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« L’idée de voyager me donne la nausée.

J’ai déjà vu tout ce que je n’avais jamais vu.

J’ai déjà vu tout ce que je n’ai pas vu encore.

L’ennui du constamment nouveau, l’ennui de découvrir, sous la différence fallacieuse des choses et des idées, la permanente identité de tout, la similitude absolue de la mosquée, du temple et de l’église l’identité entre la cabane et le palais, le même corps structurel dans le rôle d’un roi habillé ou d’un sauvage allant tout nu, l’éternelle concordance de la vie avec elle-même —, la stagnation de tout ce que je vis — au premier mouvement, tout cela s’efface.

Les paysages sont des répétitions. Au cours d’un simple voyage en train, je suis partagé, de façon vaine et angoissante, entre mon désintérêt pour le paysage et mon désintérêt pour le livre qui me distrairait si j’étais différent. J’ai une vague nausée de la vie, et tout mouvement l’accentue encore.

L’ennui ne disparaît que dans les paysages qui n’existent pas, dans les livres que je ne lirai jamais. La vie est pour moi une somnolence qui ne parvient, pas jusqu’à mon cerveau. Je le garde libre, au contraire, pour pouvoir y être triste.

Ah, qu’ils voyagent donc, ceux qui n’existent pas ! Pour ceux qui ne sont rien, comme les fleuves, c’est le flux qui doit être la vie. Mais tous ceux qui pensent et qui sentent, tous ceux qui sont vigilants, ceux-là, l’horrible hystérie des trains, des voitures et des bateaux ne les laisse ni dormir, ni être éveillés. »

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité §. 122