Quand la Pentecôte tombe à l’Ascension

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[…]
Doch trauerten sie, da nun
Es Abend worden, erstaunt,
Denn Großentschiedenes hatten in der Seele
Die Männer, aber sie liebten unter der Sonne
Das Leben und lassen wollten sie nicht
Vom Angesichte des Herrn
Und der Heimat. Eingetrieben war,
Wie Feuer im Eisen, das, und ihnen ging
Zur Seite der Schatte des Lieben.
Drum sandt er ihnen
Den Geist, und freilich bebte
Das Haus und die Wetter Gottes rollten
Ferndonnernd über
Die ahnenden Häupter, da, schwersinnend,
Versammelt waren die Todeshelden,

Itzt, da er scheidend
Noch einmal ihnen erschien.
Denn itzt erlosch der Sonne Tag,
Der Königliche, und zerbrach
Den geradestrahlenden,
Den Zepter, göttlichleidend, von selbst,
Denn wiederkommen sollt es,
Zu rechter Zeit. Nicht wär es gut
Gewesen, später, und schroffabbrechend, untreu,
Der Menschen Werk, und Freude war es
Von nun an,
Zu wohnen in liebender Nacht, und bewahren
In einfältigen Augen, unverwandt
Abgründe der Weisheit. Und es grünen
Tief an den Bergen auch lebendige Bilder,
[…]

Hölderlin, Patmos

*
[…]

« Mais le deuil les saisit, maintenant que le Soir
Était tombé, et comme une stupeur venait frapper ces hommes
Car ils avaient dans l’âme quelque chose de grand
Qui s’était décidé ; mais ils aimaient pourtant
La vie sous le soleil et ils ne voulaient point
Quitter la Face du Seigneur
Ni la patrie. Forcé en eux, pourtant,
Tel le feu dans le fer, était cela,
Et l’ombre de l’Aimé allait à côté d’eux.
Or donc il fit descendre en eux
L’esprit, et véritablement
La maison en trembla et les orages de Dieu
Roulaient, tonnant jusque dans les lointains,
Sur les têtes émues du grand pressentiment
Où, méditants et profonds, se trouvaient réunis les héros de la mort,

A l’instant que, pour les quitter
Il leur apparaissait une dernière fois.
Car dans l’instant s’était éteint le Jour du Soleil,
Et le Royal, dans sa douleur divine,
A brisé de soi-même le juste rayon
De son sceptre éblouissant.
Car il faudra que tout revienne
Au temps voulu. Il ne serait pas
Maintenu dans le Bien, plus tard, et infidèle il se serait
Brutalement rompu, l’ouvrage des humains ;
Et la joie désormais
Ce fut de vivre dans la nuit pleine d’amour et de garder
Au fond des yeux dans la simplicité, fixement
Les abîmes de la sagesse. Et virides aussi
Au profond des montagnes sont de vides images.

[…]

trad. Armel Guerne

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Philosophe, philosopher, philosophie

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« Selon une tradition qui remonte à Héraclide du Pont (auteur du IVe siècle av. J.-C., contemporain d’Aristote), c’est Pythagore qui serait l’inventeur des termes de « philo­sophie » et de « philosophe », se qualifiant lui-même de phi­losophos de préférence à sophos : « Le premier à avoir utilisé le nom de philosophie et, pour lui-même, celui de philosophe, fut Pythagore, alors qu’il discutait à Sicyone avec Léon, le tyran de Sicyone — ou bien de Phlionte, comme le dit Héra­clide le Pontique dans son traité Sur l’inanimée ; car [il consi­dérait que] nul [homme] n’est sage, si ce n’est Dieu. La philosophie était trop facilement appelée « sagesse », et « sage » celui qui en fait profession — celui qui aurait atteint la perfection dans la pointe extrême de son âme —, alors qu’il n’est que « philosophe » celui qui chérit la sagesse. » Mais Héraclide du Pont, platonicien pythagorisant, a pu rétro­spectivement attribuer à Pythagore (vie siècle av. J.-C.), par-delà Platon, l’invention de termes correspondant à la mise en œuvre d’un savoir et d’une pratique inédits, interprétés sur le mode platonicien. Admettant même que l’anecdote soit vraie, et que Pythagore se soit véritablement dit philo­sophos, il se pourrait que le terme ait été employé dans un sens sensiblement différent du sens platonicien.

