Étiquettes

, ,

« Le rôle du confident est mythique : puisque je ne puis maîtriser réellement les contradictions où me jette le sentiment amoureux, je raconte une histoire dont la fonction est de dialectiser ces contradictions. Le confident me permet de narrer, de réciter, de produire un intelligible : j’arrange l’Image dans le sens qui me convient, soit que je l’exalte (et me rassure d’aimer un être dont je décris la valeur), soit que je la diminue, me permettant de petites agressivités, des ironies malignes que je n’oserais jamais assumer face à l’objet aimé. […]

(Ce profit narratif est ambigu, car ce n’est jamais que profit de l’Imaginaire. De la confidence amoureuse, on ne peut attendre aucun effet analytique ; car plus je parle (au confident), plus je chois dans l’Imaginaire ma confidence me ramène sans cesse au « psychologique ».) […]

Dans la confidence, le dialogue est faible. Le confident écoute, relance (par amitié), objecte parfois (sans conviction), ne conteste jamais longtemps, car (tout en lui le dit) il parle à un fou. Tel le coryphée antique, sa fonction est de faire marcher le monologue. Ce monologue est celui de la « souffrance », non de l’action ; la pièce montée (racontée) par l’amoureux n’est pas un drame, mais une tragédie, et des plus archaïques, entre le coryphée et le héros tragique, entre le confident et l’amoureux, nulle joute, l’un est subordonné à l’autre : seulement une longue plainte ; le dialogue (la « scène ») est réservé (fût-ce intérieurement) à mon autre. »

Roland Barthes, Le discours amoureux, Séminaire à l’École pratique des hautes étude, Seuil, p. 629 – 630