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En vue de préparer mes cours de la spécialité Humanités Lettres Philosophie en terminale pour la rentrée prochaine je suis en train de lire Être soi-même de Claude Romano. Au cours du chapitre consacré à Cicéron l’auteur apporte d’intéressantes précisions sur l’analogie stoïcienne – que j’avais évoquée ici – entre notre rapport au destin et le rapport d’un acteur à l’auteur dramatique.

« La pensée de Cicéron ne s’aventure pas seulement ici aux frontières du stoïcisme, elle modifie de fond en comble le sens de l’image d’où elle était partie, celle de l’assomption d’un rôle par l’acteur. Le sage/comédien du stoïcisme traditionnel recevait son rôle tout prêt des mains du destin. Celui de Panétius-Cicéron le choisit sur la base de ses propres talents et dispositions pour l’assortir à sa nature individuelle. Dans l’image traditionnelle, il était capital que l’acteur ne décidât pas de son rôle, puisque le sens de la comparaison résidait dans la complète subordination de l’homme au destin et l’infime marge d’initiative qui lui était laissée : interpréter son rôle le mieux possible. Ce rôle était d’ailleurs un rôle générique (philosophe, marchand, mendiant) et la beauté de l’interprétation consistait pour lui à camper un type et non un individu. Déjà dans la première occurrence connue de cette analogie, chez le cynique Bion de Borysthène, le sage devait s’accommoder des circonstances dans lesquelles il était placé sans aucunement prétendre les modifier. Chez Ariston, en revanche, l’image est légèrement modifiée en relation avec sa conception des indifférents (adiaphora), mais elle continue néanmoins à faire signe dans la même direction : tous les rôles sont interchangeables pour le sage, dans la mesure où il n’existe aucune différence morale entre eux. En rejetant l’indifférentisme d’Ariston, le stoïcisme orthodoxe modifie à nouveau l’image, mais sans en altérer le sens fondamental et sans qu’il soit question encore de l’adoption d’un rôle individuel, ni a fortiori d’un quelconque choix de ce rôle. « Car ce qui t’appartient, s’exclame Épictète, c’est ceci : bien jouer le rôle qui t’a été donné. Mais choisir ce rôle appartient à un autre. »
L’évolution de cette image chez Panétius et Cicéron traduit, à n’en pas douter, un relâchement du lien fondamental unissant la sagesse à l’amor fati, ainsi qu’un affaiblissement de tout l’arrière-plan physique et théologique du stoïcisme. L’idée de perfection humaine passe du plan cosmique où elle se situait jusque-là au plan civil et politique. Si l’acteur choisit ses rôles, argumente Cicéron, pourquoi le sage (ou du moins celui qui aspire à la sagesse) ne le ferait-il pas ? « Ainsi donc, conclut-il, un acteur y sera attentif sur la scène [à proportionner son rôle à sa propre nature particulière], et un homme sage n’y sera pas attentif dans la vie ? » Pour l’acteur d’Ariston, tous les rôles étaient indifférents, et donc interchangeables. Pour celui du stoïcisme orthodoxe, seul importait de bien jouer le rôle qui nous était imparti par le destin. Pour celui de Cicéron, il s’agit de bien choisir son rôle sur la base d’une appréciation de ses propres talents et inclinations. L’idéal impersonnel de sagesse est devenu aspiration à une perfection individuelle : plus rien ou presque ne demeure de l’image d’origine. »

Claude Romano, Être soi-même, Gallimard 2019, p. 137 -138