Étiquettes

, ,

« Dans une lettre à son ami psychiatre (fondateur de la psychiatrie phénoménologique) Ludwig Binswanger, dont il vient d’apprendre qu’il avait perdu sa fille, dix ans après que cela lui fut arrivé à lui-même, Freud va plus loin peut-être que dans tous ses autres textes sur le deuil.

Voici ce qu’il lui écrit, le 12 avril 1929, après avoir noté que l’écriture de son ami, dans les lignes où il lui apprenait son deuil, était devenue presque illisible et qu’il avait dû demander de l’aide à sa belle-soeur pour déchiffrer la « bouleversante nouvelle » :

On sait que le deuil aigu que cause une telle perte trouvera une fin, mais qu’on restera inconsolable, sans trouver jamais un substitut. Tout ce qui prendra cette place, même en l’occupant entièrement, restera toujours quelque chose d’autre. Et à vrai dire c’est bien ainsi. C’est le seul moyen que nous ayons de perpétuer un amour auquel nous ne voulons pas renoncer.

N’avait-il pas soutenu le contraire, dans Deuil et mélancolie, en opposant le deuil normal qui doit prendre fin (la « libido » s’investissant sur un autre objet après avoir douloureusement admis la perte définitive) au deuil « pathologique » (et donc « mélancolique » au sens clinique de ce terme) qui est « interminable » ? C’est bien le cas, en effet.

Mais si l’on relit de près la lettre à Binswanger, il s’agira moins d’une contradiction que d’une précision, plus importante encore, et de loin. Que dit Freud, en effet ? Non pas qu’il faille rester dans le « deuil aigu ». Au contraire, celui-ci, « on le sait », prendra fin. Le dan­ger reste la fixation aiguë sur ce qui, pour chacun, est inadmissible. Penser, repenser, ici, c’est admettre ce qui est d’abord impossible à admettre et au sens strict impen­sable : la perte définitive, le « jamais plus », le « à jamais », appliqué si cruellement à une relation qui nous était vitale au sens le plus strict du terme et nous fait littéralement éprouver — connaître — la réalité de la mort. Cette tâche, ce « travail » (expression freudienne qui a profondément marqué le siècle et parfois de façon ambiguë, perçue à tort comme normative et presque vio­lente) admettre cette réalité, est celle qui permet de vivre, de survivre d’abord, de revivre ensuite.

Ce que dit Freud ici est différent et tout aussi capital.
C’est que la fin de ce deuil aigu n’est pas incompatible avec la continuation d’une douleur « inconsolable » qu’il ne faut pas critiquer ni regretter parce qu’elle est (admirable formule) « le seul moyen de perpétuer un amour auquel nous ne voulons pas renoncer ».

Ainsi, il faut admettre les deux à la fois : la réalité de la perte, et la continuation de la souffrance, une souffrance qui marque la réalité de la perte, tout autant que de la relation qui a eu lieu ; dans notre vie qui continue, mais non pas comme si de rien n’était, en gardant ce qui en elle venait de la relation. Ni la perte ni la relation ne sont niées. Équilibre difficile, doulou­reux, mais qui est deux fois vital. De même la « libido » pourra se réinvestir, et elle en a besoin, mais elle ne pourra pas pour autant annuler son histoire, l’indivi­dualité passée de ce qui n’était pas seulement objet d’un désir, mais d’un amour. Il ne s’agit pas seulement d’une « place » à remplir : cela restera « quelque chose d’autre ».

Je ne suis pas seulement le sujet d’un désir poly­morphe et anonyme, une libido ou un « vouloir-vivre » qui ne constituerait aucune histoire individuelle. C’était lui, c’était moi. Et maintenant encore. Je pense à lui ou à elle, sans que cela ait empêché de détruire les autres pensées ; je pourrai renaître sans être obligé de m’effacer. »

Frédéric Worms, Penser à quelqu’un, Flammarion 2014, p. 158 – 160