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« Cette sensibilité à l’égard de la nature se manifeste avec une force particulière et de la manière la plus répandue envers les objets qui nous sont le plus proche, qui nous font nous retourner sur nous-mêmes et qui nous révèlent la part non-naturelle qui est en nous : par exemple, les enfants. L’on se trompe lorsqu’on croit que c’est seulement leur fragilité qui rend parfois si émouvant le contact avec les enfants. C’est peut-être le cas chez ceux qui en présence de la faiblesse ne sentent rien d’autre que leur propre supériorité. Non, le sentiment dont je parle (qui ne se produit que dans des conditions morales très spécifiques et ne doit pas être confondu avec celui que la joyeuse agitation des enfants éveille en nous) est humiliant plus que valorisant pour notre amour-propre ; et s’il nous montre quelque avantage, du moins cet avantage n’est-il pas de notre côté. Ce n’est pas parce que nous contemplons l’enfant avec condescendance du haut de notre force et de notre perfection, mais c’est parce que, depuis notre situation bornée, qui est inséparable du degré de détermination que nous avons atteint, nous admirons en l’enfant sa déterminabilité sans limite, et sa pure innocence, oui, c’est pour cela que nous sommes émus et notre sentiment en un tel moment n’est que trop visiblement mêlé de nostalgie pour qu’on en ignore la source exacte. Dans l’enfant, tout est disposition et destination, en nous, tout est accomplissement, ce qui évidemment vient bien au-dessous des premières. Pour cette raison, l’enfant est ce qui rend présent l’idéal, non pas l’idéal que nous avons accompli, mais l’idéal auquel nous avons renoncé. Aussi, ce n’est pas l’idée de son indigence ni de ses limites qui nous émeut, mais celle de sa force à l’état libre et pur, de son intégrité, de son infinité. Voilà pourquoi l’enfant est pour l’homme moral et sensible un objet sacré, un objet dont l’importance idéale supplante l’importance empirique ; un objet qui, quoi qu’il perde au jugement de l’intelligence, l’emporte au jugement de la raison. »

Friedrich Schiller, De la poésie naïve et sentimentale, trad.Sylvain Fort, ed. L’Arche, p. 12 -13