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Revenons aujourd’hui sur la question évoquée mercredi dernier de la possibilité de se libérer de l’aliénation amoureuse par un exercice de dissection mentale :

« Du moment qu’il ne dépend pas de nous d’éteindre les lumières que notre intelligence allume sur nos sentiments, il faut les rendre plus vives. Notre esprit est le compagnon inévitable que notre cœur doit emmener dans ses aventures, mais ses avis ne nous sont inutiles que tant que nous refusons de les écouter. Une connaissance incomplète de nos amours, telle qu’elle se forme d’elle-même en nous, les irrite et les envenime : une connaissance plus complète y porte la paix. Nous devons d’abord reconnaître que, dans presque tous les cas, elles ne nous rendent malheureux que parce que nous avons le tort d’oublier dans leur cours la misère de leur origine : elles n’ont été d’abord que des amours de hasard : leur ayant fourni une très petite part de nous-même, soit parce que nous n’avions pas le temps ni la liberté de faire davantage, soit parce qu’une avarice expresse nous a retenus, il est absurde, ensuite, de leur adresser des demandes qui sont sans proportion avec ces premiers dons. Nous avons aimé une femme parce qu’elle s’est trouvée là, bien plus selon nos besoins que selon ses attraits, bien plus par facilité que par sympathie, assez contents même qu’elle n’eût rien d’exceptionnel, puisque cela nous dispensait de rien lui apporter de profond. L’occasion et la commodité ont tout fait. Mais ayant pris pour oublier tous les autres êtres une personne qui n’en diffère pas positivement, il n’est que trop naturel que leur médiocrité reparaisse en elle, de sorte qu’au lieu de les effacer, elle les représente seulement plus près de notre cœur. En lui ôtant l’importance indue qu’elle a prise, nous éteignons du même coup la rancune injustifiée qu’elle nous inspire. Le plus grand avantage de ces examens intérieurs est de nous rendre le sentiment de nos torts ou de nos défauts. Rien n’est si ridicule que d’exercer sans cesse sur autrui une critique qu’on ne ramène jamais sur soi. Les gens médiocres trouvent dans leurs amours l’occasion d’affiner leur perspicacité d’une manière incroyable : ils font sur le caractère et la nature de leur adversaire les remarques les plus subtiles et les plus malignes, mais ces instruments si aigus, qui leur servent à le percer, ils ne les retournent jamais contre eux-mêmes, pour s’en faire la moindre piqûre. Un homme d’une certaine qualité agit inversement. Il n’adresse de reproches qu’à soi, puisqu’il est en effet la seule personne au monde qu’il ait quelque pouvoir de changer, et se critiquant selon ce qu’il peut devenir, il se borne à connaître les autres pour ce qu’ils sont. La mauvaise foi est l’âme des vilaines amours, mais elle ne résiste pas aux rayons de l’intelligence. Si ces examens de nos affections ne nous laissent pas dans un état très heureux, du moins ils nous rendent le calme, et nous y trouvons le soulagement d’échapper à des souffrances d’autant plus pénibles que nous y avions conscience de notre laideur. L’action de l’esprit sur les petits sentiments est presque magique : tant qu’il ne les avait pas démêlés, c’était un nœud de serpents, sifflant avec rage ; mais débrouillés, détendus par lui, ils finissent par n’être plus, sous notre regard attentif, que d’inertes bouts de ficelle. »

Abel Bonnard, Savoir aimer, chap. V, Albin Michel

 

Bonnard Abel - Mémoires de Guerre

Il me semble que l’on trouve dans ce texte des échos de thèmes stoïciens.

Tout d’abord, on retrouve l’exercice de désillusion qu’on avait vu l’autre jour chez Marc-Aurèle. Il s’agit d’appréhender objectivement, non seulement l’objet d’amour lui-même (il n’a rien d’exceptionnel) mais également les conditions de naissance de l’attachement pour lui  (« Nous avons aimé une femme parce qu’elle s’est trouvée là, bien plus selon nos besoins que selon ses attraits »).

De même, la recommandation de ne pas avoir de rancune envers l’objet d’amour qui nous déçoit mais de plutôt nous faire grief à nous-même de nos erreurs a des résonances stoïciennes :

Accuser les autres de ses malheurs est le fait d’un ignorant ; s’en prendre à soi est d’un homme qui commence à s’instruire ; n’en accuser ni un autre ni soi-même est d’un homme parfaitement instruit.

Epictète, Manuel, Chap. V

Enfin, une troisième convergence avec le stoïcisme réside dans le fait que ce travail intellectuel sur soi apporte la paix de l’âme. 

Cependant en observant que Bonnard oppose cette paix de l’âme au véritable bonheur nous comprenons qu’il n’est pas stoïcien. Un autre élément qui en témoigne c’est que l’analyse ici proposée ne s’applique qu’aux amours  médiocres, Bonnard considérant, à la différence des stoïciens que certaines passions méritent d’être cultivées [1]. On peut évidemment se demander quels sont les attachements susceptibles de résister à ce type de traitement, je suppose que, pour Bonnard, il y a équivalence entre dire qu’une passion mérite d’être cultivée et dire qu’elle peut résister à un regard démystifiant sur son origine.

 

[1] Deux remarques sur ce point.

  1. Je citerai ultérieurement des textes illustrant ce qui reste ici implicite.
  2.  Si Bonnard a écrit de fort belles choses sur l’amour et l’amitié, il importe aussi de reconnaître que ses analyses sont sous-tendues par des présupposés essentialistes et aristocratiques qui ne sont évidemment pas sans rapport avec ses engagements politiques maurassiens puis fascistes.