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Les Affinités électives étant une histoire de ré-appariement amoureux, il y est question de divorce. On y trouve des tirades sur le mariage qui sont confiées à des personnages secondaires.

La défense de l’indissolubilité du mariage est confiée à Mittler, un étrange personnage qui se donne pour tâche de jouer les intermédiaires pour sauver les couples en crise. Je vous laisse apprécier notamment le dernier argument (l’analogie avec la conscience) qui est particulièrement  … improbable. Pour interpréter ce que cherche à faire Goethe à travers cette tirade, on songe à cet aphorisme de Nietzsche : « la manière la plus perfide de nuire à une cause est de la défendre intentionnellement avec de mauvaises raisons. »

 » – Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale possible,celui-là, dis-je, a affaire à moi ! Si je ne puis le convaincre, le maîtriser, je n’ai plus rien à démêler avec lui ! Le mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation ; il adoucit l’homme sauvage et fournit à l’homme civilisé des moyens nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi faut-il qu’il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général qu’on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, au reste, existe-t-il en effet ? Non, mille fois non ! On cède à un mouvement d’impatience, on cède à un caprice et on se croit malheureux ! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous vous applaudirez d’avoir laissé exister ce qui doit être toujours ! Il n’est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation ! Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de douleurs, qu’il est impossible de déterminer la dette que deux époux contractent l’un envers l’autre ; ce compte-là ne peut se régler que dans l’éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire le plus mauvais mari ou la plus méchante femme ? Et qui oserait dire hautement qu’il a divorcé avec sa conscience ? »

Iere partie, chapitre IX

La critique du mariage, ou plus exactement, des propositions concernant sa réforme sont placés dans la bouche du Comte.  L’argumentation de ce visiteur a quelque chose du plaidoyer pro domo puisque lui-même doit s’affranchir du cadre du mariage pour vivre son amour avec la Baronne. On notera que les commentaires de Charlotte puis d’Edouard sur les propos du Comte annoncent leurs positions futures par rapport à la perspective de leur propre séparation. 

« – De pareils changements, reprit le Comte, nous étonneraient moins, si nous n’attachions pas aux relations de cette vie passagère, et principalement aux liens du mariage, une idée de stabilité impossible. Le mariage, surtout, nous apparaît toujours tel qu’on nous le représente au  théâtre, c’est-à-dire, comme un but final vers lequel les héros tendent pendant toute la durée de la pièce, et dont une foule d’obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgré eux, jusqu’au moment où le rideau va et doit tomber : car, dès que ce but est atteint, la pièce est finie. Les spectateurs emportent un sentiment de satisfaction complet, qu’ils voudraient retrouver dans la vie réelle. Mais comment le pourraient-ils ? Dans la vie réelle, l’action continue derrière le rideau, et quand il se relève enfin, elle est arrivée à des résultats dont on détourne la tête avec dépit, et souvent même avec horreur.

– Vous exagérez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus d’un acteur qui, après avoir fini son rôle dans ces sortes de drames, reparaît avec plaisir dans une pièce du même genre.

– J’en conviens, répondit le Comte, car il est toujours agréable de jouer un rôle nouveau. Quiconque connaît le monde, sait que les divers liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et souvent même insupportables, que parce qu’on a eu la folie de vouloir les rendre immuables au milieu du mouvement perpétuel de la vie. Un de mes amis, qui, dans ses moments de gaieté, se pose en législateur et propose des lois nouvelles, prétendit un jour que le mariage ne devrait être valable que pour cinq ans.» Ce nombre impair et sacré, disait-il, suffit pour apprendre à se connaître, pour donner le jour à deux ou trois enfants, pour se brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se réconcilier. Les premières années seraient infailliblement heureuses ; si, pendant la dernière, l’amour diminuait chez un des contractants, l’autre, stimulé par la crainte de perdre l’objet de ses affections, redoublerait d’égards et d’amabilité. De pareils procédés touchent et séduisent toujours, et l’on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce, l’époque fixée pour la résiliation du contrat d’association, comme on oublie dans une bonne société l’heure à laquelle on s’était promis de se retirer. Je suis persuadé qu’on ne s’apercevrait de cet oubli qu’avec un sentiment de bonheur, parce qu’il aurait tacitement renouvelé le contrat. […]

– Ce même ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en plaisantant, que si l’on voulait absolument un mariage indissoluble, il fallait regarder comme tel un troisième essai ; parce qu’en renouvelant deux fois les mêmes engagements, soit avec la même, soit avec une autre personne, on avait proclamé, pour ainsi dire, qu’on le regardait comme indispensable par rapport à soi du moins. Il ajoutait, pour donner plus de poids à cet argument, que deux essais ou deux divorces précédents, fournissaient à la personne qui voudrait s’engager dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demandé ou subi ses essais et ses divorces, le moyen de s’assurer si les ruptures étaient le résultat d’un travers d’esprit, d’un vice de cœur ou de caractère, ou d’une fatalité indépendante de la volonté humaine.» Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l’avantage de reporter l’intérêt et l’attention de la société sur les personnes mariées, puisqu’on pourrait un jour aspirer à leur possession si on les trouvait dignes d’amour et d’estime.

– Il faut avouer, dit vivement Édouard, que cette réforme donnerait aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l’ordre actuel des choses, le mariage est une espèce de mort ; dès que le lien conjugal est authentiquement formé, on ne s’occupe plus ni de nos vices, ni de nos vertus. »

Iere partie chapitre X