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Eric-Emmanuel Schmitt m’a fait penser à Proust. Je ne parle évidemment pas de son style, mais du fait qu’en lisant L’homme qui voyait à travers les visages (pour des raisons précédemment évoquées) j’ai repensé à une remarque de Proust à propos de Balzac dans le Contre Sainte-Beuve. Commentant une Autre étude de Femme, le futur auteur de La recherche fait observer comment Balzac se congratule de ses traits d’esprit par personnages interposés :

 

« Et à tour de rôle la princesse de Cadignan, Lady Barimore, la marquise d’Espard, Mlle des Touches, Mme de Vandenesse, Blondet, Daniel d’Arthez, le marquis de Montriveau, le comte Adam Laginski, etc., viennent successivement dire leur mot, comme les sociétaires, défilant à l’anniversaire de Molière devant le buste du poète, y déposent une palme. Or, ce public un peu artificiellement rassemblé, est pour Balzac, et tout autant que Balzac lui-même dont il est le truchement, excessivement bon public. De Marsay ayant fait cette réflexion : « L’amour unique et vrai produit une sorte d’apathie corporelle en harmonie avec la contemplation dans laquelle on tombe. L’esprit complique tout, alors il se travaille lui-même, se dessine des fantaisies, en fait des réalités, des tourments, et cette jalousie est aussi charmante que gênante », un ministre étranger sourit en se rappelant, à la clarté d’un souvenir, la vérité de cette observation. Un peu plus loin, il termine le portrait d’une de ses maîtresses par une comparaison qui n’est pas très jolie, mais qui doit plaire à Balzac, car nous en retrouvons une analogue dans Les Secrets de la Princesse de Cadignan : « Il y a toujours un fameux singe dans la plus jolie et la plus angélique des femmes. » À ces mots, dit Balzac, toutes les femmes baissèrent les yeux, comme blessées par cette cruelle vérité si cruellement observée. […]De Marsay explique ensuite que sa maîtresse faisait semblant de l’aimer uniquement : « Elle ne pouvait pas vivre sans moi, etc., enfin elle faisait de moi son Dieu. » Les femmes qui entendirent de Marsay parurent offensées en se voyant si bien jouées. « La femme comme il faut peut donner lieu à la calomnie, dit plus loin de Marsay, jamais à la médisance. » « Tout cela est horriblement vrai, dit la princesse de Cadignan. » (Encore cette dernière parole peut-elle se justifier par le caractère particulier de la princesse de Cadignan.) D’ailleurs Balzac ne nous avait pas laissé ignorer d’avance le régal que nous allions savourer : « C’est à Paris seulement qu’abonde cet esprit particulier… Paris, capitale du goût, connaît seul cette science qui change une conversation en une joute… Ingénieuses reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures dessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et se pressèrent, furent délicieusement senties et délicatement savourées. » (On a vu que sur ce point Balzac disait vrai.) Nous ne sommes pas toujours aussi prompts à l’admiration que ce public. Il est vrai que nous n’assistons pas comme eux à la mimique du narrateur, faute de laquelle, nous avertit Balzac, reste intraduisible « cette ravissante improvisation ». Nous sommes en effet obligés de croire Balzac sur parole quand il nous dit qu’un mot de de Marsay « fut accompagné par des mines, des poses de tête et des minauderies qui faisaient allusion » ou que « les femmes ne purent s’empêcher de rire des minauderies par lesquelles Blondet illustrait ses railleries ».

Ainsi Balzac ne veut-il pas nous laisser ignorer en rien le succès qu’eurent tous ces mots. « Ce cri naturel qui eut de l’écho chez les convives piqua leur curiosité déjà si savamment excitée… Ce mot détermina chez tous ce mouvement que les journalistes peignent ainsi dans les discours parlementaires : Profonde sensation. » Balzac veut-il par là nous retracer le succès qu’eut le récit de de Marsay, le succès qu’il eut, lui Balzac, dans cette soirée à laquelle nous n’avons pas assisté ? Cède-t-il tout simplement à l’admiration que lui inspirent les traits échappés à sa plume : il y a peut-être des deux. J’ai un ami, un des rares authentiquement géniaux que j’aie connus, et doué d’un magnifique orgueil balzacien. Redisant pour moi une conférence qu’il avait faite dans un théâtre et à laquelle je n’avais pas assisté, il s’interrompait de temps à autre pour claquer des mains là où le public avait applaudi. Mais il y mettait une telle fureur, une telle verve, un tel prolongement que je crois bien que plutôt que de me peindre fidèlement la séance, comme Balzac il s’applaudissait lui-même. »

Marcel Proust, Contre Sainte-beuve, Gallimard Folio essais, p. 207-208

Venons-en maintenant à ce qui, dans L’homme qui voyait à travers les visages, m’a fait repenser à ces observations concernant Balzac. Tout part du  fait que, dans cet ouvrage, Eric-Emmanuel Schmitt a trouvé astucieux d’attribuer à son personnage principal et narrateur, Augustin, le projet de rencontrer le fameux écrivain  … Eric-Emmanuel Schmitt. Ainsi l’écrivain franco-belge s’offre-t-il la possibilité de parler de lui à la 3e personne et de faire preuve d’autodérision ainsi qu’en témoigne la rencontre d’Augustin et de « Monsieur Schmitt ».

— J’adore vos livres, monsieur Schmitt.

Il cesse de rire. Escomptait-il déambuler incognito ? Il n’a pas l’air d’aimer qu’on le reconnaisse. Il me reconsidère, substituant l’admirateur au randonneur amusant. Puis, volontairement, il se déride :

— Vous adorez mes livres ? Je ne vais pas vous décourager. Cela atteste votre bon goût.

— Je les ai tous dévorés.

— Tous ? me dit-il, sceptique. Vous exagérez. J’ignore moi-même combien j’en ai écrit.

— Quarante.

— Quarante, déjà ? soupire-t-il avec une grimace d’inquiétude.

L’homme qui voyait à travers les visages, Livre de poche, p. 171

« Eric-Emmanuel Schmitt auteur » ne se donne pas le ridicule de placer dans la bouche de son narrateur Augustin des exclamations d’enthousiasme devant les bons mots d' »Eric-Emmanuel Schmitt personnage ». En fait, c’est l’inverse qui se produit, c’est « Eric-Emmanuel Schmitt personnage » qui loue les bons mots d’Augustin. Mais comme ceux-ci sont en fait les bons mots dont « Eric-Emmanuel Schmitt auteur » a eu l’idée et qu’il a placé dans la bouche d’Augustin, c’est encore Eric-Emmanuel Schmitt qui applaudit Eric-Emmanuel Schmitt :

Je m’exclame spontanément

— Voilà, vous avez la preuve que la Terre est ronde.

Il s’esclaffe, charmé par le trait d’esprit.

[…]

— Monsieur Schmitt, je sollicite une faveur. Maintenant que vous savez que la Terre est ronde, je dois vous faire remarquer  qu’elle ne tourne pas rond.

Il rit encore. Décidément, tout l’amuse, cet homme.

[…]

— M’aideriez-vous à me battre pour la culture et pour l’intelligence, monsieur ? Parfois, je me sens seul !

[…]

— Quel malin ! Devant des arguments pareils, je suis obligé d’accepter. »

ibid, p. 171 – 173