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« Il est curieux de voir, à certaines heures de l’histoire littéraire, surgir ainsi toute une race de parasites – à moins que vous n’aimiez mieux les appeler d’un autre nom – analogues à celui-ci[1], des gens qui se font une sorte de raison d’être de ce qu’ont produit les autres, et qui sans enrichir ou élargir eux-mêmes le moins du monde l’empire de l’art ou de la science, contribuent pourtant à répandre ce qui est fait, prennent des idées dans les livres pour les produire à la vie, et sèment les semences de-ci de-là, comme fait le vent ou comme font certains oiseaux. Il faut certainement faire grand cas d’eux à titre d’intermédiaires entre l’écrivain et le public, quelque péril qu’il y ait à les confondre avec le public. »

Schiller, Lettre à Goethe du 20 février 1798

L’hésitation de Schiller sur l’usage du qualificatif de parasite semble assez fondée, car si les individus dont il parle vivent incontestablement du travail des « producteurs primaires » d’idées, il semble bien que la diffusion par les premiers des idées des seconds bénéficie finalement à ces derniers. Je suppose que sur le marché des idées, comme sur les autres marchés l’assimilation de l’intermédiaire à un parasite, tient à une surestimation des possibilités de relation directe entre producteur et consommateur. Schiller mentionne le risque que l’intermédiaire biaise la perception que l’auteur a de son public, on peut penser que le risque de biais existe également en sens inverse (il est vraisemblablement plus courant d’accuser le diffuseur d’altérer la marchandise que de « filtrer » les demandes des consommateurs).[2]

Je serais curieux de savoir s’il y a un rapport entre ce dont parle ici Schiller et ce que Boudon appelle le second marché et donc de savoir si Schiller, non content d’être un précurseur de Bourdieu était aussi un précurseur de Boudon. Malheureusement, Les intellectuels et le second marché ne fait pas partie des  articles lisible gratuitement sur JSTOR.

[1]Schiller fait ici référence à un certain Brinkman, secrétaire de la légation de Suède à Paris qui fut ami de Humboldt et Schleiermacher.

[2] Le cas particulier des traducteurs a été évoqué ici.