Au boulot !

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TRAVAILLER FATIGUE

Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi
seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,
tout le jour, par les rues, ce n’est plus un enfant
et il ne s’enfuit pas de chez lui.

En été, il y a certains après-midi
où les places elles-mêmes sont vides, offertes
au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient
le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.
Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?
On a beau y errer, les places et les rues
sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,
lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.
Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois
il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder
et vous racontent les projets de toute une existence.

Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte
qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues,
on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,
simplement pour marcher dans les rues, le foyer serait là
où serait cette femme et ça vaudrait la peine.
La place dans la nuit redevient déserte
et cet homme qui passe ne voit pas les maisons
entre les lumières inutiles, il ne lève plus les yeux :
il sent seulement le pavé qu’ont posé d’autres hommes
aux mains dures et calleuses comme les siennes.
Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.
Il y a certainement dans la rue une femme,
qui, si on l’en priait, donnerait volontiers un foyer.

Cesare Pavese, Travailler fatigue, trad. Gilles de van

Force de l’âge ?

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Celui qui est entré dans les propriétés de l’âge,
il n’en cherchera plus les pavillons ni les jardins,
ni les livres, ni les canaux, ni les feuillages,
ni la trace, aux miroirs, d’une plus brève et tendre
main :
l’œil de l’homme, en ce lieu de sa vie, est voilé,
son bras trop faible pour saisir, pour conquérir,
je le regarde qui regarde s’éloigner
tout ce qui fut un jour son seul travail, son doux
désir…

Force cachée, s’il en est une, je te prie,
qu’il ne s’enfonce pas dans l’épouvante de ses fautes,
qu’il ne rabâche pas des paroles d’amour factices,
que sa puissance usée une dernière fois sursaute,
se ramasse, et qu’une autre ivresse l’envahisse!

Ses combats les plus durs furent légers éclairs
d’oiseaux,
ses plus graves hasards à peine une invasion de pluie ;
ses amours n’ont jamais fait se briser que des roseaux,
sa gloire inscrire au mur bientôt ruiné un nom de
suie…

Philippe Jaccottet, Le livre des morts, I

Un mal pour un bien

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Certes le sénateur McCarthy était un individu peu recommandable, mais enfin sans sa chasse au sorcière peut être que la chanson française n’aurait jamais pu enorgueillir de Joe Dassin?

« Joe Dassin et ses parents habitent New York puis Los Angeles où il apprend le piano, le banjo et la guitare auprès de sa mère. Son père [Jules Dassin] ayant brièvement appartenu au Parti communiste américain (jusqu’à la conclusion du pacte germano-soviétique) est dénoncé par un membre du parti, le réalisateur Edward Dmytryk, désireux de s’affranchir des soupçons qui pèsent sur lui, et cédant à la pression de la commission des activités anti-américaines. Aussi la famille s’expatrie en 1950 en Europe où elle déménage de nombreuses fois […] Supportant mal la séparation de ses parents en 1954, il décide de venger son père, chassé comme un paria, en regagnant les États-Unis. Il y finance ses études par différents jobs (plongeur dans un restaurant, chauffeur-livreur, testeur psychologique, DJ dans la radio WCX de Détroit) ou en interprétant, dans les cafés autour du campus ou lors de mariages, des airs de son chanteur préféré Georges Brassens, mais est trop timide pour chanter devant un vrai public. C’est en fréquentant le milieu musical qu’il fait la connaissance de Pete Seeger et Bob Dylan. »

source

Comprendre et se comprendre

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« Lorsque par hasard la discussion sur ces questions  avec des empiricistes ne s’enlise pas mais s’approfondit, on aperçoit où réside la différence essentielle entre étudier des hommes  pensant et agissant et étudier des comportements, comme on ferait d’insecte, quitte à les saupoudrer de représentations indigènes plus ou moins épiphénoménales. la différence tient à la profondeur  de la « motivation » du chercheur : ou bien il est prêt à se mettre en cause lui même dans ses propres représentations pour mieux comprendre l’autre, ou bien il n’est pas disposé à le faire et rapporte par conséquent ce qu’il observe et ce qu’il vit à un système de coordonnées immuables pour l’essentiel. C’est dans la considération des idées et valeurs que la relation à l’autre s’approfondit. Le refus de centrer l’attention sur les idéologies équivaut à un refus du chercheur de se mettre en cause lui-même dans sa recherche. »

