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Le communisme est-il un dilettantisme ?

« La concentration exclusive du talent artistique chez quelques individualités, et corrélativement son étouffement dans la grande masse des gens, est une conséquence de la division du travail. A supposer même que dans certaines conditions sociales chaque individu soit un excellent peintre, cela n’exclurait en aucune façon que chacun fût un peintre original, si bien que, là aussi, la distinction entre travail « humain » et travail «unique » aboutisse à un pur non-sens. Dans une organisation communiste de la société, ce qui sera supprimé en tout état de cause, ce sont les barrières locales et nationales, produits de la division du travail, dans lesquelles l’artiste est enfermé, tandis que l’individu ne sera plus enfermé dans les limites d’un art déterminé, limites qui font qu’il y a des peintres, des sculpteurs, etc. qui ne sont que cela, et le nom à lui seul exprime suffisamment la limitation des possibilités d’activité de cet individu et sa dépendance par rapport à la division du travail. Dans une société communiste, il n’y aura plus de peintres, mais tout au plus des gens qui, entre autres choses, feront de la peinture. »

Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande

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« Car, finalement, quel spectacle plus lamentable peut-il y avoir que celui de la vie s’essayant à l’art ? Nous autres artistes ne méprisons personne plus complètement que le dilettante, l’homme vivant qui s’imagine pouvoir être par-dessus le marché, à l’occasion, un artiste. Je vous l’assure, cette espèce de mépris-là appartient à mon expérience personnelle. Je me trouve dans une réunion de gens bien élevés; on mange, on boit, on bavarde, on s’entend le mieux du monde, et je me sens content et reconnaissant de pouvoir un moment me perdre parmi des gens candides et normaux comme si j’étais leur semblable. Tout à coup (ceci m’est arrivé), se lève un officier, un lieutenant, un joli et vigoureux garçon que je n’aurais jamais cru capable d’une manière d’agir indigne de son habit de soirée, et il demande sans circonlocutions la permission de lire quelques vers qu’il a composés. On lui accorde cette permission avec des rires embarrassés, et il met son projet à exécution, en lisant son œuvre écrite sur un morceau de papier qu’il avait tenu jusque-là caché dans un pan de son habit, quelque chose sur la musique et l’amour, d’aussi profondément senti qu’insignifiant. Voyons, je vous demande un peu; un lieutenant ! un homme du monde ! il n’avait vraiment pas besoin !… Bon, il s’ensuit ce qui devait s’ensuivre : des figures longues, un silence, quelques marques de fausse approbation, et un profond malaise dans toute l’assistance. Le premier phénomène moral dont je prends conscience est que je sens une part de culpabilité dans le trouble que ce jeune homme a apporté au milieu de cette réunion; il n’y a pas de doutes, des regards moqueurs et refroidis se dirigent aussi vers moi, dans le métier duquel ce malheureux est venu bousiller. Mais le second phénomène consiste en ceci : c’est que cet homme pour la personne et la manière d’être duquel j’avais, un instant plus tôt, le plus sincère respect, commence soudain à baisser, baisser, baisser dans mon estime… Une pitié bienveillante s’empare de moi. Je m’avance vers lui avec quelques autres messieurs courageux et charitables, et je lui adresse la parole : « Mes félicitations, lieutenant, lui « dis-je. Quel joli don ! C’est tout à fait charmant ! » Et il s’en faut de peu que je ne lui tape sur l’épaule. Mais la bienveillance est-elle le sentiment que doit vous inspirer un lieutenant ?… C’est sa faute ! Il se tient là, expiant dans une grande confusion l’erreur qu’il a commise en croyant que l’on peut cueillir une petite feuille, une seule, du laurier de l’art, sans la payer de sa vie. »

Thomas Mann, Tonio Kröger, livre de poche p. 63 – 64