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« Que le secret et le silence, qui est la voix du secret, aient lourde­ment hanté Kierkegaard, c’est une évidence. Des pseudonymes tels que Frater Taciturnus et Johannes de Silentio contiennent à eux seuls toute une psychologie de l’autoclaustration et du masque. Il est un sens dans lequel la prolixité des écrits publiés par Kierkegaard exprime authentiquement une volonté de pré­server l’inviolabilité d’une zone de secret muet. Il est tout aussi évident que Kierkegaard s’identifie intensément et concrètement avec ces « fiancées du silence » que sont Antigone et Cordélia. Le rapprochement de ces deux personnages dans L’Alternative, où Cordélia est la proie du séducteur, suggère que Kierkegaard a pu percevoir intuitivement les affinités troublantes entre la figure d’Œdipe et celle de Lear. Et, de fait, il considère bien que sa rupture tragique avec Régine Olsen était la conséquence d’un absolu et de la nécessité compulsive à protéger un secret innommable. Mais la façon dont Kierkegaard traite ce thème n’est pas moins délicate ni obsédante que celle des autres romantiques. C’est pré­cisément le pivot des récits et des drames de Kleist : Alkmene, Kätchen, Penthesilea, la marquise d’O., toutes sont les porteuses tourmentées mais sanctifiées d’un secret qui les domine. Par conséquent, l’Antigone de Kierkegaard, tout comme ses sœurs romantiques en silence, exprime bien plus qu’un étouffement intime.

Elles s’intègrent très probablement dans une critique éloquem­ment et fréquemment formulée dans les premières décennies du XIXe siècle contre les nouvelles menaces que la technologie et le journalisme font peser sur l’autonomie spirituelle de l’individu. Comment faire pour demeurer hin enkelte (« cet individu »), cette présence singulière sans laquelle il ne peut pas y avoir d’intégrité spirituelle ni de conscience de l’identité à ce niveau, face aux pré­tentions bruyantes de la culture de masse ? Cette question n’a pas plus d’urgence pour Kierkegaard qu’elle n’en a, par exemple, pour Carlyle ou pour Emerson. Une des réponses qu’on peut lui donner réside dans la garde d’un secret, secret assez lourd et assez vaste pour protéger l’âme contre la dispersion. »

George Steiner, Les Antigones, Folio essais, p. 72