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« L’année de philosophie des classes terminales est néfaste. Un chapitre d’un livre récent de Zeldin [1] y fait allusion. L’échec du système français d’enseignement est patent. Quand on propose aux étudiants des problèmes d’aujourd’hui, ils y cherchent une réponse dans Aristote ou dans Hegel. Le vrai ne se découvre pas par observation ni réflexion, mais par lecture de grimoires. Toute information qui n’est pas d’ordre historique passe pour nulle ou inconvenante. Regardez les sujets. Ils se présentent sous forme courte : un mot, deux mots, réunis par une conjonction. Plutôt que de poser une question ou d’essayer de la résoudre, il s’agit d’un exercice de rhétorique : comment présenter d’une manière astucieuse des arguments dont on ne s’est jamais soucié de savoir s’ils sont vrais ou faux ni s’ils s’appliquent à une situation quelconque. Est-ce de la désinvolture? (Le réel s’arrangera comme il pourra de manière à coller avec ce qu’on en dit.) Non pas. Aristote est censé contenir réponse à tout. Nous vivons à l’heure scolastique.

A écouter les optimistes, ce sont là conséquences des programmes. Introduisez autre chose que l’histoire de la philosophie, alors tout changera. Rien de moins sûr, car l’habitude des spéculations verbales se perpétue. A la connaissance, l’analyse linguistique a substitué la façon dont le langage réfère. D’après un de ses principes, l’emploi d’un mot convenablement défini suscite une chose ou des choses. La croyance à la valeur des mots remplace la croyance naïve à la valeur de la pensée, qui caractérisait l’idéalisme universitaire. Comme au Moyen Age, une conséquence est le nouveau lustre de la logique, ou bien, inversement, la persuasion que parler une langue consiste à appliquer des règles de jeu, sur le patron des formalismes’, rehausse la recherche du sens des mots. »

Jean Largeault, Enigmes et controverses (1980), Avant-propos

[1] Logique et verbalisme in Histoire des passions françaises, T II