Étiquettes

, ,

Le second tome d’Homo Aequalis de Louis Dumont intitulé L’idéologie allemande est consacré à l’étude de la réaction allemande aux Lumières. L’intérêt de l’ouvrage ne réside pas seulement dans ses analyses des productions culturelles allemandes (Dumont consacre des articles à Troeltsch, Thomas Mann, Karl Philipp Moritz et au Wilhelm Meister de Goethe avec la notion de Bildung comme fil conducteur), il a aussi le mérite de replacer l’exemple allemand dans une perspective plus général :  dans le cas allemand on discernerait des caractéristiques qui se retrouveront dans les réactions à la modernité d’autres cultures.

*

« Lorsque, sous l’impact de la civilisation moderne, une culture donnée s’adapte à ce qui est pour elle la modernité, elle construit des représentations qui la justifient à ses propres yeux par rapport à la culture dominante. Ainsi de l’Allemagne, puis de la Russie ou de l’Inde. Ces représenta­tions sont une sorte de synthèse, qui peut être plus ou moins radicale, quelque chose comme un alliage de deux sortes d’idées et de valeurs, les unes, d’inspiration holiste, étant autochtones, les autres étant empruntées à la configuration individualiste prédominante. Ces représentations nouvelles ont ainsi deux faces, une face tournée vers l’intérieur, particula­riste, autojustificatrice, l’autre tournée vers la culture domi­nante, universaliste. Et voici le gros fait jusqu’ici inaperçu et que notre analyse amène au jour : grâce à leur face universa­liste, ces produits de l’acculturation d’une culture particulière peuvent entrer dans la culture dominante, la culture mondiale de l’époque. Ajoutons qu’ils ont chance d’y être les bienvenus du fait que, par leur nature, ils conviennent à toute acculturation subséquente d’une culture quelconque (ainsi de la théorie eth­nique de la nation, ainsi de l’artificialisme intensifié, anti­capitaliste, de Lénine).

Nous voyons donc que, dans la confrontation de la civilisa­tion moderne et des cultures autochtones, l’emprunt n’est pas à sens unique. Tout au contraire, le dominant emprunte au dominé, non pas seulement des traits isolés ou spéciaux, comme l’embarcation à deux coques ou l’art africain, mais des représentations qu’il croit siennes de bonne foi, alors qu’elles résultent d’acculturation et ont de ce fait une composante étrangère aux valeurs individualistes qui demeure inaperçue. Mais non seulement les représentations individualistes ne se diluent ni ne s’affadissent à travers ces combinaisons où elles entrent, mais bien au contraire elles puisent dans ces associa­tions avec leurs contraires d’un côté une adaptabilité supé­rieure, de l’autre une force accrue. »

Louis Dumont, Homo aequalis II, L’idéologie allemande, p. 29 – 30

*

« Au risque de me répéter, il me faut ici souligner que l’essentiel de ce qui vient d’être dit est tout à fait général  : traitant de l’Allemagne, nous avons traité beaucoup plus que de l’Allemagne seule. Car toutes les cultures qui subirent plus tard l’impact de la civilisation moderne étaient comme la culture allemande essentiellement holistes et donc, chacune d’elles ou bien a dû inventer des réponses similaires à l’indivi­dualisme, ou bien a trouvé les recettes allemandes à sa disposi­tion pour l’aider. Le succès de la théorie ethnique de la nation n’est alors plus un mystère, ni, plus précisément, l’accueil de Herder chez les Slaves de l’Europe centrale et la vogue respec­tive de Schiller, Schelling et Hegel dans les phases successives de l’histoire intellectuelle russe au XIXe siècle (KOYRÉ, 1976; MALIA, 1961). En un sens, on peut dire que les Allemands ont préparé des versions plus assimilables de l’innovation moderne à l’usage des nouveaux venus. Ces versions étaient si utiles qu’elles ont parfois remplacé les versions originales, et en même temps leur statut logique est contestable, comme l’a vu Pribram. La « postmodernité » en ce sens a été introduite par l’Allemagne dès 1800. »