Louis Dumont, Homo hierarchicus, Tel, p. XVII

Stimmen im strom

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Stimmen im Strom

Liebende klagende zagende wesen
Nehmt eure zufluch in unser bereich –
Werdet geniessen und werdet genesen –
Arme und worte umwinden euch weich.

Leiber wie muscheln – korallene lippen
Schwimmen und tönen in schwankem palast –
Haar verschlungen in ästigen klippen
Nahend und wieder vom strudel erfasst.

Bläuliche lampen die halb nur erhellen –
Schwebende säulen auf kreisendem schuh
Geigend erzitternde ziehende wellen
Schaukeln in selig beschauliche ruh.

Müdet euch aber das sinnen das singen –
Fliessender freuden bedächtiger lauf –
Trifft euch ein kuss: und ihr löst euch in ringen
Gleitet als wogen hinab und hinauf.

Stefan George

*

Voix dans le fleuve

Êtres d’amour, êtres de plaintes et de craintes
Venez chercher votre refuge en notre empire
Vous y serez heureux, vous y serez guéris
Au souple enlacement des mots et des étreintes.

Tailles fines, coquilles, et lèvres de corail
Viennent nager et bruire en nos palais mouvants
Chevelures mêlées aux ramures des roches
S’approchent et s’en vont quand un remous les prend.

Lampes à la clarté incertaine et bleuâtre
Piliers flottant sur des socles qui tourbillonnent
Chants de viole vibrant dans la fuite des ondes
Vous bercent, bienheureux, de rêves apaisés.

Quand vous serez lassés de songes et de chants
Au fil de ces plaisirs glissants et toujours calmes
Touchés par un baiser, vous deviendrez des vagues
Qui poussent leurs anneaux onduleux et fuyants.

