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Johann-Gottlieb Fichte

La lecture de la Doctrine de la science (la version de 1801) reste un des souvenirs les plus pénibles de mes études de philosophie et m’a durablement fâché avec Fichte. Quelques années plus tard un collègue m’a vivement encouragé à lire La destination du savant, œuvre sur laquelle j’avais – stupidement – fait l’impasse l’année ou Fichte était au programme de l’agrégation. J’ai pris mon temps pour suivre ce bon conseil (merci Sylvain) mais je m’empresse de partager ce beau passage. 

« En outre la tendance [sociale] pousse à trouver des êtres libres et raisonnables en dehors de nous et à entrer en communauté avec eux ; elle ne pousse pas à la subordination comme dans le monde des corps, mais à la coordination. Si l’on ne veut pas rendre libres les êtres raisonnables cherchés en dehors de soi, c’est qu’on ne considère en quelque sorte que leur habileté théorique, et non leur raison pratique : on ne veut pas entrer en communauté avec eux, on veut au contraire les dominer, comme des  animaux déterminés par le sort, et l’on fait entrer sa tendance à la sociabilité en contradiction avec elle-même. — Pourtant, que dis-je : on met cette tendance en contradiction avec elle-même? Disons plutôt qu’on ne l’a pas encore le moins du monde — cette tendance si noble : l’humanité ne s’est pas encore cultivée en nous d’une façon assez profonde ; nous en restons même au degré inférieur de la semi-humanité ou de l’esclavage. Nous ne sommes pas encore mûrs au sentiment de notre liberté et de notre activité indépen­dante [Selbsttätigkeit]; car alors nous devrions nécessairement vouloir contempler en dehors de nous des êtres semblables à nous, c’est-à-dire des être libres. Nous sommes esclaves et nous voulons rester esclaves. Rousseau dit : beaucoup d’hommes se croient maîtres des autres qui sont pourtant plus esclaves qu’eux ; il aurait pu dire encore bien plus justement: Tout homme qui se croit maître des autres est lui-même un esclave. Si ce n’est pas toujours le cas en fait, il a sûrement pourtant une âme d’esclave, et devant le premier homme plus fort que lui qui le soumet, il rampera dans l’infamie. — Seul est libre celui qui veut rendre libre tout ce qui l’entoure, et le rend libre en fait par une certaine influence dont on n’a pas toujours remarqué l’origine. Sous son regard, nous respirons plus librement ; nous ne sentons rien qui nous limite, nous entrave ou nous opprime; nous sentons un plaisir inhabituel à être et à faire tout ce que le respect de nous-mêmes ne nous interdit pas.

L’homme doit utiliser les objets privés de raison comme des moyens pour ses fins, mais non les êtres raisonnables : il ne doit même pas utiliser ceux-ci comme moyens pour leurs propres fins; il ne doit pas agir sur eux comme sur la matière inerte ou l’animal, de façon à atteindre seulement son but par leur intermédiaire, sans avoir tenu compte de leur liberté. — Il ne doit pas rendre un être raisonnable vertueux ou sage ou heureux contre son gré. Sans compter que cette peine serait perdue, et que personne ne peut devenir vertueux, sage ou heureux si ce n’est par son propre travail et son propre effort — outre que ce que l’homme ne peut pas, il ne doit même pas le vouloir, quand même il pourrait ou croirait le pouvoir; car c’est illégitime, et il se met par là en contradiction avec lui-même. »

J. G. Fichte, La destination du savant, IIe conférence, trad. J-L Vieillard-Baron, Vrin p. 59 – 61