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J’ai exprimé hier l’impression très mitigée que m’a laissé la lecture de Wilhelm Meister. Je ne voudrais pas dissuader définitivement de lire ce classique mais je ne résiste pas à l’envie de partager le paragraphe que lui consacre Julien Gracq dans En lisant en écrivant.

« Je poursuis distraitement la lecture du Wilhelm Meister, roman cotonneux et si excessivement convenable qu’il semble être venu au monde tout langé déjà des brumes de la pudeur. Tout ce qu’il y a de manqué dans Ofterdingen vient de ce livre-mancenillier, dont j’enrage, et qui a injecté pour des décennies au récit allemand le ton prudhommesque et parodique des cours lilliputiennes du Saint-Empire dans son ultime décrépitude. Sans compter — et cela c’est à plus longue portée — le legs empesé et indigeste du roman de formation dont Flaubert lui-même (mais non Stendhal) a pâti: une de ces tartes à la crème dont il a fallu attendre les films de Mack Sennett pour discerner le bon usage.
Quel beau roman de littérature-fiction il y aurait à écrire : le jeune Goethe précocement attaqué de la poitrine et, au lieu du congélateur de Weimar, s’aiguillant directement sur l’Italie ! Et — Werther tout de même et Goetz en sont garants — toute l’œuvre du Père Fondateur des lettres allemandes débarrassée par là d’un coup de son arrière-goût de veau froid mayonnaise.

Julien Gracq, En lisant en écrivant, Oeuvres complètes T. II, la Pléiade, p. 717

Le jugement de Julien Gracq est sévère mais ce qu’il reproche le plus ici à Wilhelm Meister, ce sont ses effets sur la littérature ultérieure. Ses remarque sur le roman d’apprentissage en général me paraissent excessives (d’autant que je suis loin de partager le jugement mitigé – ici allusivement évoqué mais explicité qu’il porte ailleurs sur l’Education sentimentale).

Quelques pages auparavant, souligne l’abstraction des romans de Goethe, (abstraction dont j’avais brièvement parlé hier à propos des repères spatio-temporels dans Wilhelm Meister) :

« Une des singularités qui me rebutent dans les romans de Goethe (Werther excepté, que j’ai relu sept ou huit fois), c’est la qualité abstraite du tissu du récit, qui traite presque le monde extérieur comme une épure (on peut lire presque d’un bout à l’autre Les Affinités électives, qui se passent à la campagne, sans y trouver une seule notation de couleur). Guère de grands écrivains qui soient plus pauvres que lui, dans la fiction, en petits détails vrais. Tout le concret des occupations, des gestes, des attitudes, se fond, à peine esquissé, dans un sfumato généralisateur et décoratif.
J’entends bien qu’il en va de même dans La Princesse de Clèves, dans Adolphe. Non pas tout à fait, cependant. Dans le roman psychologique à la française, la convention initiale est de mettre le monde matériel entre parenthèses, purement et simplement. Voilà qui est clair. Mais Les affinités électives viennent après Rousseau et s’en souviennent : c’est bien plutôt du côté de La Nouvelle Héloïse, où l’écheveau sentimental est tout emmêlé à l’économie domestique, que se situe le roman de Goethe. On ne s’y occupe que de planter, d’aligner, de greffer, de bâtir, de viabiliser et les passions ne cessent d’y mettre la main à la pâte comme dans un phalanstère fouriériste. Je refuse qu’on me laisse sur ma faim, qu’on me présente des mains ouvrières s’affairant frénétiquement à des occupations en pointillé, et d’un bout à l’autre du livre je ne vois s’agiter dans leur éprouvette — savamment — que des idées en quête d’incarnation. Il y a dans Wilhelm Meister un chapitre qui s’intitule « Saint Joseph II», et ce nom me semble être un nom symbolique pour maint personnage des romans de Goethe : on voit bien qu’ils se réclament du nom de charpentier, mais ils ne charpentent jamais.
Peut-être ce flou décevant que Goethe organise autour du détail romanesque est-il un réflexe de défense contre la curieuse maladresse qu’il porte dans l’invention concrète, laquelle a toujours chez lui quelque chose d’empesé. Le moindre feuilletoniste a souvent ici une légèreté plus grande. »

ibid. p. 715