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« Ceux qui détiennent les grandes charges sont triplement esclaves, esclaves du souverain ou de la république, esclaves de la réputation, esclaves des affaires : ils n’ont donc point de liberté, ni dans leurs personnes, ni dans leurs actions, ni dans leurs loisirs. C’est un désir singulier que de rechercher le pouvoir pour perdre la liberté, ou de rechercher le pouvoir sur autrui en perdant le pouvoir sur soi-même. L’ascension des honneurs est pénible; on se donne beaucoup de peine pour acquérir de plus grandes peines; parfois même elle est avilissante, et on arrive aux dignités par des indignités. S’y maintenir est malaisé, et la descente est soit une chute, soit une éclipse, chose mélancolique : « Quand on n’est plus ce qu’on a été, on perd toute raison de vivre. » Bien plus, les gens ne peuvent se retirer quand ils le voudraient, et ils ne le veulent pas lorsque ce serait raisonnable; mais ils ne sauraient supporter la condition d’hommes privés, même dans la vieillesse et la maladie, qui pourtant réclament l’ombre ; comme ces vieilles gens des villes qui veulent rester assis devant leur porte, bien qu’ils exposent ainsi leur vieillesse au mépris. Certainement, pour se croire heureux, les grands personnages auraient besoin d’emprunter les jugements d’autrui, car, jugeant par leurs propres sentiments, ils ne sauraient l’éprouver; mais s’ils songent à part soi à ce que pensent d’eux les autres, et qu’ils voudraient bien rare à leur place, ils sont heureux en quelque sorte par ouï-dire, tandis qu’intérieurement ils ont le sentiment contraire. Car s’ils sont les derniers à découvrir leurs fautes, il sont les premiers à connaître leurs ennuis. »

Francis Bacon, Essais XI, Les honneurs
trad. Maurice Castelain, Aubier, p. 51-52