant d’armée, et de son wagon. Je revois des Lettons en culottes bouffantes bleues; ils dansaient sans cavalières dans un jar­din public, les uns avec les autres.

A peine avais-je fini de préparer mes leçons que je me mettais à un jeu mystérieux… À l’aide d’éclats de bois et de boîtes d’allumettes j’évoquais Gogol, Pouchkine et sur­tout Hugo et Alexandre Dumas…

Cette mise en scène de ce que je lisais dura toute mon enfance. La bibliothèque de mon père était toujours à ma disposition. Du reste Alexandre Dumas n’en venait pas.

En 1918 on confisqua les bibliothèques seigneuriales et on créa à l’emplacement de la prison, dans le centre ville, une bibliothèque ouvrière. La découverte de cette biblio­thèque fut une année d’illumination pour moi. Dumas, Conan Doyle, Victor Hugo — tous dans des reliures dorées — m’attendaient chaque jour. Je lisais et jouais tou­tes mes lectures à la suite.

Je me souviens des ci-devant dans la grande vogue des débats contradictoires aux réunions antireligieuses. Je par­ticipais moi-même à ces assemblées. Mon père — prêtre aveugle — allait se battre pour la cause de Dieu. Je suis privé de tout sentiment religieux. Mais mon père était croyant et se faisait une obligation morale d’intervenir. Je lui servais de guide. Et j’apprenais la force d’âme. »

Varlam Chalamov, Fragments de mes vies
in Cahiers de la Kolyma et autres poèmes,
ed. Maurice Nadeau