trad. Maurice Boucher

Dépendance de la conscience critique

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« En avançant dans la vie dit le comte Auguste, je me rends compte d’un fait humiliant : de même que dans la vie matérielle, nous dépendons de nos inférieurs – car sans mon barbier, au bout de huit jours, je serais à tout point de vue, social, politique, familial, une épave – de même, dans le monde spirituel, nous dépendons d’individus plus sots que nous. Vous savez peut-être que j’ai renoncé à mes ambitions artistiques personnelles, pour m’occuper de collectionner des œuvres et de les évaluer. (C’était, en effet, un remarquable critique d’art.) Là, j’ai appris qu’il est impossible de peindre un objet, une rose par exemple, sans qu’un critique tant soit peu intelligent, ou même moi, ne puissions fixer, à vingt ans près, la période où elle a été peinte, ou, avec plus ou moins de sûreté, dans quel endroit d’Europe ou d’Asie. La pensée de l’artiste a été de peindre une certaine rose, sans avoir jamais eu le dessein de nous donner une rose chinoise, persane ou française ou, suivant la période, une rose rococo ou de pur style empire. Si je lui disais que c’est ce qu’il a fait, il ne me comprendrait pas. Peut-être serait-il fâché et répliquerait : « J’ai peint une rose », ce qui n’avance pas l’affaire. Je suis donc supérieur à l’artiste, puisque je peux le juger d’après des règles qui lui sont inconnues, mais cependant il m’est impossible de peindre une rose et même simplement de la concevoir. Je pourrais peut-être imiter une oeuvre d’un de ces artistes et dire : « Je vais peindre une rose dans la manière hollandaise ou « chinoise ou rococo », mais je n’aurais jamais le courage de peindre une rose comme elle parait. Et, d’ailleurs, comment est-ce, une rose ? »
Il resta longtemps pensif, sa canne à pommeau d’argent sur les genoux.
« Il en est de même quant à la conception humaine de la vertu, de la justice, voire, si vous y tenez, de Dieu. A supposer qu’on me demande quelle est la vérité sur ces choses, je répondrais : « Votre question est absurde. Les Hébreux, les Aztèques d’Amérique sur lesquels je viens de lire un ouvrage, les Jansénistes, chacun avait une idée à eux sur le sujet. Si vous désirez une explication de leurs différents points de vue, je vous la donnerai, car j’ai étudié ces choses. Mais je vous conseille de ne pas renouveler cette question devant des gens intelligents. » N’empêche que je resterai le débiteur du troupeau naïf qui a cru possible de se former une conception directe et absolument juste de la vertu, de la justice et de Dieu, et qui s’est trompé. Si ces naïfs avaient visé à créer une conception spécifiquement hébraïque ou chrétienne de Dieu, sur quoi l’observateur aurait-il pu bâtir ? Il se trouverait dans la même situation que les Israélites recevant l’ordre de faire des briques sans paille. Oui, mon ami, les imbéciles pourraient très bien se débrouiller sans nous, mais, ce qui fait notre supériorité, nous le devons aux imbéciles.
« Dans notre promenade matinale, reprit-il après une pause, si nous passions, vous et moi, devant une boutique de prêteur sur gages, et que vous me montriez dans la vitrine, une pancarte indiquant : « Ici, on passe le linge à la calandre », en me disant : « Je vais apporter mon linge ici, regardez, on passe le linge à la calandre », vous me feriez sourire et je devrais vous expliquer que vous ne trouveriez là ni calandre ni calandreur; que c’est la pancarte qui est à vendre. La plupart des religions sont semblables à cette pancarte, et elles font sourire.
Mais je n’aurais pas l’occasion de sourire, de sentir ma supériorité ni de la montrer et, en fait, la pancarte ne serait pas là, si, de temps à autre, quelques personnes n’avaient pas été fermement convaincues de détenir une calandre bien à elles, avec laquelle elles calandraient effectivement leur linge. »

Karen Blixen, Le poète in Sept contes gothiques, p. 465 – 467

Barnabé le nietzschéen

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Dominique Roques & Alexis Dormal, Pico Bogue – la vie et moi, Dargaud p. 27

« Quiconque s’est fait du corps une représentation tant soit peu exacte — des nombreux systèmes qui y collaborent, de tout ce qui s’y fait en solidarité ou en hostilité réciproque, de l’extrême subtilité des compromis qui s’y établissent, etc. — jugera que toute espèce de conscience est pauvre et étroite en comparaison, que nul esprit ne suffirait, même de loin, à la tâche qui incomberait ici à l’esprit, et peut-être aussi que le plus sage des moralistes et des législateurs se sentirait gauche et novice dans cette bataille des devoirs et des droits. Ce dont nous avons conscience, que c’est peu de chose ! A combien d’erreur et de confusion ce peu de conscient nous mène. C’est que la conscience n’est qu’un instrument ; et en égard à toutes les grandes choses qui s’opèrent dans l’inconscient, elle n’est, parmi les instruments, ni le plus nécessaire ni le plus admirable, — au contraire, il n’y a peut-être pas d’organe aussi mal développé, aucun qui travaille si mal de toutes les façons ; c’est en effet le dernier venu parmi les organes, un organe encore enfant — pardonnons lui ses enfantillages. (Parmi ceux-ci, à côté de beaucoup d’autres, la morale, qui est la somme des jugements de valeur antérieurs, relatifs aux actions et aux pensées humaines). Il nous faut donc renverser la hiérarchie : tout le « conscient » est d’importance secondaire ; du fait qu’il nous est plus proche, plus intime, ce n’est pas une raison, du moins pas une raison morale, pour l’estimer plus haut. Confondre la proximité avec l’importance, c’est là justement notre vieux préjugé. »

F. NIETZSCHE, Fragments posthumes