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« Reculons d’un degré encore et quittons cette civilisation exemplaire. Les stades inférieurs de la barbarie ne présentent plus de classe oisive accomplie, mais nous offrent les usages, les motifs et les conditions dont l’institu­tion est sortie, et nous indiquent les premiers degrés de sa croissance. Dans diverses parties du monde, nous trouvons l’exemple de ces phases plus primitives de la différenciation. L’une quelconque des tribus de chasseurs nomades de l’Amérique du Nord peut servir d’illustration convenable. C’est à peine si l’on peut dire qu’une classe désœuvrée y existe. On y voit des différences de fonction et une distinction des classes fondée sur ces différences, mais l’exemption du travail n’est pas assez poussée pour qu’on puisse dire de la haute classe qu’elle mérite le nom de « classe d’oisifs ». A ce niveau, la différenciation économique en est au point où l’on distingue nettement les activités de l’homme et, celles de la femme, à qui cette distinction est défavorable. Dans presque toutes ces tribus, un usage tourné en coutume maintient les femmes dans les rôles d’où proviennent, au stade suivant, les métiers d’industrie proprement dits. Les hommes, dispensés de ces tâches vulgaires, se réservent pour la guerre, la chasse, les sports et la pratique religieuse. Dans ces domaines, la discrimina­tion est ordinairement très méticuleuse.

Cette division du travail coïncide avec la distinction de la classe travailleuse et de la classe oisive, telle qu’elle apparaît dans la haute civilisation barbare. Au fur et à mesure que les travaux se diversifient et se spécialisent, la ligne de démarcation ainsi tracée en vient à séparer les fonctions industrielles des non industrielles. L’activité de l’homme, telle qu’elle se présente au stade précédent de l’état barbare, n’est pas l’origine dont est provenue une part appréciable de l’industrie ultérieure. Cette activité masculine survivra dans les seules fonctions qui ne sont pas classées comme industrielles, comme la guerre, la politique, les sports, l’étude, le sacerdoce. Seules exceptions remar­quables : la pêche, dans une certaine mesure, et quelques travaux mineurs que l’on hésite à ranger parmi les industries, comme la fabrication des armes, des jouets et des accessoires sportifs. Virtuellement, le domaine entier des métiers d’industrie est une suite naturelle des travaux que la communauté barbare primitive classe comme féminins.

Dans cette barbarie inférieure, le travail des hommes n’est pas moins indispensable à la vie du groupe que celui des femmes. Il peut même se faire que l’ouvrage des hommes contribue tout autant à la nourriture et aux autres fournitures indispensables. L’aspect « productif » du travail masculin est même si évident que dans les écrits des économistes classiques, la peine du chasseur est présentée comme le type de l’industrie primitive. Tel n’est pourtant pas le sentiment du barbare. Il ne se tient pas pour un travailleur, et à ce point de vue on ne saurait le ranger avec les femmes ; il ne faut, pas, sous peine de confusion, classer son effort avec l’ingrate besogne des femmes, comme travail ou industrie ; ainsi, dans toutes les communautés barbares, on ressent profondément l’inégalité des travaux masculins et féminins. Le travail de l’homme peut contribuer à la maintenance du groupe ; mais l’on sent bien qu’il le fait grâce à une excellence, une efficacité particulières, que l’on ne saurait, sans les déprécier, comparer avec l’uniforme assiduité féminine. »

Thorstein Vleben, Théorie de la classe de loisir, Gallimard Tel, p . 4 – 6