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« J’ai été frappé de vous voir, dans votre dernière lettre, émettre l’idée que la nature, qui échappe à la prise d’un individu isolé, pour­rait être saisie dans sa plénitude par la somme de tous les individus existants. Il est en effet permis, à ce qu’il me semble, de considérer chaque individu comme un sens particulier qui appréhende la nature à sa manière, tout comme le fait, chez l’homme, chacun des organes des sens, et qui peut tout aussi peu être remplacé par un autre que l’oreille ne peut être remplacée par l’œil et ainsi de suite. Il est fâcheux que chaque manière individuelle de concevoir et de sentir n’ait pas à sa disposition le moyen de s’exprimer intégralement dans toute sa pureté, car le langage, de par toute sa tendance naturelle, est exactement à l’opposé de l’individualité, et les esprits qui travaillent à se donner les moyens de se rendre intelligibles à tous sacrifient d’ordi­naire la meilleure part de leur originalité personnelle, et renoncent en conséquence très souvent au privilège de saisir à leur façon les phé­nomènes de l’expérience sensible. D’une manière générale, le rapport des concepts généraux, et du langage construit sur la base de ces concepts, avec les objets concrets, avec les cas particuliers et les intui­tions directes est pour moi un abîme où je ne puis plonger le regard sans être pris de vertige. La vie réelle, à chacun de ses instants, attes­te qu’il est possible de communiquer à autrui, en usant d’un ins­trument universel de sa nature, ce qu’il y a de particulier en chaque individu et jusqu’aux particularités les plus ténues, alors que l’entendement, livré à lui-même, en viendrait presque inévitablement à se fournir la preuve que cette communication n’est pas loin d’être une impossibilité. »

Schiller, Lettre à Goethe du 27 février 1798