Est-ce à dire que Platon, voire Socrate, sont les premiers à s’être réellement réclamés de la « philosophie » ? Il faut être prudent, et distinguer en particulier avec soin les emplois de l’adjectif, substantivé ou non, philosophos, le verbe correspondant, philosophein, et le substantif abstrait, philosophia. Il apparaît en effet que l’usage des deux pre­miers précède nettement l’apparition du troisième, qui, une fois forgé, modifie en retour, et très profondément, le sens d’ensemble de cette famille de mots.

[…]

Walter Burkert a contribué voici quelques années[1] à déga­ger le sens premier de philosophos, […] dans ce mot composé, philo­sophos que l’on rend littéralement le plus souvent par « ami de la sagesse », la racine phil- ne signifie pas originellement le désir de quelque chose d’absent, mais indique un rapport de fréquentation avec quelque chose de présent. C’est pourquoi sophos et philosophos ne sont pas au départ opposés ; ce der­nier terme exprime un rapport positif, la fréquentation habi­tuelle, la pratique, de ce que l’on appelle sophia, savoir ou art. Et la sophia, c’est donc tout type de savoir, par lequel on manie une technique, on domine une matière.

Le fait est que l’opposition, décisive pour le destin de la notion, de philosophia et de sophia, apparaît thématisée pour la première fois dans le Phèdre, 278e-d, un dialogue de la matu­rité. Socrate achevant de dialoguer avec Phèdre, dit en effet :

« Si l’on a fait ces compositions [littéraires] sachant en quoi consiste la vérité, étant en outre en mesure de leur porter secours quand on devra en venir à justifier ce qu’on a écrit sur le sujet dont on traite ; capable enfin, par la façon dont on use de la parole, de mettre en évidence l’infériorité des écrits : de l’homme qui est tel, on doit dire que les objets d’ici-bas ne fondent en quoi que ce soit la dénomination qu’il possède, mais bien les objets supé­rieurs auxquels s’est attaché son zèle !

Phèdre : Quelles sont alors les dénominations que tu lui attribues ?

Socrate : L’appeler « sage » [sophos], c’est, selon moi du moins, employer une expression ambitieuse et qui ne convient qu’à la Divinité. Mais l’appeler « ami de la sagesse » [philosophos], ou d’un nom analogue, à la fois lui irait davantage et serait mieux dans la note. »

Exactement dans cette ligne s’inscrit le développement célèbre du Banquet, 204a-b, où les philosophes sont situés entre savoir et ignorance ; en revanche, aucun dieu n’a à philosopher, puisqu’il est sage [2].

[…]

Platon a pu, pour sa part, chercher à arracher les termes de philosophos et philosophein au contexte culturel et aux usages linguistiques évoqués précédemment, en forgeant de façon décisive la notion de philosophia pour désigner un type de recherche spécifique, correspondant au philosophein socratique, le couronnant en somme. Au point qu’il n’hési­tera pas dans le Phédon à personnifier la philosophie, et à la figurer comme s’emparant de l’âme de certains hommes, les possédant et les délivrant à la fois de l’emprise du corps et des passions (82d-83b).

Du verbe philosophein au substantif philosophia le pas­sage est décisif. Il ne me semble pas […] que le philosophein socratique ait eu d’autre ambition que de conduire, sur soi d’abord et sur les autres ensuite, un exa­men critique visant à l’amélioration de soi. Le projet plato­nicien est en revanche d’une autre nature : tout en reprenant le programme éthique de Socrate, il le reformule dans les termes d’un programme de connaissance, et c’est ce que, rétrospectivement, il voit anticipé, voire inauguré par Socrate (recherche de l’essence, de la vérité). Mais, tandis que Socrate soulignait très fortement les limites indépas­sables de la connaissance humaine (cf. l’Apologie de Socrate), du pouvoir de connaître humain, ce qui le conduisait à dis­tinguer de façon non tendue une sophia divine d’une sophia humaine (l’une ne communiquant pas avec l’autre), Platon fixe comme référence au savoir humain (visée et inacces­sible) le savoir divin (qui conduit à la différenciation-corrélation entre philosophia et sophia).

