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Varlam Chalamov étudiant

« En 1926, pour la première fois, on annonça la création d’un concours d’entrée dans l’enseignement supérieur ouvert à tous. C’était par conséquent l’occasion de se manifester et d’obtenir une formation supérieure.

Deux années de travail dans une tannerie (près de Mos­cou) et comme liquidateur de l’analphabétisme ne pou­vaient favoriser mon succès au concours.

Il fallait vivre chichement, au jour le jour tout un été, étudier jusqu’aux examens d’automne, ne rien acheter, se nourrir à ne pas payer de loyer, se procurer une carte de bibliothèque et, en premier lieu, suivre les cours préparatoires.

Les cours étaient payants et assez chers; j’ai dû verser quelques quarante roubles pour les suivre. On pouvait même passer la nuit sur nos tables de travail…

Je fus reçu à l’université…

Le Moscou de ces années-là bouillonnait tout simple­ment de vie. On discutait à l’infini sur l’avenir du globe terrestre…

À l’université de Moscou, toute agitée de vagues, les échanges étaient particulièrement mordants. Chaque déci­sion du gouvernement était examinée sur-le-champ, comme à la Convention…

Pareil pour les clubs. Au club Trekhorki une tisseuse âgée, au cours d’un meeting, rejeta l’explication d’une réforme financière que donnait un secrétaire de cellule local.

— Amenez un commissaire, tu parles de façon obscure.

Et le commissaire vint — adjoint du commissaire des finances Piatakov — et patiemment exposa à la vieille furi­bonde l’essentiel de la réforme…

Ces débats avaient lieu à propos de tout. Sur ce que seront les parfums dans le communisme… Ou bien les femmes sont-elles en commun dans le phalanstère de Fou­rier… La fonction d’avocat est-elle nécessaire ? Et la poé­sie ? La peinture ? La sculpture ? Si oui, sous quelle forme ?…

Voir, connaître et vivre nous paraissait insuffisant. Nous voulions agir par nous-mêmes jusqu’à épuisement de l’immortalité… »

Varlam Chalamov, Fragments de mes vies
in Cahiers de la Kolyma et autres poèmes,
ed. Maurice Nadeau