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Les conférences de Fichte sur La destination du savant, ce n’est pas seulement Sisyphe heureux avant Camus, c’est aussi le dépérissement de l’État avant le marxisme :

« Parmi ses tendances fondamentales, l’homme a cette exigence d’admettre en dehors de soi des êtres raisonnables de son espèce ; il ne peut les admettre que sous la condition qu’il entre en société avec eux, d’ après la signification déterminée plus haut de ce mot. — La tendance communautaire fait donc partie des tendances fondamentales de l’homme. L’homme est destiné à vivre dans la société ; il a l’obligation de vivre dans la société; il n’est pas un homme entier, achevé, et il se contredit lui-même s’il vit isolé.

Vous voyez, messieurs, combien il est important de ne pas confondre la société en général avec l’espèce particulière de société empiriquement conditionnée que l’on nomme État. La vie dans l’État ne fait pas partie des buts absolus de l’homme, quoi qu’en dise un très grand homme ; il est un moyen qui n’ a cours que dans certaines conditions pour l’établissement d’ une société parfaite. L’État, comme toutes les institutions humaines qui ne sont que des moyens, vise sa propre négation : c’est le but de tout gouvernement de rendre le gouvernement superflu. Pour l’instant ce moment n’est assurément pas encore arrivé — et je ne sais pas combien de myriades d’années ou de myriades de myriades d’années peuvent se passer jusqu’à ce moment-là — et il ne s’agit pas, ici, d’une façon générale, d’appliquer cela dans la vie, mais de justifier une proposition spéculative — ce moment n’est pas encore arrivé ; mais il est sûr que, sur le chemin de l’humanité prescrit a priori, se trouve un tel moment où tous les liens étatiques seront superflus. C’est le moment où, au lieu de la force ou de la ruse, ce sera la seule raison qui sera universellement reconnue comme arbitre suprême. Être reconnue, dis-je, car, même ensuite, les hommes peuvent se tromper et être entraînés par l’erreur à blesser leurs prochains; mais ils doivent tous seulement avoir le bon vouloir de se faire dégager de l’ erreur, et, de même qu’ils en sont dégagés, de revenir sur cette erreur et d’en réparer le dommage. Tant que ce moment n’est pas arrivé, nous ne sommes même pas encore des hommes véritables, d’une manière générale. »

Fichte, La destination du savant, Deuxième conférence, Vrin, p. 56 – 57

La thèse ici soutenue converge avec la réinterprétation de l’état de nature que Fichte expose dans la cinquième conférence consacrée à Rousseau : il y propose en effet de comprendre l’état de nature non pas comme une origine derrière nous, mais comme un idéal derrière nous . Je suis curieux de savoir s’il s’est trouvé un philosophe avant Fichte pour faire de l’anarchie non plus une situation originelle mais le terme de la téléologie historique (la téléologie kantienne, par exemple, s’oriente vers un dépassement des conflits entre États mais pas vers un dépassement de l’État, l’homme étant voué à rester un animal qui a besoin d’un maître).