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pour Abdelraouf

« Aelred. L’amitié est cette vertu qui lie les âmes par une douce alliance de prédilection et, de plusieurs, ne fait qu’un. Voilà pourquoi nu même les philosophes de ce siècle n’ont pas rangé l’amitié parmi les sentiments fortuits ou éphémères, mais bien au nombre des vertus qui sont éternelles. Salomon, à ce qu’il semble, leur fait écho au livre des Proverbes : « Il aime en tout temps, dit-il, celui qui est ami » « , déclarant ainsi clairement que l’amitié est éternelle si elle est véritable ; que si elle vient à cesser, c’est qu’elle n’était pas véritable, quoiqu’elle parût exister.

Yves. Mais comment se fait-il donc, qu’entre gens des plus amis s’élèvent quelquefois — l’histoire en est témoin — de très graves désaccords ?

Aelred. Nous reviendrons plus longuement là-dessus, en son lieu s’il plaît à Dieu. En attendant, crois-moi bien, il n’exista jamais un ami qui ait pu nuire à celui qu’il avait une fois reçu en son amitié ; je dirai plus : l’ami n’a pas goûté les douceurs de la véritable amitié, qui, même blessé, cesse d’aimer celui qu’il a une fois aimé : « C’est en tout temps que l’ami aime ». Accablé de reproches, outragé, livré aux flammes, mis en croix, « celui qui est ami, aime en tout temps ». Comme le dit notre Jérôme, « une amitié qui peut finir, n’a jamais été véritable » « .

Yves. Si telle est la perfection de la véritable amitié, il n’est pas étonnant que l’antiquité n’ait gardé le nom que de très rares vrais amis : c’est à peine, écrit Cicéron, si en tant de siècles s’est conservée la mémoire de trois ou quatre paires d’amis « . Si donc, à notre époque, en ces temps chrétiens si rares sont les amis, c’est en vain, semble-t-il, que je peine à scruter cette vertu dont je désespère d’atteindre jamais la merveilleuse et étonnante sublimité.

Aelred. L’effort vers de grandes choses, a-t-on dit, est déjà quelque chose de grand. C’est la marque d’une âme vertueuse de poursuivre sans cesse le sublime malgré ce qu’il offre d’ardu, soit qu’elle atteigne l’objet de ses aspirations, soit qu’elle comprenne plus clairement et connaisse davantage ce qu’il lui faut désirer. Ce n’est pas, crois-moi, un mince progrès que de se rendre compte, grâce à une plus exacte connaissance de la vertu, de la distance dont on en reste séparé. »

saint Æelred de Rielvaux, De spiritali amicitia in Sagesses de l’amitié II, p. 268 -269

Saint Aelred of Rievaulx | Cistercian monk | Britannica