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« Qu’il n’y ait dans la « puissance des mots », loin d’une observation précise, que l’effet d’une illusion, c’est ce que l’on eût pu soupçonner du premier instant. Quel que soit l’appareil scientifique dont s’entoure plus tard une projection grossière, il suffit d’en examiner les formes frustes pour trouver que le mot dont elle traite n’est pas celui des linguistes et des grammairiens : ce n’est qu’une absence, un refus, un vide. Quand Hamlet dit : « Des mots… », la jeune fille : « De belles phrases… », ou le polémiste : « Dieu, la liberté, ces grands mots », il ne faut pas entendre : voici des voyelles et des consonnes, dont l’assem­blage… Non. Cela veut dire : « Dieu n’existe pas… L’amour, quelle blague. » L’on a remarqué, tout à l’heure, que nous parlions guère de « mots » à propos de la mort d’un père ou du lot d’un million. Sans doute : c’est que les adversaires de l’argent ou de la famille sont plus rares que les athées. Mais l’on imagine fort bien qu’un anarchiste vienne dire : « La famille, c’est des phrases. La fortune, un mot. » Le verbalisme, c’est toujours la pensée des autres. L’on appelle mots les idées dont on ne veut pas, comme on appelle vaches les sergents de ville, et vautour son propriétaire. C’est une simple injure, dont il serait vain de tirer une théorie du langage et du monde.Plus d’un philosophe, je le vois bien, loue Bergson d’avoir « dépassé le discours ». mais si l’on commence par traiter de discours ce que l’on a dépassé, que reste-t-il de l’éloge?  »

Jean Paulhan, Les fleurs de Tarbes, p. 117