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« Avant que l’art eût façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles ; et la différence des procédés annonçait au premier coup d’œil celle des caractères. La nature humaine, au fond, n’était pas meilleure ; mais les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement, et cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix, leur épargnait bien des vices.

Aujourd’hui que des recherches plus subtiles et un goût plus fin ont réduit l’art de plaire en principes, il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule : sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est ; et dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c’est-à-dire attendre qu’il n’en soit plus temps, puisque c’est pour ces occasions mêmes qu’il eût été essentiel de le connaître.

Quel cortège de vices n’accompagnera point cette incertitude ? Plus d’amitiés sincères ; plus d’estime réelle ; plus de confiance fondée. Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. »

Jean Jacques Rousseau, Discours sur les sciences et les arts

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« En conséquence, si l’on pose la question de savoir « dans quelle mesure l’apparence a une place légitime dans le monde moral », on répondra en peu de mots : dans la mesure où elle est apparence esthétique, c’est-à-dire apparence qui ne prétend pas remplacer la réalité et n’a pas besoin d’être remplacée par elle. L’apparence esthétique ne peut en aucun cas être un danger pour la vérité des mœurs et, dans les cas où l’on juge qu’il en va autrement, il sera aisé de montrer que l’apparence n’était pas esthétique. Pour prendre un exemple, seul un homme qui est étranger à l’art des bienséances prendra des protestations de politesse, qui sont une forme universelle, pour des signes de sympathie personnelle, et se plaindra, s’il vient à être déçu, qu’on ait usé de dissimulation. Par contre seul un homme qui est un [349] balourd dans l’art des bienséances devra pour être poli appeler la dissimulation à son aide et flatter pour plaire. Au premier il manque encore le sens de l’autonomie dans l’apparence ; c’est pourquoi il ne peut donner de signification à cette dernière que par un contenu de vérité ; le second manque de réalité et il aimerait à y suppléer par l’apparence.

Rien n’est plus habituel que d’entendre certains critiques vulgaires du temps présent se plaindre que tout sérieux ait disparu du monde et que l’être soit négligé pour l’apparence. Je ne me sens nullement appelé à justifier notre époque à l’égard de ce reproche ; cependant l’ampleur même que ces austères censeurs donnent à leur accusation atteste à satiété qu’ils tiennent rigueur à notre temps non seulement de l’apparence improbe, mais aussi de celle qui est sincère ; et même s’il leur arrive de faire certaines exceptions en faveur de la beauté, elles concernent l’apparence mesquine plutôt que l’apparence autonome. Ils ne s’en prennent pas seulement au maquillage mensonger qui dissimule la vérité et prétend se substituer à la réalité ; leur zèle s’exerce également contre l’apparence bienfaisante qui garnit ce qui est vide et recouvre ce qui est misérable, et aussi contre l’apparence idéale qui ennoblit une réalité commune. L’hypocrisie des mœurs offense à juste titre leur austère sentiment de la vérité ; il est regrettable toutefois que la politesse fasse à leur yeux partie de cette hypocrisie. Il leur déplaît qu’un éclat extérieur emprunté obscurcisse fort souvent le vrai mérite ; mais ils ne sont pas moins contrariés que l’on demande au mérite d’avoir lui aussi de l’apparence et que l’on ne dispense pas le contenu intérieur d’une forme qui plaise. Ils déplorent que nous n’ayons plus ce qu’il y avait de cordial, de robuste et de qualités de bon aloi dans les temps passés, mais ils voudraient aussi que l’on fît revivre ce qu’il y avait d’anguleux et de rude dans les mœurs primitives, de lourdeur dans les formes anciennes et la superfluité gothique d’autrefois. Des jugements de cette espèce témoignent qu’ils ont pour la matière considérée en elle-même une estime qui n’est pas digne de l’humanité, car celle-ci ne doit au contraire apprécier la matière que dans la mesure où elle est capable de recevoir une forme et de manifester amplement le monde des Idées. Le goût du siècle n’a donc pas besoin de prêter grande attention aux voix de ces censeurs pourvu qu’il puisse d’autre part se justifier devant une juridiction meilleure. »

Friedrich von Schiller, Vingt-sixième lettre sur l’éducation esthétique de l’humanité