Étiquettes

, , , ,

Culture et civilisation d' Alain Séguy-Duclot - Les Editions du cerf

« Point n’est besoin toutefois d’attendre le XXe siècle pour se convaincre des difficultés profondes de la compréhension de la culture humaine comme civilisation. En fait, les troubles liés à la décolonisation n’ont fait que reprendre tardivement, en le mondialisant, un problème apparu dès le XVIIIe siècle au sein même de l’Europe, plus précisément en Allemagne.

Le modèle rationaliste des Lumières, qui identifie l’histoire de l’humanité au progrès de la raison, s’est répandu progressi­vement dans toute l’Europe. Il n’en reste pas moins rattaché à son origine française, puisque les théoriciens principaux en sont Voltaire, d’Alembert et Condorcet. Or, pour les intellec­tuels allemands de la fin du XVIIIe siècle qui tentent de fonder une identité nationale dans la langue, la littérature et la philosophie, préalable à une unification politique de l’Allemagne dont la construction prendra encore un siècle, l’influence dominante du modèle français représente un danger à combattre.
En 1774 paraît Une autre philosophie de l’histoire de Herder. Cet ouvrage, qui s’inscrit dans la logique anticlassique et anti-française du mouvement Sturm und Drang, s’oppose directement à l’idéal de progrès exprimé dans la philosophie de l’histoire de Voltaire.
Herder remet en cause le modèle rationaliste de la civilisation et identifie son universalité cosmopolite à la culture d’une nation particulière : la France. Dès lors, la prétention de ce modèle à s’exporter aux autres nations perd toute légitimité. Herder établit notamment un parallèle entre la civilisation romaine et la civilisation française et les critique toutes deux pour célébrer successivement les Barbares venus de Germanie qui finiront par détruire l’Empire romain, le Moyen Âge germanique injustement méprisé par les classiques français, et l’Allemagne moderne appelée à abandonner le mécanisme rationaliste des Français.
Contre la téléologie rationaliste des Lumières, Herder ne voit dans l’histoire humaine aucun progrès (Forschritt ou Verbesserung) mais une simple progression (Fortgang ou Vortstreben) où ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre, en sorte que l’état de bonheur de l’humanité reste globalement invariable selon les époques.

[…]

Il est de faible importance de noter que l’ouvrage de 1774 eut peu d’influence sur ses contemporains et que, par la suite, dans ses Idées pour la philosophie de l’histoire de l’humanité (1784-1791), Herder abandonne la radicalité du relativisme de sa période Sturm und Drang pour un humanisme universaliste plus classique. Goethe suit une évolution encore plus nette, passant de la célébration de l’art allemand dans les années 1770 au rêve d’une littérature universelle.
En effet, le déferlement de la Révolution française sur l’Europe manifeste avec la plus grande violence la contradiction que Herder découvrait déjà dans les Lumières en 1774 : la prétention illégitime à l’universalité d’une culture particulière, le culture française. En théorie, la Révolution française prétend libérer les peuples européens souffrant sous le joug de la tyrannie en établissant le règne de la raison au moyen d’une Constitution universelle, le tout baignant dans une mystique rationnelle marquée notamment par le culte de l’Être Suprême. Dans les faits, elle les envahit. Bref, la Révolution Française se conduit à la fin du XVIIIe siècle par rapport au reste de l’Europe comme l’Europe colonialiste se conduira par rapport au reste du monde au XIXe et au XXe siècle : en adoptant le double langage de l’envahisseur-libérateur.
La transformation de la France révolutionnaire en France impériale le 18 mai 1804 ne fait que traduire aux yeux des Européens le sens impérialiste de l’expansion militaire française. Le masque tombe : le prétendu universel n’était bien qu’un particulier national. L’Europe occupée par les troupes napoléoniennes peut rejeter unanimement le modèle français, avec lui, à la fois la langue française, jusqu’alors parlée dans toutes les cours européennes, et l’humanisme universaliste des lumières elles-mêmes que l’on juge responsables de la Terreur et de Napoléon. »

Alain Séguy-Duclot, Culture et civilisation, p. 24 -27