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« La puissance! Je suis persuadé que beaucoup riraient énormément s’ils apprenaient qu’une pareille « nullité » vise à la puissance. Mais je les étonnerai encore davan­tage : dès mes premières rêveries peut-être, c’est-à-dire depuis mon enfance ou presque, je n’ai jamais pu me voir autrement qu’au premier rang, partout et en toutes cir­constances. J’ajouterai un aveu singulier : peut-être que cela dure encore. Et je noterai en outre que je ne demande pas pardon.

C’est justement là mon « idée », c’est là sa force, que l’argent est la seule voie capable de conduire au premier rang une nullité. Je ne suis peut-être pas une nullité, mais je sais par exemple, par les miroirs, que mon extérieur me nuit, parce que j’ai le visage ordinaire. Mais si j’étais riche comme Rothschild, qui donc s’inquiéterait de mon visage? Je n’aurais qu’à siffler, et des milliers de femmes courraient à moi avec leurs « beautés ». Je suis même convaincu que, très sincèrement, elles finiraient par me croire beau. Je suis peut-être même intelligent. Mais si j’avais même un front de sept pouces, il s’en trouverait vite un de huit, et je serais perdu. Tandis que, si j’étais Rothschild, est-ce que ce sage de huit pouces aurait la moindre valeur à côté de moi? On ne le laisserait même pas ouvrir la bouche! Je suis peut-être spirituel; oui, mais à côté de moi il y a Talleyrand, Piron, et me voilà éclipsé : tandis que, si j’étais Rothschild, où seraient les Piron et peut-être même les Talleyrand? L’argent, sans doute, et une puissance despotique, mais c’est en même temps la suprême égalité, et là et sa grande force. L’ar­gent nivelle toutes les inégalités. Voilà ce que j’avais décidé, déjà à Moscou.

Vous ne verrez bien sûr dans cette pensée qu’in­solence, violence, triomphe de la nullité sur le talent. D’accord, cette pensée et audacieuse (et par suite volup­tueuse). Soit! Mais vous croyez que je voulais alors la puissance forcément pour opprimer? Pour me venger? C’est ainsi qu’agirait fatalement la médiocrité. Bien mieux, je suis convaincu qu’il y a des milliers de ces talents et de ces intelligences si fiers d’eux-mêmes, qui, si on les chargeait tout à coup de tous les millions de Rothschild, n’y tiendraient pas et se conduiraient en viles médiocrités et seraient les pires des oppresseurs. Mon idée est autre. L’argent ne me fait pas peur; il ne m’op­primera pas et ne me fera pas opprimer les autres.

Je n’ai pas besoin de l’argent, ou plutôt ce n’est pas de l’argent que j’ai besoin ; ce n’est pas même de la puissance ; j’ai besoin seulement de ce qui s’acquiert par la puissance et ne se peut acquérir sans elle : la conscience, calme et solitaire, de sa force! Voilà la plus parfaite défi­nition de la liberté, sur laquelle se bat tant le monde! La liberté! J’ai enfin tracé ce grand mot… Oui, la conscience solitaire de sa force est chose belle et enivrante. J’ai la force, et je suis calme. Les foudres sont entre les mains de Jupiter, et il et calme; l’entendez-vous souvent toni­truer? L’imbécile peut croire qu’il sommeille. Mettez maintenant à la place de Jupiter un vulgaire littérateur ou une bonne femme de la campagne, et vous en enten­drez, du tonnerre!

Si seulement j’avais la puissance, raisonnais-je, je n’en aurais plus besoin; je suis sûr que, de moi-même de mon plein gré, j’occuperais partout la dernière place. Si j’étais Rothschild, je me promènerais en pardessus râpé et un parapluie à la main. Qu’est-ce que cela me ferait, d’être bousculé dans la rue ou obligé de courir dans la boue pour ne pas être écrasé par les fiacres? La conscience que c’est moi qui suis Rothschild suffirait à faire ma joie dans ce moment. Je sais que je puis avoir un festin comme personne n’en a, et le premier cuisinier du monde : il me suffit de le savoir. Je mangerai une tranche de pain et de jambon et je serai rassasié de ma conscience. Encore aujourd’hui, c’est ainsi que je pense. »

Dostoïevski, L’adolescent, trad. Pierre Pascal, Folio, p.94 -95