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Comment nous dépêtrer de l’ambivalence de notre rapport à la dénonciation ?

On trouvera matière à réflexion sur ce sujet dans l’étonnant traité de management que livre Rousseau dans la Nouvelle Héloïse à travers la description de la vie domestique de Julie et M. de Wolmar.

« Je ne puis assez admirer comment M. et Madame de Wolmar ont su transformer le vil métier d’accusateur en une fonction de zèle, d’intégrité, de courage, aussi noble ou du moins aussi louable qu’elle l’était chez les Romains.

On a commencé par détruire ou prévenir clairement, simplement et par des exemples sensibles, cette morale criminelle et servile, cette mutuelle tolérance aux dépens du maître, qu’un méchant valet ne manque point de prêcher aux bons sous l’air d’une maxime de charité. On leur a bien fait comprendre que le précepte de couvrir les fautes de son prochain ne se rapporte qu’à celles qui ne font de tort à personne; qu’une injustice qu’on voit, qu’on tait et qui blesse un tiers, on la commet soi-même; et que, comme ce n’est que le sentiment de nos propres défauts qui nous oblige à pardonner ceux d’autrui, nul n’aime à tolérer les fripons s’il n’est un fripon comme eux. Sur ces principes, vrais en général d’homme à homme et bien plus rigoureux encore dans la relation plus étroite du serviteur au maître, on tient ici pour incontestable que qui voit faire un tort à ses maîtres sans le dénoncer est plus coupable encore que celui qui l’a commis; car celui-ci se laisse abuser dans son action par le profit qu’il envisage, mais l’autre, de sang-froid et sans intérêt, n’a pour motif de son silence qu’une profonde indifférence pour la justice, pour le bien de la maison qu’il sert et un désir secret d’imiter l’exemple qu’il cache. De sorte que, quand la faute est considérable, celui qui l’a commise peut encore quelquefois espérer son pardon, mais le témoin qui l’a tué est infailliblement congédié comme un homme enclin au mal.

En revanche on ne souffre aucune accusation qui puisse être suspecte d’injustice et de calomnie, c’est-à-dire qu’on n’en reçoit aucune en l’absence de l’accusé. Si quelqu’un vient en particulier faire quelque rapport contre son camarade, ou se plaindre personnellement de lui, on lui demande s’il est suffisamment instruit, c’est-à-dire s’il a commencé par s’éclaircir avec celui dont il vient se plaindre. S’il dit que non, on lui demande encore comment il peut juger une action dont il ne connaît pas assez les motifs. Cette action, lui dit-on, tient peut-être à quelque autre qui vous est inconnue; elle a peut-être quelque circonstance qui sert à la justifier ou à l’excuser et que vous ignorez. Comment osez-vous condamner cette conduite avant de savoir les raisons de celui qui l’a tenue? Un mot d’explication l’eût peut-être justifiée à vos yeux. Pourquoi risquer de la blâmer injustement et m’exposer à partager votre injustice? S’il assure s’être éclairci auparavant avec l’accusé : Pourquoi donc lui réplique-t-on, venez-vous sans lui, comme si vous aviez peur qu’il ne démentît ce que vous avez à dire? De quel droit négligez-vous pour moi la précaution que vous avez cru devoir prendre pour vous-même? Est-il bien de vouloir que je juge sur votre rapport d’une action dont vous n’avez pas voulu juger sur le témoignage de vos yeux et ne seriez-vous pas responsable du jugement partial que j’en pourrais porter, si je me contentais de votre seule déposition? Ensuite on lui propose de faire venir celui qu’il accuse : s’il y consent, c’est une affaire bientôt réglée ; s’il s’y oppose, on le renvoie après une forte réprimande; mais on lui garde le secret et l’on observe si bien l’un et l’autre, qu’on ne tarde pas à savoir lequel des deux avait tort. »

Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, IVe Partie, Lettre X