Jean-François BALAUDÉ, Le savoir vivre philosophique, p. 37-45

[1] Dans « Platon oder Pythagoras », Hermes, 88 (1969), p. 159-177, en par­tie. p. 172 s. Consulter également J. Bollack, « Une histoire de sophiè » (compte rendu de B. Gladigow, Sophia und Kosmos, Hildesheim, 1965), REG, t. 81 (1968), p. 551, et P. Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, p. 35-45.

[2] Et voir encore Lysis, 218a.

 

 

La grande prostituée n’est pas celle qu’on croit

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La grande prostituée est une figure mystérieuse de l’Apocalypse:

« 1 Et l’un des sept anges qui tenaient les sept coupes s’avança et me parla en ces termes : Viens, je te montrerai le jugement de la grande prostituée qui réside au bord des océans. 2 Avec elle les rois de la terre se sont prostitués, et les habitants de la terre se sont enivrés du vin de sa prostitution. 3 Alors il me transporta en esprit au désert. Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, couverte de noms blasphématoires, et qui avait sept têtes et dix cornes. 4 La femme, vêtue de pourpre et d’écarlate, étincelait d’or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d’or pleine d’abominations : les souillures de sa prostitution. 5 Sur son front un nom était écrit, mystérieux : « Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre. » 6 Et je vis la femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. »

Apocalypse, 17, 1-6

Il y a des désaccords entre les interprètes sur ce qu’elle symbolise exactement mais tous s’accordent, à ma connaissance, à y voir une puissance satanique. Aussi est-il particulièrement surprenant de voir Baudelaire renverser la signification théologique de l’image de la prostituée :

« L’homme est un animal adorateur. Adorer, c’est se sacrifier et se prostituer.

Aussi tout amour est-il prostitution.

L’être le plus prostitué, c’est l’être par excellence, c’est Dieu, puisqu’il est l’ami suprême pour chaque individu, puisqu’il est le réservoir commun, inépuisable de l’amour. »

Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu

La prostitution ne symbolise plus ici la souillure mais l’amour qui se donne à tous. Chercher l’amour de Dieu, comme recourir aux services de prostitués c’est accepter de partager avec des gens peu recommandables :

« Dieu et sa profondeur. On peut ne pas manquer d’esprit et chercher dans Dieu le complice et l’ami qui manquent toujours. Dieu est l’éternel confident dans cette tragédie dont chacun est le héros. Il y a peut-être des usuriers et des assassins qui disent à Dieu : « Seigneur, faites que ma prochaine opération réussisse ! » Mais la prière de ces vilaines gens ne gâte pas l’honneur et le plaisir de la mienne. »

ibid.

Inspiration

[…]
So ist der Mensch ; wenn da ist das Gut, und es sorget mit Gaben
Selber ein Gott für ihn, kennet und sieht er es nicht.
Tragen muß er, zuvor ; nun aber nennt er sein Liebstes,
Nun, nun müssen dafür Worte, wie Blumen, entstehn.

Hölderlin, Brot und Wein, V

*

[…]
Car l’homme est ainsi fait : quand le vrai bien est là, et qu’un dieu même
Est là pour prendre soin de lui, et sa grâce et ses dons, il ne le reconnait
Et il ne le voit point. D’abord il faut qu’il porte tout en lui ; c’est alors seulement
Qu’il nomme son suprême amour, et pour le dire alors, les mots lui viennent, comme des fleurs.

trad. Armel Guern

Solitude en altitude

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Ao triunfo maior, avante pois!
O meu destino é outro – é alto e é raro.
Unicamente custa muito caro:
A tristeza de nunca sermos dois…

Mário de Sá-Carneiro, Partida

*

Vers le triomphe majeur, en avant toutes!
Mon destin est autre – il est haut et rare.
Il coûte seulement très cher :
La tristesse de ne jamais être deux …

Mário de Sá-Carneiro, Partance
trad. Michel Chandeigne, Dominique Touati
Minos La différence 2007

Ce cardinal, quel grand homme !

