Étiquettes

,

La cinquième des  savant est consacrée à un « examen critique des thèses de Rousseau sur l’influence des arts et des sciences sur la bonté de l’humanité ». L’argumentation de Fichte part d’une interprétation de Rousseau qui vaudrait une mauvaise note à tout étudiant qui la soutiendrait aujourd’hui dans une copie : il prétend que Rousseau prône un retour à l’état de nature. Pour autant la critique qu’il adresse finalement à Rousseau n’est pas dénuée d’intérêt :

« Ici se trompa Rousseau. Il avait de l’énergie, mais plutôt l’énergie de la souffrance que celle de l’activité ; il sentait fortement la misère des hommes; mais il sentait beaucoup moins la force propre qu’il avait pour porter aide à cette misère; et ainsi il jugea des autres de la même façon qu’il se sentait lui-même ; le rapport qu’il avait avec sa douleur particulière, il le vit de même entre l’humanité entière et sa souffrance universelle. Il tint compte de la souffrance ; mais il ne tint pas compte de la force que l’humanité a en soi pour se secourir.

Paix à ses cendres et bénédiction à sa mémoire ! — Il a agi. Il a versé le feu dans bien des âmes qui ont mené plus loin ce qu’il avait commencé. Mais il agit presque sans être conscient lui-même de son activité indépendante. Il agit sans appeler d’autres hommes à l’action ; sans tenir compte de leur action face à la somme du mal et de la corruption universels. Cette absence d’effort en vue de l’activité indépendante règne sur tout son système d’idées. Il est l’homme de la sensibilité souffrante, mais pas en même temps celui de la lutte person­nelle et active contre son emprise. — Ses partisans menés à l’erreur par la passion deviennent vertueux ; mais ils devien­nent simplement vertueux, sans bien voir comment? Le combat de la raison contre la passion, progressive et lente, remportée avec effort, peine et travail, — spectacle le plus intéressant, et le plus instructif que nous puissions voir — il le cache à nos yeux. — Son élève se développe de lui-même. Le guide de celui-ci ne fait rien d’autre que d’écarter les obstacles à son éducation, et laisse pour le reste gouverner la bienveil­lante nature. Elle devra même le garder toujours sous sa tutelle. Car la force active, l’ardeur, la ferme résolution de la combattre et de la soumettre, le guide ne les a pas apprises à son élève. Il sera bon parmi des hommes bons ; mais parmi des méchants — et où les méchants ne sont-il pas la majorité? — il souffrira indiciblement. — Ainsi Rousseau dépeint généralement la raison au repos, mais non au combat; il affaiblit la sensibilité, au lieu de fortifier la raison. »

J. G. Fichte, La destination du savant, Ve conférence, trad. J-L Vieillard-Baron, Vrin p. 103 – 104