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« Si la philosophie de l’histoire de Hegel avait inclus notre époque, ces bombes-robots qu’étaient les V 2 d’Hitler y auraient eu leur place — au même titre que la mort prématurée d’Alexandre et d’autres images analogues — parmi les faits empiriques qu’il a retenus pour ce qui s’y exprime, d’une façon immédiatement symbolique, de l’état atteint par l’Esprit du monde (Weltgeist). Comme le fascisme lui-même, ces robots sont lancés à toute vitesse et en même temps sans sujet. Comme lui, ils allient à la perfection technique la plus poussée une totale cécité. Comme lui, ils suscitent une épouvante mortelle, et c’est en vain. « J’ai vu l’Esprit du monde », non pas à cheval mais sur les ailes d’une fusée et sans tête, et c’est là en même temps une réfutation de la philosophie de l’histoire de Hegel. »

Theodor Wiesengrund ADORNO, Minima moralia – Réflexions sur la vie mutilée – §. 33 – Hors de portée Trad. E. Kaufholz et J.-R. Ladmiral, ed. Payot

« Affirmer qu’un plan universel, dirigé vers le mieux, se manifeste dans l’histoire et lui donne sa cohérence serait cynique après les catastrophes passées et face à celles qui sont à venir. Mais il ne faut pas pour autant renier l’unité qui soude ensemble les moments et les phases de l’histoire dans leur discontinuité et leur éparpillement chaotique, unité qui, de la domination sur la nature, se métamorphose progressivement en domination sur l’homme pour finir en domination sur la nature intérieure. Aucune histoire universelle ne conduit du sauvage à l’humanité civilisée, mais il y en a très probablement une qui conduit de la fronde à la bombe atomique. Elle se termine par la menace totale que fait peser l’humanité organisée sur les hommes organisés, soit l’essence même de la discontinuité. Hegel est ainsi vérifié jusqu’à l’horreur et placé la tête en bas. S’il transfigurait la totalité de la souffrance historique en la positivité de l’absolu se réalisant, alors ce qui jusqu’à aujourd’hui n’a pas, avec des pauses, cessé de s’avancer, serait idéologiquement la souffrance absolue. »

Theodor Wiesengrund ADORNO, Dialectique négative (1966) Trad. Groupe de traduction du Collège de philosophie, ed. Payot, p. 250