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Les correspondances entre intellectuels publiées in extenso et non par morceaux choisis permettent de se rendre compte que même les plus grands esprits ne passent pas leur temps dans les discussions d’idées profondes. Je viens de lire le premier tome de la correspondance entre Goethe et Schiller, et une large part des deux premières années de l’échange épistolaire est consacré à des problème pratiques liés à l’édition de la revue Les Heures que Schiller vient de créer (la correspondance commence justement avec la proposition de collaboration adressée à Goethe). Les échanges à propos de la publication des Xénies et des réactions qu’elles suscitent donne un aperçu du milieu intellectuel allemand de l’époque, mais comme les auteurs auxquels s’en prennent les correspondants sont aujourd’hui tombés dans l’oubli, ces passages ne sont pas follement passionnants. La vie quotidienne tient aussi une place non négligeable dans les échanges de nos deux éminents écrivains : naissance des enfants, problèmes de santé des uns et des autres, difficultés de logement. Assez curieusement, alors que les mouvements des troupes françaises en Allemagne sont évoqués il n’y a guère  de discussion sur la politique entre nos deux éminents auteurs dans les premières années de leur correspondance (peut-être ce sujet était-il réservé à leurs échanges de vive voix). L’échange gagne en densité à partir du moment où Schiller adresse à Goethe ses remarques sur le Wilhelm Meister en cours d’écriture, et les discussions sur la littérature qui occupent l’année 1797 font qu’on ne regrette pas la lecture (ni l’achat).

 

L’année dernière je m’étais lancé, je ne sais sous quelle impulsion mystérieuse,  dans la correspondance d’Édith Stein et je me souviens en avoir gardé une impression plutôt mitigée pour des raisons comparables à celles que j’ai mentionnées ci-dessus. Dans les lettres qu’Édith Stein échange avec divers phénoménologues – en particulier le philosophe polonais Roman Ingarden (nous n’avons que les lettres qu’elle a envoyé, pas les réponses) – il est beaucoup plus question du terre à terre de la vie universitaire ( le travail d’Édith Stein comme assistante de Husserl, ses efforts vains pour obtenir un poste à l’université, les échéances de diverses publications) que de discussion proprement philosophiques. Ce n’est certes pas sans intérêt pour la connaissance de l’histoire du mouvement phénoménologique  : on se rend ainsi compte que la phénoménologie a connu un tournant théologique en Allemagne bien avant celui qu’elle a connu en France et qu’a étudié Janicaud. Dans la correspondance entre Édith Stein et Roman Ingarden c’est peut-être, finalement, l’intérêt pour la trame sentimentale et l’histoire d’une amitié finit par l’emporter.