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Ernst Cassirer (1874 -1945)

« Cette idée si courante que le XVIIIe siècle est un siècle typiquement « anhistorique » est elle-même une idée sans aucun fondement historique : rien de plus qu’un mot d’ordre lancé par le romantisme, une devise pour partir en campagne contre la philosophie des Lumières. Et si l’on examine d’un peu près le déroulement de cette campagne, on ne tarde pas à découvrir que c’est le siècle des Lumières lui-même qui en a forgé les armes. Le monde de la culture historique, dont on se réclame tant du côté du romantisme contre la philosophie des Lumiè­res et au nom duquel on combat ses principes intellec­tuels, n’a été découvert que grâce à l’efficacité de ces principes, grâce aux idées et aux idéaux du XVIII siècle. S’il n’avait bénéficié de l’aide et de l’héritage intellec­tuels de la philosophie des Lumières, jamais le roman­tisme n’aurait pu établir et soutenir ses positions. De si loin qu’il s’écarte de la philosophie des Lumières dans sa conception de la matérialité de l’histoire, dans sa « phi­losophie de l’histoire » substantielle, il lui reste attaché dans sa méthode et redevable, très profondément, de sa méthode. C’est encore le XVIIIe siècle, en effet, qui, dans ce domaine, a posé le problème proprement philosophi­que, qui a mis en question les « conditions de possibi­lité » de l’histoire comme il avait mis en question les conditions de possibilité de la physique. Ce n’est évi­demment qu’une première ébauche, mais il s’efforce pour établir ces conditions de saisir le « sens » du devenir historique, de s’en faire une idée claire et distincte, de fixer les relations entre « idée » et « réalité », entre « loi » et « fait », et de tracer entre ces termes des limites assurées. Que le romantisme ait, dans une large mesure, méconnu ce travail de pionnier décisif, que dans bien des cas il l’ait écarté avec dédain, cette attitude ne doit pas plus longtemps influencer et troubler notre jugement. Il y a une curieuse ironie dans le fait que le romantisme, dans l’accusation qu’il porte au nom de l’histoire contre la philosophie des Lumières, commet justement la faute dont il accable son adversaire. Il semble que les rôles soudain soient intervertis, qu’il se produise un renversement dialectique complet. Le ro­mantisme, qui surpasse incomparablement le XVIIIe siècle par l’ampleur de son horizon historique et par son don de pénétration historique, perd ce privilège dès l’instant où il s’agit de placer ce siècle dans une juste perspective historique. Lui qui se donne au passé de toutes les forces du cœur et de l’esprit pour le saisir dans sa pure réalité, il échoue devant ce passé proche avec lequel il se trouve encore en relation directe. Les principes élaborés pour vaincre le recul du temps, voire l’extrême éloignement historique, se révèlent inapplicables au voisinage histo­rique. A l’égard de la génération qui le précède immédia­tement, de la génération de ses pères, le romantisme a été-et est resté frappé de « cécité historique ». Il ne s’est jamais soucié de prendre la mesure de l’époque des Lumières selon ses normes spécifiques, il n’a pas su, en particulier, voir et traiter autrement que sur le mode polémique le tableau du monde historique élaboré par le XVIIIe siècle — et il n’est pas rare que cette polémique confine à la caricature. Il ne fut donné qu’à l’époque qui suivit le romantisme de rétablir un plus juste équilibre. Elle était elle-même saturée d’esprit romantique et s’at­tachait au postulat d’historicité établi et fondé par le romantisme. Mais en même temps elle avait pris à l’égard du XVIIIe siècle la distance convenable, lui permettant d’accorder en somme à ce même siècle le bénéfice du point de vue historiciste. Dilthey fut l’un des premiers, dans son article Le XVIII’ siècle et le monde historique, à conférer au siècle des Lumières la jouissance pleine et entière de cette bienveillance. »

Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, trad. P. Quillet, Fayard, Presses Pocket Agora, p. 263 – 264

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Trente ans après avoir entamé des études de philosophie je me suis enfin décidé à lire La philosophie des Lumières de Cassirer et je me sens vraiment stupide de ne pas l’avoir fait plus tôt car l’ouvrage est vraiment remarquable par sa manière de combiner richesse du contenu et mise en perspective synthétique. Un autre point à porter au crédit de l’ouvrage c’est même si on discerne souvent le schéma d’un acheminement vers Kant, Cassirer donne envie d’aller lire les auteurs qu’il mentionne. Je vais d’ailleurs de ce pas me renseigner la disponibilité des ouvrages de Maupertuis, Lessing ou Toland.