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Un article de Luccio chez Morbleu, m’a récemment rappelé ce texte de Nietzsche :

« Les guerres de religion ont constitué jusqu’alors le plus grand progrès des masses : car elles démontrent que la masse s’est mise à considérer les notions avec respect. Les guerres de religion ne naissent qu’à partir du moment où les querelles plus subtiles entre les sectes ont pour effet d’affiner le sens commun : si bien que même la populace se fait pointilleuse et attache de l’importance à des minuties jusqu’à tenir pour possible que « l’éternel salut de l’âme » dépende des moindres différences de notions. »

Gai savoir §. 144, trad. Klossowski

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Je serais curieux de savoir quelle proportion de la « populace » de cette époque troublée comprenait vraiment les minuties théologiques au nom desquelles elle haïssait voire trucidait les mécréants, et surtout je regrette que Nietzsche ne nous parle pas des mécanismes par lesquels les querelles subtiles deviennent l’affaire de la masse.

En attendant de trouver des éclaircissements sur ce point, je m’occuperai aujourd’hui d’une autre question : quels sont les équivalents contemporains du phénomène dont parle Nietzsche ? Sommes nous – en « occident » – encore capables d’investir de subtiles différences de notions d’enjeux eschatologiques (au sens strict ou en un sens plus vague)et de persécuter nos semblables en leur nom ?

Il se trouve que depuis que j’ai ce texte de Nietzsche en tête je suis, via le blog de Brian Leiter, les rebondissements des polémiques autour de Germaine Greer. Pour ceux qui n’ont pas le courage d’aller lire les article en lien, je donne un aperçu de l’affaire : Germaine Greer est une universitaire féministe australienne dont la carrière intellectuelle et militante a commencé dans les années 60. Le 18 novembre elle devait donner une « lecture » à l’université de Cardiff, mais elle y a renoncé à la suite de diverses manifestations d’hostilité à son encontre, en particulier une pétition dont voici l’acte d’accusation :

 Germaine Greer has « demonstrated misogynistic views towards trans women, including continually misgendering trans women and denying the existence of transphobia altogether”.

Je dois avouer que je ne me considère pas suffisamment informé pour juger de la pertinence des affirmations de Germaine Greer  à propos des femmes trans. Mais, justement parce que j’observe la polémique de l’extérieur, je suis frappé par le fait que ses propos ne soient pas simplement dénoncés comme faux par ses adversaires mais jugés infamants et dignes d’un bannissement de la communauté intellectuelle. Il me semble que l’on a là affaire à un exemple, à une échelle  évidemment plus restreinte, du phénomène signalé par Nietzsche. L’analyse intellectuelle du cas des femmes trans se trouve investi par des groupes militants (qui manifestement débordent le cercle des personnes susceptibles de se sentir directement visées dans leur identité) d’une importance telle que certaines thèses sur le sujet sont frappées d’anathèmes. Ce diagnostic me semble pouvoir être étendu à d’autres procès en X-phobie … qu’on pense aux accusations d’islamophobie lancées contre des intellectuels qui se réclament de l’antiracisme. Dans ces cas, ce qui est frappé d’anathème ce n’est plus, comme au temps des guerres de religion, de croire quelque chose qui déplairait au tout puissant et mettrait en péril le salut de votre âme, c’est de soutenir des thèses susceptibles de faire de vous le complice d’un système d’oppression (capitalisme, patriarcat etc.). Ainsi des questions obscures qui impliquent des connaissances empiriques pointues ou des éclaircissement conceptuels délicats (qu’il s’agisse de la relation entre sexe et genre ou de l’articulation entre racisme et domination de classe) se trouvent investies d’enjeux qui ne peuvent que peser sur la sérénité du débat intellectuel.

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