Funny because it’s true

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« Il y a des faits qui ne sont beaux et dignes de toute d’attention que lorsqu’ils sont vrais. Il y en a d’autres qui sont assez beaux et qui plaisent assez pour n’avoir pas besoin d’être vrais. »

Joseph Joubert, Carnets II, 14 juillet 1817

Lettre à l’Ami

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1. Poussé par la brûlure au cœur, j’écrivis une lettre à l’Ami :
A cause de Ton départ, j’ai cru être au jugement dernier.

2. J’ai dans les yeux cent signes de ma séparation de Lui.
ces larmes à mes yeux ne sont-elles pas un signe suffisant?

3. J’eus beau essayer, je ne tirai de Lui nul profit.
Qui met à l’épreuve l’homme aguerri s’en repentira.

4. J’interrogeai un médecin sur la condition d’ami. Il répondit :
Tourment dans l’éloignement, salut dans la proximité.

5. Je me dis : « Si je tourne autour de Ta rue, on me le reprochera. »
Par Dieu, nous ne vîmes jamais d’amour sans reproches!

6. Hâfez est en quête d’une coupe en échange de sa douce vie,
espérant y goûter un vin de Générosité !

Hâfez de Chiraz, Divân, Ghazal 416
trad. C-H de Fouchécourt

Sésame

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SÉSAMO

El reflejo
es lo real.
El río
y el cielo
son puertas que nos llevan
a lo Eterno.
Por el cauce de las ranas
o el cauce de los luceros
se irá nuestro amor cantando
la mañana del gran vuelo.

Lo real es el reflejo.
No hay más que un corazón
y un solo viento.

¡No llorar! Da lo mismo
estar cerca
que lejos.
Naturaleza es
el Narciso eterno.

Federico García Lorca

 

*

SÉSAME

Le reflet
est le réel.
La rivière
et le ciel
sont les portes qui mènent
à l’Éternel.
Par le canal des grenouilles
ou celui des étoiles.
Notre amour s’en ira en chantant
le matin du grand essor.

Le réel
est le reflet
Il n’y a qu’un seul cœur
et une seule brise.
Ne pleurez pas ! Être près
ou loin,
quelle importance ?
La Nature est
le Narcisse éternel.

trad. André Belamich

 

 

Déontologie peu recommandable

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« Aller au bien par toutes voies » semblait la devise des uns « Observer la règle à tout prix » était la devise des autres. La première de ces maximes, il faut la dire aux hommes, elle ne peut égarer. La seconde il faut quelque fois la pratiquer, mais ne la conseiller jamais. Les gens de bien très éprouvés sont les seuls qui n’en puissent pas abuser.

Joseph Joubert, 6 janvier 1815

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Il est difficile de résister à la tentation de projeter sur les deux maximes évoquées par Joubert l’opposition aujourd’hui classique en philosophie morale entre l’approche conséquentialiste et l’approche déontologique. Il n’est certes pas évident « qu’aller au bien » doive être interprété comme signifiant « produire les meilleures conséquences » (peut-être faudrait il l’interpréter dans la perspective d’une éthique des vertus plutôt que dans une perspective conséquentialiste) ; en revanche « observer la règle à tout prix » semble un exact équivalent du principe qui définit l’approche déontologique : « observer la règle quelles qu’en soit les conséquences « . A première vue la hiérarchie que Joubert établit entre les deux maximes peut sembler contre-intuitive : n’est-ce pas plutôt aux « gens de bien très éprouvés » qu’il faudrait laisser prendre des libertés avec la règle pour « aller au bien » tandis que l’homme du commun de la vie morale devrait s’en tenir à la règle pour éviter de s’égarer ? Comment comprendre que ce soit en « observant la règle à tout prix » qu’on risque d’abuser plutôt qu’en prenant des libertés avec elle pour « aller au bien » ? Il me semble qu’on peut aisément s’en faire une idée à partir du plus fameux exemple illustrant la position déontologique : l’interdiction absolue de mentir défendue par Kant y compris lorsque des tueurs nous interrogent sur la présence sous notre toit de l’individu qu’ils pourchassent. On comprend bien, dans ce cas, comment appliquer la règle (ne pas mentir) à tout prix peut apparaître comme un abus (si elle aboutit à la mort d’un innocent). On peut aussi comprendre en quoi seuls les « gens de bien très éprouvés  » sont prémunis contre cet abus : là où l’homme inexpérimenté, pour ne pas mentir, ne trouvera comme seule échappatoire que de révéler la cachette du réfugié à ses poursuivants, l’homme de bien éprouvé saura, sans recourir au mensonge, trouver le moyen de préserver la vie du persécuté. L’explication que je viens de proposer de l’aphorisme de Joubert me semble sensée, mais je ne parierai pas que c’est la bonne. Elle laisse en effet subsister une difficulté : quel sens y a-t-il à « observer la règle à tout prix » s’il est possible d' »aller au bien » par d’autres voies ?  Si la stricte observance de la règle ne peut être recommandée qu’à des « gens de bien très éprouvés », elle semble alors relever de la prouesse morale, le déontologisme étant alors tiré du côté du surérogatoire.

