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Je n’ai jamais lu les Marxismes imaginaires de Raymond Aron mais j’imagine que le Merleau-Ponty d’Humanisme et terreur doit y être épinglé. Et si ce n’est pas le cas, l’extrait ci-dessous le mérite largement.

« Les fondements de la politique marxiste doivent être cherchés simultanément dans l’analyse inductive du fonctionnement économique et dans une certaine intuition de l’homme et des relations interhumaines. « Être radical, dit un texte célèbre de Marx c’est prendre les choses par la racine. Or, la racine pour l’homme est l’homme lui-même. » La nouveauté de Marx n’est pas de réduire les problèmes philosophiques et les problèmes humains aux problèmes économiques, mais de chercher dans ces derniers l’équivalent exact et la figure visible des premiers. On a pu dire sans paradoxe que le Capital est une « Phénoménologie de l’Esprit concrète » c’est-à-dire qu’il s’agit indivisiblement du fonctionnement de l’économie et de la réalisation de l’homme. Le nœud des deux ordres de problèmes se trouve dans cette idée hégélienne que chaque système de production et de propriété implique un système de relations entre les hommes de sorte que nos relations avec autrui se lisent dans nos relations avec la nature et nos relations avec la nature dans nos relations avec autrui. On ne peut saisir en définitive toute la signification d’une politique marxiste sans revenir à la description que Hegel donne des rapports fondamentaux entre les hommes.

« Chaque conscience, dit-il, poursuit la mort de l’autre. » Notre conscience, étant ce qui donne sens et valeur à tout objet pour nous saisissable, est dans un état naturel de vertige, et c’est pour elle une tentation permanente de s’affirmer aux dépens des autres consciences qui lui disputent ce privilège. Mais la conscience ne peut rien sans son corps et ne peut quelque chose sur les autres qu’en agissant sur leur corps. Elle ne les réduira en esclavage qu’en faisant de la nature une annexe de son corps, en se l’appropriant et en y établissant les instruments de sa puissance. L’histoire est donc essentiellement lutte, — lutte du maître et de l’esclave, lutte des classes, — et cela par une nécessité de la condition humaine et en raison de ce paradoxe fondamental que l’homme est  indivisiblement conscience et corps, infini et fini. Dans le système des consciences incarnées, chacune ne peut s’affirmer qu’en réduisant les-autres en objets. »

Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, Gallimard/idées, p. 203 – 204

Je ne sais s’il faut parler de candeur ou de désinvolture pour qualifier cette tentative de donner des fondements hégéliens à la politique marxiste. Le moins que l’on puisse dire c’est que le bricolage intellectuel n’est pas convaincant non seulement parce que le « fondement » proposé consiste ici dans une resucée confuse de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave relue par Kojève, mais encore parce que ces fondements pseudo-hégéliens sont en contradiction manifeste avec des thèses cardinales du marxisme. Ainsi en va-t-il de cette audacieuse transformation de la relation de détermination de la superstructure par l’infrasctructure économique en relation d’entre-expression. De même la manière dont Merleau-Ponty présente la genèse de la relation maître esclave correspond-t-elle à ce qui est très exactement rejeté par Engels quand il aborde le sujet dans l’Anti-Dühring :

« Admettons pour un instant que M. Dühring ait raison de dire que toute l’histoire jusqu’à ce jour peut se ramener à l’asservissement de l’homme par l’homme ; nous sommes encore loin pour autant d’avoir touché au fond du problème. Car on demande de prime abord : comment Robinson a-t-il pu en arriver à asservir Vendredi ? Pour son simple plaisir ? Absolument pas. Nous voyons au contraire que Vendredi

est enrôlé de force dans le service économique comme esclave ou simple instrument et qu’il n’est d’ailleurs entretenu que comme instrument.

« Robinson a seulement asservi Vendredi pour que Vendredi travaille au profit de Robinson. Et comment Robinson peut-il tirer profit pour lui-même du travail de Vendredi ? Uniquement du fait que Vendredi produit par son travail plus de moyens de subsistance que Robinson n’est forcé de lui en donner pour qu’il reste capable de travailler. Donc, contrairement aux instructions expresses de M. Dühring, Robinson n’« a pas pris le groupement politique » qu’établissait l’asservissement de Vendredi « en lui-même comme point de départ, mais l’a traité exclusivement comme un moyen pour des fins alimentaires ». — A lui maintenant de s’arranger avec son maître et seigneur M. Dühring.

Ainsi l’exemple puéril que M. Dühring a inventé de son propre fonds pour prouver que la violence est « l’élément historique fondamental », prouve que la violence n’est que le moyen, tandis que l’avantage économique est le but. Et dans la mesure où le but est « plus fondamental » que le moyen employé pour y parvenir, dans la même mesure le côté économique du rapport est plus fondamental dans l’histoire que le côté politique. L’exemple prouve donc exactement le contraire de ce qu’il doit prouver. Et ce qui se passe pour Robinson et Vendredi, se passe de même pour tous les cas de domination et de servitude qui se sont produits jusqu’ici. L’oppression a toujours été, pour employer l’élégante expression de M. Dühring, « un moyen pour des fins alimentaires » (ces fins alimentaires étaient prises dans le sens le plus large), mais jamais ni nulle part un groupement politique introduit « pour lui-même ».