ibid. p.43

*

« Je me suis proposé ici de présenter l’histoire de la pensée et de la littérature allemandes de 1770 à 1830 comme une réponse au défi des Lumières et de la Révolution. Jusqu’ici, j’ai essayé de caractériser la structure de cette réponse au moyen de quel­ques traits fondamentaux, voire récurrents. Qu’en est-il de son déploiement dans le temps, de son déroulement chrono­logique? Il y a une similitude frappante avec ce qui s’est passé un peu plus tard en Russie et en Inde sous l’impact de l’inno­vation occidentale. On peut distinguer une brève phase initiale et un lent développement subséquent. Pour commencer, l’impact de la nouveauté est très intense, et la culture locale est prise au dépourvu. Quelques intellectuels, des gens ins­truits, acceptent le message universaliste venu de l’étranger. On dit qu’à Tübingen trois jeunes étudiants en théologie ont planté un arbre de la liberté, en tout cas ils ont prêté un ser­ment solennel. C’étaient Hölderlin, Hegel et Schelling. À Saint-Pétersbourg, des aristocrates convertis au libéralisme conspirèrent contre le tsar. Au Bengale, quelques jeunes gens distingués se convertirent au christianisme. À ce moment, la force d’attraction des idées nouvelles semble avoir été irrésis­tible, mais peu à peu a lieu une réaction indigène : il se déve­loppe une défense et illustration de la culture indigène dans le langage des idées et valeurs nouvelles ; des importations par­tielles se combinent avec la réaffirmation de vieux thèmes sous une nouvelle forme. Le mouvement devient de plus en plus assuré et radical jusqu’à ce que, à la fin, la culture indigène se réaffirme pleinement dans la conviction qu’elle a victorieuse­ment relevé le défi. Ainsi le romantisme allemand surclassa l’individualisme des rationalistes, tout en portant aux nues le holisme ; le populisme russe surpassa l’Occident capitaliste et socialiste grâce aux vertus éternelles de la communauté rurale russe; et Vivekananda annonça à Chicago que l’Inde était la mère de toutes les religions. La variation dans le temps de la force de l’identité collective pourrait être représentée par une courbe commençant par une profonde dépression, puis remontant graduellement à son ancien niveau et au-delà. Ce qui dif­fère dans chaque cas, c’est le lieu où est mis l’accent : sur la religion en Inde, sur le domaine politico-social en Russie, sur la vie intérieure et le génie de l’individu en Allemagne.

Ce qui diffère aussi, c’est la richesse, la profondeur et l’ordre de grandeur du développement. »

ibid. p. 44 – 45

*

Quelques remarques en vrac :

– Je me demande si opposer une modernité individualiste-universaliste et des cultures pré-modernes rassemblées sous l’étendard du holisme ne revient pas à reconduire l’opposition nous/eux. Une forme de moderno-centrisme ne subiste-t-elle pas inévitablement au cœur même de l’effort – qui est celui de Dumont – pour prendre du recul sur la modernité ?
– Juste avant le premier passage cité, Dumont consacre trois pages à Lénine à propos duquel il soutient « qu’il était « le produit beaucoup plus de la réaction russe à l’Occident que du marxisme. » Evidemment cette affirmation va dans le sens de sa thèse générale, mais elle mériterait, à mes yeux, d’être d’avantage étayée. Je serai curieux de connaître des travaux qui traitent du poids des particularités nationales dans les différents courants du marxisme.
– Dumont met en parallèlle les réactions à la modernité, en Allemagne en Russie et en Inde, mais ce parallèle vaut-il également pour les deux faces distinguées par Dumont (« une face tournée vers l’intérieur, particula­riste, autojustificatrice, l’autre tournée vers la culture domi­nante, universaliste ») ? Il ne me semble pas que la version indienne de la réaction à la modernité occidentale ait bénéficié de la même appropriation hors de son territoire de naissance que les versions allemandes (la conception herderienne de la nationalité) et russes (le léninisme) que mentionne Dumont.
– Il serait intéressant également d’élargir le spectre des exemples utilisés par Dumont. Il est par exemple tentant de penser qu’on pourrait appliquer à Mao ce que Dumont dit de Lénine (il est d’ailleurs curieux que Dumont n’en parle pas). Pour ce qui est du monde musulman, je serai curieux de savoir dans quelle mesure il est pertinent d’analyser l’islamisme selon la grille proposée par Dumont (« sous l’impact de la civilisation moderne, une culture donnée s’adapte à ce qui est pour elle la modernité, elle construit des représentations qui la justifient à ses propres yeux par rapport à la culture dominante« ).