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« C’est toujours avec des sentiments mélangés et une certaine timidité qu’on approche ce qu’on a aimé avec une extase juvénile, ce qu’on a admiré avec un enthousiasme juvénile, ce avec quoi on a, dans l’intimité de l’âme, nourri des rapports mystérieux et énigmatiques, ce qu’on a caché dans son cœur :  lorsqu’on vient avec la volonté de le comprendre. Ce qu’on a appris à connaître brin par brin, comme l’oiseau qui ramasse chaque tige séparément et se sent plus heureux de chaque parcelle qu’il ramasse ainsi que de tout le reste du monde ; ce dont l’oreille s’est imprégnée, amoureuse dans sa solitude, isolée dans la grande foule, inaperçue dans sa cachette clandestine ; ce que l’oreille vorace, jamais satisfaite, a saisi ; ce que l’oreille avare, jamais confiante, a caché ; ce dont l’écho le plus faible n’a jamais trompé l’attention toujours éveillée de l’oreille au guet; ce dont on s’est occupé le jour, ce qui la nuit est revenu à l’esprit, ce qui a chassé le sommeil et l’a rendu fiévreux, ce dont on a rêvé la nuit, ce pour quoi on s’est réveillé afin d’en rêver encore les yeux ouverts, ce pour quoi on a sauté du lit au milieu de la nuit de peur de l’oublier ; ce qui s’est révélé dans les instants les plus enthousiastes ; ce qu’on sentait toujours à portée de la main, comme les ouvrages de femme ; ce dont on était hanté par les claires nuits de lune, dans les forêts solitaires, près des rives du lac, dans les sombres rues, au milieu de la nuit, à la pointe du jour ; ce qu’on emportait à cheval, ce qui a tenu compagnie dans la voiture, ce dont la maison a été pénétrée, ce dont la chambre a été témoin ; ce qui a résonné dans l’oreille, ce qui a rempli l’âme de sons ; ce que l’âme a entouré de son tissu le plus fin ; — tout cela apparaît à présent devant la pensée. Comme du fond de la mer montent ces êtres des contes du passé, revêtus de varech et mystérieux, ainsi, enchevêtré de souvenirs, tout cela s’élève de la mer de la mémoire. L’âme s’attriste et le cœur s’amollit; c’est comme si on prenait congé de tout cela, comme si on s’en séparait pour ne jamais plus le rencontrer à nouveau, ni dans la durée, ni dans l’éternité. On a l’impression d’être infidèle, d’avoir manqué à son pacte; on sent qu’on n’est plus le même, qu’on n’est plus si jeune, ni si enfant ; on craint de perdre ce qui rendit joyeux, heureux et riche ; on tremble que ce qu’on aime ne soit éprouvé par cette transformation, et paraisse peut-être moins parfait, ou qu’il ne sache peut-être plus répondre aux nombreuses questions, — hélas, tout alors serait perdu, l’enchantement disparu, et jamais plus il ne ressusciterait. Mais, pour la musique de Mozart, mon âme n’a aucune crainte et ma confiance aucune limite. Car ce que j’ai compris jusqu’ici n’est que très peu, et dans les ombres du pressentiment se cachent beaucoup de choses encore. De plus, je suis convaincu que, si jamais Mozart me devenait tout à fait compréhensible, il me deviendrait en même temps, et seulement alors, parfaitement incompréhensible. »

Sören Kierkegaard, Ou bien … ou bien, Tel p. 50 – 51

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