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« Auschwitz a prouvé de façon irréfutable l’échec de la culture. Que cela ait pu arriver au sein même de toute cette tradition de philosophie, d’art et de sciences éclairées ne veut pas seulement dire que la tradition, l’esprit, ne fut pas capable de toucher les hommes et de les transformer. Dans ces sections elles-mêmes, dans leur prétention emphatique à l’autarcie, réside la non vérité. Toute culture consécutive à Auschwitz, y compris sa critique urgente, n’est qu’un tas d’ordures. En se restaurant après ce qui s’est passé sans résistance dans son paysage, elle est totalement devenue cette idéologie qu’elle était en puissance depuis qu’en opposition à l’existence matérielle, elle se permit de lui conférer la lumière dont la séparation de l’esprit et du travail corporel la priva. Qui plaide pour le maintien d’une culture radicalement coupable et minable se transforme en collaborateur, alors que celui qui se refuse à la culture contribue immédiatement à la barbarie que la culture se révéla être. Pas même le silence ne sort de ce cercle ; il ne fait, se servant de l’état de la vérité objective, que rationaliser sa propre incapacité subjective, rabaissant ainsi de nouveau cette vérité au mensonge. Si les états de l’est ont en dépit d’un verbiage affirmant le contraire, liquidé la culture et comme pur moyen de domination, l’ont métamorphosée en camelote, il arrive à la culture que cela fait geindre, ce qu’elle mérite et ce vers quoi pour sa part elle tend ardemment au nom du droit démocratique des hommes à disposer de ce qui leur ressemble. Seulement, du fait qu’elle se targue d’être une culture et qu’elle conserve sa monstruosité (Unwesen) comme un héritage qui ne peut se perdre, la barbarie administrative des fonctionnaires de l’Est se voit convaincue de ce que sa réalité, l’infrastruc­ture, est pour sa part aussi barbare que la superstructure qu’elle démolit en en prenant la régie. A l’Ouest on a au moins le droit de le dire. »

Theodor Adorno, Dialectique négative, p. 287 – 288

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« Une question m’intéresse : jusqu’à quel point leurs sinistres expériences peuvent-elles assurer aux écrivains de l’Est une quelconque supériorité sur leurs collègues de l’Ouest ? Il est en effet certain que, du fait de leur chute, ils sont d’une certaine manière, et qui leur est propre, supérieurs à l’Occident, et Milosz fait plus d’une fois ressortir la force et la sagesse spécifiques qu’une telle école de mensonge, de terreur et de déformation méthodiques peut dispenser à ses disciples. Milosz, d’ailleurs, illustre fort bien lui-même cette évolution particulière : son verbe tranquille et coulant, qui examine — avec quelle mortelle sérénité ! — ce qu’il décrit, a je ne sais quel goût de maturité qui diffère tout de même un peu de celle qui a cours en Occident. Je dirais que Milosz dans son ouvrage lutte sur deux fronts : pour lui, il s’agit non seulement de condamner l’Est au nom de la culture occidentale, mais aussi d’imposer à l’Ouest la vision bien distincte qu’on vient d’y vivre ainsi que sa nouvelle expérience de l’univers. […] Milosz lui-même a dit un jour quelque chose d’analogue : d’après lui, la différence entre un intellectuel occidental et son confrère, des pays de l’Est est que, des deux, le premier n’a point reçu une bonne raclée sur le derrière. Aux termes de cet aphorisme, notre atout (car je m’inclus clans le second groupe) serait de représenter une culture violentée, partant plus proche de la vie. Mais Milosz est le premier à connaître les limites de cette vérité — et il serait vraiment lamentable de voir notre prestige s’établir exclusivement sur un fondement ainsi fustigé. Ayant reçu une raclée, elle n’est plus dans son état normal ; or, la philosophie, les lettres et les arts doivent malgré tout être plutôt au service de gens dont personne n’a brisé les dents, déboîté la mâchoire ou mis les yeux au beurre noir. Et voyez seulement comment Milosz s’efforce malgré tout d’adapter sa sauvagerie aux exigences du raffine-ment occidental. L’esprit et la chair. Il arrive que le confort maté-riel exalte la vigilance de notre âme et qu’à l’abri de rideaux douillets, dans l’étouffante atmosphère d’un intérieur bourgeois, naisse une rigueur dont n’auraient même pas rêvé ceux qui se jetaient contre les blindés avec des bouteilles d’essence. Aussi notre culture violentée ne pourrait-elle être utile qu’à la condition d’être une chose bien digérée, assimilée, la forme nouvelle d’une véritable culture, un apport dûment médité et organisé de la Pologne à l’esprit universel. »

Witold Gombrowicz, Journal I, Folio p. 37 – 38