 

Morts vivants

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« Lorsqu’à une quelconque réunion littéraire française, j’entends tous les noms sauf celui de Proust, de dis dans un étonnement innocent ; « Et Proust? » – Mais Proust est mort, nous parlons des vivants »,  – c’est chaque fois comme si je tombais des nues  ; d’après quel indice établit-on que l’écrivain est vivant ou mort ? Est-ce que vraiment X est vivant, contemporain et actif parce qu’il peut venir à cette réunion, alors que Marcel Proust, parce qu’il ne peut plus aller nulle part sur ses jambes est mort? On ne peu juger ainsi que les coureurs. »

Marina Tsvetaïeva, Vivre dans le feu, p. 446

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« Le titre de notre colloque est « Kierkegaard vivant ». Il a le mérite de nous plonger au cœur du paradoxe et Soeren, lui-même, en sourirait. Car, si nous étions réunis pour parler de Heidegger, par exemple, nul n’aurait songé à baptiser notre rencontre « Heidegger vivant ». Kierkegaard vivant, cela signifie donc « Kierkegaard mort ». Non point cela seulement. Cela veut dire qu’il existe pour nous, qu’il fait l’objet de nos discours, qu’il a été un instrument de notre pensée. Mais, de ce point de vue, on pourrait employer la même expression pour désigner n’importe quel mort qui est entré dans la culture. Dire par exemple « Arcimboldo vivant », puisque le surréalisme permet de reprendre ce peintre et de l’éclairer d’un jour neuf, c’est faire de lui un objet dans ce que Kierkegaard appelait l’historico-mondial. Or, précisément, si Soeren est pour nous comme un objet radioactif, quelles que soient son efficacité et sa virulence, il n’est plus ce vivant dont la subjectivité se pose nécessairement, en tant qu’elle est vécue, comme autre que ce que nous en savons. Bref, il s’effondre dans la mort. Ce scandale historique que provoque l’abolition du subjectif en un sujet de l’Histoire et le devenir-objet de ce qui fut agent, il éclate à propos de tous les disparus. L’Histoire est trouée. Mais nulle part il n’est plus manifeste que dans le cas du « chevalier de la subjectivité ». »

Jean-Paul Sartre, L’universel singulier, in Situations

Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée

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« Je ne suis pas de ceux qui font de Jésus un révolutionnaire ou un agitateur politique violent, mais je reconnais que la thèse du Jésus révolutionnaire, privilégiée par certains spécialistes, fait vraiment mouche. Un Jésus petit bourgeois campagnard poète à ses heures, passant son temps à délayer des paraboles et des méditations Zen, un Jésus esthète littéraire jouant avec le déconstructionnisme au Ier siècle ou un Jésus affadi, n’enseignant aux gens rien d’autre que la contemplation des lys des champs, ce Jésus-là ne serait une menace pour personne, pas plus que ne sont une menace les universitaires qui le fabriquent. Le Jésus historique, lui, menaçait, dérangeait et exaspérait les gens, depuis les interprètes de la Loi jusqu’au préfet romain qui l’a finalement jugé et crucifié, en passant par l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem. On ne peut se contenter de dire que c’est la théologie chrétienne qui insiste sur la fin violente de Jésus et projette sa vision sur les données factuelles ; car ce qui a aussi le plus frappé les observateurs extérieurs comme Josèphe, Tacite et Lucien de Samosate à propos de Jésus, c’est sa crucifixion ou son exécution par Rome. Un Jésus qui ne s’aliénerait pas les gens par ses paroles et ses actes, et en particulier les puissants, n’est pas le Jésus historique. »

John P. Meier, Un certain juif Jésus, Tome I, p. 111