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Je suis en train de lire la Philosophie pratique de la drogue de Patrick Pharo. Je vous propose un extrait de l’introduction intitulée La voix du dépendant :

« Je sais que les associations de protection des usagers n’aiment pas trop qu’on se penche sur l’expérience de la dépendance, parce que la confrontation directe avec les malheurs qui peuvent survenir dans un parcours addictif sert trop facilement d’argument à la répression. Il serait pourtant difficile de se passer de cette expérience pour réfléchir sur les politiques publiques, car les gens qui ont un problème sévère de drogue ou d’alcool savent énormément de choses sur la sociologie, la philosophie, la clinique, voire la neurologie de leur problème, et ils peuvent donc faire partager leur propre savoir sur ces sujets. De plus, sachant personnellement de quoi ils parlent, ils expriment aussi une perspective existentielle  totalement irremplaçable et incompatible avec le dogmatisme et l’arrangement idéologique de ceux qui défendent une cause.  La leçon la plus générale qu’on peut tirer de leurs témoignages, c’est qu’ils ne font jamais l’apologie de la consommation de drogues, fût-elle supposée récréative et « sans risques », tout en continuant eux-mêmes de respecter et de rêver à ce que les produits leur ont apporté de bien être et de liberté, et en rejetant, dans la plupart des cas, la tentation de la criminalisation et de la pénalisation. Après avoir beaucoup lu et écouté, tourné le problème dans tous les sens et fait quelques interventions théoriques sur le sujet, il m’a semblé indispensable à ce point de ma recherche, de soumettre la voix du théoricien impersonnel à ce filtre d’une voix anonyme des dépendants qui ont cherché à surmonter leur dépendance. »

Cerf, p. 14 -15

L’ouvrage fait effectivement une très large part aux témoignages des toxicomanes, mais bien entendu l’auteur ne s’interdit pas la prise de recul et la mise en perspective des témoignages qu’il restitue. J’aime bien ce passage notamment  :

« La drogue se pense et se dit, même si elle se pense mal ou de façon incohérente, et son discours entretient le mythe pour ceux qui l’expérimentent. Le discours est parfois complètement désarticulé par le produit consommé, comme le crack, par exemple, qui ne pousse pas à la philosophie. Mais il est le soutien naturel et spontané des gestes quotidiens, équivalent logique du processus neurologique qui dit au sujet pourquoi il est là et pas ailleurs, ce qui est aussi une façon de le grandir à ses propres yeux. C’est ce qu’on pourrait appeler, mais dans un sens un peu plus sublimé que celui de l’usage courant, se faire une raison. »

p. 60