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« Norman Malcolm rapporte que, dans un cours, Wittgenstein imaginait une tribu d’hommes qui considéreraient que leurs esclaves n’ont pas de sentiments, pas d’âmes, qu’ils sont des automates, en dépit du fait qu’ils ont des corps humains, un comportement et même, éventuellement, un langage identiques à ceux de leurs maîtres. « Wittgenstein se faisait fort d’essayer de donner un sens à cette idée. Lorsqu’un esclave se blesserait ou tomberait malade ou se plaindrait d’avoir mal, son maître essaierait de le guérir. Le maître le laisserait se reposer lorsqu’il serait fatigué, lui donnerait de la nourriture lorsqu’il aurait faim et soif, etc. En outre les maîtres appliqueraient aux esclaves nos distinctions usuelles entre les maladies authentiques et les maladies feintes. Dans ces conditions que pourrait-on vouloir dire en disant qu’ils avaient l’idée que leurs esclaves étaient des automates ? Eh bien, ils regarderaient leurs esclaves d’une façon particulière. Ils observeraient et commenteraient leurs mouvements comme s’ils étaient des machines (« Remarquez le mouvement uni de ses membres »). Ils les mettraient au rebut lorsqu’ils seraient usés et inutiles, comme des machines. Si un esclave recevait une blessure mortelle et se tordait et hurlait dans l’agonie, aucun maître ne détournerait les yeux sous l’effet de l’horreur ou n’empêcherait ses enfants d’observer la scène, pas plus qu’il ne le ferait si le plafond tombait sur une presse à imprimer. »

Jacques BOUVERESSE, La parole malheureuse, p. 447, ed. Minuit, 1971