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« Quand les bandleaders cherchent à diriger cette musique [le jazz] comme on dirige la musique dite « sérieuse », la musique symphonique qui, elle, n’est faite que pour être écoutée, on est en plein malentendu. Ils veulent donner à cette musique la respectabilité sociale d’une « valeur culturelle » reconnue. Si cette exigence est fausse, ce n’est pas parce que cette musique est trop  « légère », parce qu’elle ne serait que de la « popular music », mais au contraire parce qu’elle est terriblement sérieuse, trop sérieuse pour une salle de concert. Je veux dire qu’elle intervient d’une façon incomparablement plus profonde et violente sur l’homme, qu’elle modifie d’une façon incomparablement plus radicale son « ethos » (au sens musical et moral des Grecs) que ne peuvent le faire aujourd’hui les concerts de musique symphonique ; si ces derniers sont encore si solennels, c’est parce que, une fois retombé le fracas de leurs symphoniques apothéoses, ils laissent leurs auditeurs — qui ne constituent qu’un public — sur un sentiment qui s’évanouit très vite, tant le moment passé dans la salle de concert a peu de rapports avec leur existence. Rien n’est moins sérieux que l’effet produit par la musique sérieuse. Rien n’est plus sérieux, en revanche, rien n’est plus lourd de conséquences, plus dangereux, plus destructeur que l’effet produit par cette musique qu’on se plaît à dire « légère ». » 

Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, trad . Christophe David, ed. IVREA, p.107