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Dans Zone protégée, un des essais qui compose L’immoralité de l’art, Czeslaw Milosz rapporte une anecdote que je me dois de partager. Tout commence par le poème en prose que voici.

A cette époque, je vis trois hommes. Le premier était en sang, et comme on le frappait, il continuait de saigner. Le second était à genoux, et comme on lui attachait les mains, il restait à genoux. Le troisième était assis à la table de son ennemi, et comme l’ennemi l’avait honoré, il demeurait à sa table.

J’appelai alors le premier par son nom et je lui criai : « Ne meurs pas. » Et son sang coulait toujours et par son sang il me répondit : « Je survivrai parce que j’aime. »

Je nommai ensuite le second et je lui criai : « Arrache tes liens. » Il me répondit : « Je suis faible, et l’homme qui m’a attaché est d’une grande force. »

Et j’appelai le troisième et je lui dis : « Lève-toi enfin. » Et il me répondit : « Je resterai ici, car mon ennemi est rusé et je veux le tromper. » J’invoquai alors l’ange de l’union et je lui dis : « Unis ces trois hommes ou bien anéantis-les. » Et avec le sang du premier, l’ange oignit les deux autres. Et celui qui était à genoux et celui qui était assis furent réconfortés. Et l’homme qui saignait s’appuya sur eux. Et son sang, coulant moins fort de ses blessures, découvrit ses yeux.

Puis Milosz nous rapporte l’étonnante histoire de ce poème :

« Quand ce poème fut-il écrit ? Voilà un travail pour le spécialiste de littérature polonaise. Songeant aux Livres des pèlerins et à Anhelli, c’est-à-dire à un style inspiré des Évangiles, il sera enclin à situer ce poème à l’époque du romantisme. Néanmoins, comme ce genre de rapprochements avec les romantiques ne sont pas rares dans la poésie polonaise d’aujourd’hui, et comme la répartition en ceux qui sont battus, à genoux et assis à la table de l’ennemi lui est étrangement familière, le spécialiste arriverait certainement à la conclusion que le poème date des années soixante-dix.

Et il aurait tort. Ce poème, sous le titre Attitudes, parut dans une anthologie que j’avais rédigée, le Chant insoumis, publié par les Éditions clandestines, en 1942, à Varsovie. L’anthologie en deux volumes de Jan Szczawiej, PIW, 1974, Poésie de la Pologne combattante 1939-1945, ne mentionne pas le texte ; en revanche, elle donne le titre et m’attribue la paternité du poème. Pendant longtemps, j’ai essayé de comprendre ce dont il s’agissait, car je n’arrivais absolument pas à me souvenir d’un poème intitulé ainsi. Enfin, j’eus le texte sous les yeux et cette lacune de la mémoire se combla soudain. En réalité, je ne suis pas l’auteur du poème, mais son traducteur. Son auteur est un poète français, Jean Le Louet. Le début de la guerre le surprit à Varsovie où il s’était rendu comme touriste ou journaliste. Il semble qu’il ait été interné ensuite un certain temps dans un camp au bord du lac de Constance. Je reçus le texte, si je ne me trompe, par l’intermédiaire de Stanislaw Dygat, à son retour de ce camp, où il avait été interné également en tant que citoyen français. Comme à ce moment-là je composais mon anthologie, je le traduisis, car le poème me plaisait comme forme poétique.

Sans le rectificatif que j’apporte aujourd’hui, le poème aurait pu servir aux spécialistes à échafauder quelques séduisantes hypothèses. Car il s’agit à l’évidence d’un texte sur la collaboration — à quoi songeait donc un poète polonais, si, en 1942, il écrivait, en guise d’avertissement, un tel poème ? Un prophète ? Car ils n’auraient certainement pas découvert que l’auteur était un poète français, qui prenait pour modèle la France de Pétain. Selon l’encyclopédie des poètes français contemporains de Jean Rousselot, le poète Jean Le Louet, né en Bretagne en 1911, assez connu avant 1939 comme néo-surréaliste, se tut presque complètement après la guerre et se consacra à son travail de journaliste. Je n’ai trouvé son poème Attitudes dans aucune anthologie française, et ce n’est pas une telle littérature — trop désagréable — qui fait l’objet de recherches littéraires en France, de sorte que nous avons ici un exemple de survivance d’un texte étranger grâce à sa polonisation — du point de vue de la langue et de la situation décrite. »

Czeslaw Milosz, L’immoralité de l’art, p. 198 – 200

Si la traduction est une trahison comme l’enseigne un adage en italien qui n’est peut-être pas un adage italien, l’anecdote rapportée par Milosz nous rappelle que le traducteur peut aussi être le conservateur de ce qu’il traduit. La différence avec le cas classique des écrits antiques qui ne nous sont connus que dans traductions arabes médiévales, c’est que le traducteur,ici, était à deux doigts de se voir crédité de la paternité de l’œuvre qu’il traduisait.

Jean Le Louet

Jean Le Louet n’a pas l’honneur d’un article sur Wikipedia, on peut glaner quelques informations à son sujet sur le site de la BnF.