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Être ou ne pas être un poète du XXe siècle ?

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LE VINGTIÈME SIÈCLE

– « Dormir maintenant
Et se réveiller dans cent ans, mon bien aimé… »
– « Non,
Mon siècle ne me fait pas peur,
Je ne suis pas un déserteur.
Mon siècle misérable,
                      scandaleux,
                           mon siècle courageux,
                                                 grand
                                                      et héroïque.
Je n’ai jamais regretté d’être venu trop tôt au monde,
Je suis du vingtième siècle :
Et j’en suis fier.
Il me suffit
               d’être au vingtième siècle,
                                                     là où je suis,
d’être de notre camp,
Et de me battre pour un monde nouveau… »
-« Dans cent ans, mon bien aimé… »
– « Non, plus tôt et malgré tout,
Mon vingtième siècle renaissant,
Et dont les derniers jours seront si beaux,
Ma nuit terrible qui se termine dans des clameurs d’aurore,
Comme tes yeux ma bien-aimée,
Mon siècle sera plein de soleil…

Nâzim Hikmet (1948)

*

« Ma voix (« la portée de ma voix ») correspond peut-être à l’époque , mais moi – non. Je déteste mon siècle et je bénis Dieu (je sais qu’on ne peut pas bénir Dieu, mais mais c’est ainsi que je disais dans mon enfance et, dès que j’oublie, je le redis aujourd’hui) -d’être née au siècle passé (le 26 septembre 1892), à minuit juste dans la nuit du samedi à dimanche, le jour de la Saint Jean-Evangéliste. […] Ainsi donc je bénis Dieu d’avoir encore pu surprendre L’AUTRE siècle, la fin de L’AUTRE siècle, la fin du règne de l’homme c’est -à-dire de Dieu, ou du moins – de la divinité : du dessus de.

Je déteste mon siècle parce qu’il est le siècle des masses organisées, qui ne sont plus désormais un élément comme le Dniepr sans la chouette hulotte n’est plus le Dniepr. organisées – d’en bas, non pas -mises en ordre, mais bien « organisées », c’est-à-dire limitées et privées du caractère organique, c’est-à-dire de leur dernier ressort. […]

Sachez une chose : dans l’époque actuelle et dans l’avenir – il n’y a pas de place pour moi. Pour tout moi – pas un seul pouce de surface terrestre, pour ce PEU DE CHOSE – dans tout l’univers immense – pas un pouce. […]

Il n’est (pour moi et pour tous ceux qui me ressemblent : IL Y EN A) que la tranchée : en profondeur, loin du temps, tranchée qui mène aux grottes de stalactites de la préhistoire au royaume souterrain de Perséphone et de Minos, là où Orphée faisait ses adieux : EN ENFER. […]

L’époque n’est pas tant contre moi (envers moi personnellement elle est, comme toutes les forces que j’ai croisées dans ma vie, ne serait-ce que la plus étrangère – plutôt « bienveillante ») pas tant contre moi que moi contre elle, effectivement je la déteste, tout le royaume du futur, je la piétine – non seulement au sens militaire, mais -du pied de mon talon sur la tête du serpent. »

Marina Tsvetaieva, Lettre à Iouri Ivask du 3 avril 1934