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« Considérées en tant qu’États, la France et l’Allemagne renfermaient l’une et l’autre les deux mêmes principes de dissolution ; dans le premier cas, Richelieu détruisit entièrement ces principes, élevant ainsi son pays au rang des plus grandes puissances ; dans le second cas, il leur donna toute leur force, ruinant l’existence de l’Allemagne en tant qu’État. Il porta à leur pleine maturité les principes internes sur lesquels ces deux pays étaient fondés : ces principes étaient la monarchie pour la France et, pour l’Allemagne, la formation d’une multitude d’États autonomes. Mais l’une et l’autre devaient encore lutter contre le principe opposé ; Richelieu réussit à installer solidement les deux pays dans leurs systèmes antagonistes.

Deux éléments empêchaient la France de devenir un État unifié sous la forme d’une monarchie : d’une part les grands, d’autre part les huguenots; les uns et les autres menèrent des guerres contre les rois.

Les grands qui comptaient dans leurs rangs les membres mêmes de la famille royale intriguèrent et s’armèrent contre le Premier ministre. Certes, la souveraineté du monarque était depuis longtemps sacrée et à l’abri de toutes contestations ; aussi les grands ne conduisirent-ils pas leurs armées au combat pour réclamer une part de souveraineté, mais pour être les premiers sujets du monarque, en tant que ministres, gouverneurs des provinces, etc. Les services que Richelieu rendit en soumettant les grands au ministère c’est-à-dire à l’émanation directe du pouvoir d’État, peuvent passer pour un effet de l’ambition aux yeux d’un observateur superficiel. La perte de ceux qui furent ses ennemis paraît avoir été un sacrifice fait à son ambition ; au milieu de leurs révoltes et de leurs complots, ces gens protestaient avec la plus grande sincérité de leur innocence et de leur dévouement envers leur souverain et ne considéraient pas comme un crime politique ou de droit commun leur rébellion armée contre le Premier ministre. S’ils succombèrent, la personne de Richelieu n’en fut pas la cause, mais son génie, qui sut attacher sa personne au principe nécessaire de l’unité politique et mettre les charges publiques sous la dépendance de l’État. C’est en cela que consiste le génie politique : un individu s’identifiant à un principe ; dans ces conditions, il ne peut que remporter la victoire. Le service que Richelieu rendit, comme ministre, en donnant une unité au pouvoir exécutif, est de loin supérieur au mérite qui consiste à agrandir son pays d’une province même à le sortir d’une difficulté.

Les huguenots représentaient la seconde menace pour l’État, mais Richelieu les écrasa en tant  que parti politique ; car il ne faut pas voir son comportement envers eux sous l’angle d’une persécution de la liberté de conscience. Ces gens avaient leurs propres armées, des villes fortes, des alliances avec des pays étrangers, etc., et formaient ainsi une sorte d’État souverain ; c’est contre eux que les grands avaient formé la Ligue, qui avait mis l’État français au bord de l’abîme. Les deux partis opposés, véritable fanatisme en armes, se plaçaient au-dessus de l’État. En ruinant l’État des huguenots, Richelieu ruina, du même coup, la justification de la Ligue et mit fin à l’insubordination des grands, qui en était le dernier vestige, devenu sans raison ni principe. Tout en détruisant leur État, il conserva aux huguenots, sur un pied d’égalité avec les catholiques, leur liberté de conscience, leurs églises, leurs offices religieux, leurs droits civils et politiques. Sa logique d’homme d’État lui fit concevoir et utiliser la tolérance. »

 Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, La Constitution de l’Allemagne,
Irvéa, Champ Libre, trad. Jacob, 1977, p. 112-113

peut-on considérer le détournement de fonds public comme un des Beaux-arts ?

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« Quand l’esthète se réjouit du geste de celui qui vole cinq millions dans les caisses de l’État et déclare publiquement que l’amusement que ce scandale procure à « quelques jouisseurs » a plus de valeur que le préjudice financier, il faut lui dire ceci : si le geste à l’origine de cet amusement est une œuvre d’art, alors nous sommes grands seigneurs et peu nous chaut le million en plus ou en moins  que l’État a perdu. Mais si cela fait la une d’un journal, alors notre sens social se réveille et nous ne sommes pas prêts à donner ne serait-ce que cinq petites pièces pour cette farce. Si une banqueroute d’État devient une œuvre d’art, alors le monde entier fait une affaire. Dans l’autre cas, nous le sentons dans notre économie domestique et condamnons l’esthétique populaire qui excuse les voleurs sans dédommager les volés. »

Karl Kraus, Pro domo et mundo