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DE LA VIE

A supposer qu’on doive subir
                               une grave intervention
Cela signifie que peut-être
On ne pourra jamais se relever de la table d’opération.
Bien qu’il ne soit pas possible de ne pas ressentir
                            la tristesse
                                     de s’en aller un peu trop tôt,
Nous rirons quand même
                                 de l’anecdote du Bektachi.
Nous regarderons par la fenêtre
                                    si le temps est pluvieux
Ou encore nous attendrons encore avec impatience
                                  les dernières nouvelles à la radio.
Supposons que nous sommes au front
Pour des raisons qui valent la peine de se battre,
Et là, dès le premier jour, dès la première attaque
Nous pouvons tomber à plat ventre et mourir,
Nous le saurons, une rage bizarre au cœur
        mais nous serons passionnément curieux
                           de l’issue de cette guerre
                                   qui durera peut-être des années.
Supposons que nous sommes en prison,
que nous approchons de la cinquantaine,
et que dix-huit ans devront s’écouler
avant l’ouverture de la porte de fer
Et pourtant nous vivrons avec le monde du dehors
avec ses hommes, ses animaux, ses luttes et ses vents,
               avec le monde de l’autre côté des murs.
Bref, où que l’on soit, quelles que soient les circonstances,
                                   il s’agit de vivre
Comme si on ne devait jamais mourir.

Nâzim Hikmet (1948)