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Dans la préface qu’il rédige pour Vivre dans le feu, un recueil d’écrits intimes de Marina Tsvetaïeva, Tzvetan Todorov donne une description saisissante de la vie sentimentale de la poétesse marquée par une succession d’engouements en parallèle de son mariage avec Sergei Efron.

« La passion envahit Tsvetaeva à la manière d’une vague. « Je reconnais l’amour à l’incurable tristesse, au « ah ! » qui vous coupe le souffle » (p. 123). C’est peu dire qu’elle en a besoin : « Aimer, mot faible : vivre » (VI, 165). Pourtant, elle est bien consciente de ce que ses engouements, tout en lui étant indispensables, ne relèvent pas à proprement parler de l’amour. « Ceci est l’Amour, alors que cela est du Romantisme », écrit-elle, opposant ses sentiments pour Serguei à ceux qu’elle éprouve pour un poète de passage. Les engouements sont des aventures qui se déroulent selon un protocole bien rodé et dont elle connaît par cœur les prescriptions. Ils commencent par le choix d’un point de fixation : un homme, en général plus jeune qu’elle, si possible malade, de préférence juif et victime de persécutions (un élément de protection maternelle est toujours présent dans les sentiments de Tsvetaeva). Deuxième trait caractéristique : ce jeune homme écrit des vers, ou aime la poésie, et donc admire, ou pourrait admirer ses poèmes. Cette confi­guration suffit : Tsvetaeva ne cherche pas à en savoir plus sur lui, c’est même délibérément qu’elle évite de pousser la connaissance plus loin. En règle générale, une brève rencontre fait l’affaire, ou, mieux encore, une lettre d’admirateur. Ne sachant rien de la per­sonne réelle, elle peut la doter de toutes les qualités voulues. Son imagination produit un être magnifique et elle commence à le bombarder de poèmes inspirés par l’amour qu’elle lui voue.

Le malentendu est donc présent d’emblée, et il ne tarde pas à troubler l’idylle. Le malheureux élu n’éprouve nullement les sentiments qu’on lui a prêtés, il est flatté mais aussi surpris de provoquer ce défer­lement verbal ; il garde donc ses distances, ce qui devient la raison d’une deuxième vague d’écrits, cette fois-ci pétris de reproches contre l’autre qui a eu le tort de rester si prosaïque et de ne pas avoir partagé la passion céleste que lui proposait Tsvetaeva. Puis, très rapidement, s’engage la troisième étape : les illusions de Tsvetaeva s’évanouissent, elle ne trouve plus aucun intérêt en la personne qui avait provoqué l’engoue­ment, et finit par l’accabler de sa supériorité. Comme elle le résume, c’est toujours « le même enthousiasme — pitié — désir de combler de cadeaux (d’amour !) — le même — un peu plus tard : embarras — refroidissement — mépris » (p. 264).

À peine arrivée à Berlin, avant même que Serguei ne quitte Prague pour la rejoindre, Tsvetaeva subit un premier engouement, pour l’éditeur russe Vichniak. Elle a si peu remarqué la personne réelle que cette « aventure cérébrale » aura un épilogue comique : quatre ans après la « rupture » (d’une relation qui n’a jamais commencé !), elle le croise au cours d’une soi­rée à Paris, et ne le reconnaît absolument pas. Après les présentations, et pour se justifier, elle proteste : « Mais vous vous êtes rasé la moustache ! Et vous avez enlevé vos lunettes ! » Vichniak s’indigne à son tour (mais en vain) : il n’a jamais porté moustache ni lunettes…

Un an plus tard, un jeune critique, Alexandre Bakhrakh, lui adresse un article consacré à ses poèmes : un nouvel engouement s’enclenche. Tsve­taeva lui écrit, d’abord sur la poésie, ensuite sur l’amour; elle ne l’a jamais rencontré. Tout au long d’un été, elle continue de nourrir le roman épistolaire où Bakhrakh, abasourdi, ne joue qu’un rôle passif. Puis, soudain, elle se découvre un nouvel amour et la tempête s’arrête : elle annonce à Bakhrakh qu’elle ne l’aime plus. Le rencontrant plusieurs années plus tard, elle le traitera comme un petit garçon insignifiant. Ses engouements postérieurs, pour les jeunes poètes Nikolaï Gronsky et Anatoli Steiger, suivront des che­mins parallèles ; d’autres aventures, plus brèves, n’ont pas laissé autant de traces écrites. Steiger analyse fort bien le processus, en réponse aux lettres de reproche qu’il reçoit à la fin : « Vous êtes si forte et si riche que, les gens que vous rencontrez, vous les recréez pour vous-même à votre manière ; quand leur être authentique, véritable perce à la surface — vous vous étonnez de la nullité de ceux qui venaient de recevoir le reflet de votre lumière — parce qu’il n’est plus sur eux » (p. 587).

L’identité de l’autre personne ne joue aucun rôle dans les engouements de Tsvetaeva. Réfléchissant à la relation amoureuse, elle écrit en 1933 : « Toi, c’est moi + la possibilité de m’aimer moi-même. Toi, seule possibilité de m’aimer moi-même. L’extériorisation de mon âme » (p. 307). Autrui n’est qu’un médiateur entre soi et soi, qu’un instrument de l’amour de soi. Tsvetaeva n’a pas besoin des autres ; elle a besoin d’un être qui lui donne l’impression d’avoir besoin d’elle, la confirmant, par là dans son existence. Elle ne cherche pas tant à être aimée qu’à avoir un point de fixation pour son propre désir d’aimer, qui sert chez elle d’enclencheur au processus de création. Elle s’explique là-dessus avec lucidité, à une amie : « Tout m’est égal : un homme, une femme, un enfant, un vieillard — pourvu que j’aime ! Que ce soit moi qui aime. Avant, je ne vivais que de cela. Écouter de la musique, lire (ou écrire) des vers, ou bien, tout sim­plement — voir un nuage qui passe dans le ciel — et qu’aussitôt il y ait un visage, une voix, un nom à qui adresser sa mélancolie » (p. 520). Être amoureuse, c’est pour Tsvetaeva l’équivalent d’une drogue qui lui permet d’atteindre aussitôt l’extase, de baigner dans l’absolu — l’identité de celui qui provoque cet état est de peu d’importance. Elle a besoin d’une oreille, non d’un être entier. »